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6 avril 2012 5 06 /04 /avril /2012 20:45

En hommage à sa mémoire, nous invitons nos lecteurs à méditer deux témoignages qui éclairent les circonstances réelles de sa mort.

Ceux qui ont tué ou qui ont fait tuer Ernest Boka ont prétendu ensuite que, pris de remords après avoir comploté contre la vie de Félix Houphouët, il s’était fait justice lui-même en se pendant dans sa cellule.

Les deux documents qui suivent font la démonstration qu’après l’avoir tué, on a lâchement calomnié Ernest Boka.

Vaine tentative de salir à jamais la mémoire d’un homme libre, droit et fier !

Au moment où d’aucuns, qui se réclament disciples de Félix Houphouët, affirment qu’ils veulent en finir avec l’impunité, souvenons-nous et rappelons-leur que le meurtre d’Ernest Boka dans la prison illégale d’Assabou (Yamoussoukro) est resté impuni jusqu’à ce jour.

Marcel Amondji

   

La mort d’Ernest Boka racontée par Samba Diarra

 

« Le 5 avril 1964, pendant que le crépuscule descend sur la pri­son d'Assabou, on voit Ernest Boka, à pas lourds et comptés, fran­chir la cour centrale, en direction des cachots, accompagné de Michel Pichard. L'émoi est grand parmi les prisonniers. D'abord à cause de la personnalité du nouveau pensionnaire, jeune et brillant universitaire, apprécié de tous pour s'être révélé un grand com­mis de l'État en tant que ministre et surtout président de la Cour suprême. Ensuite, son incarcération semble indiquer que les ar­restations, après un temps d'accalmie, ont repris. Pendant une bonne partie de la nuit du 5 au 6 avril, les prisonniers perçoivent des bruits sourds, semblables à ceux qu'auraient fait des coups donnés dans un mur, provenant du côté des cachots, où n'est en­fermé que le nouveau pensionnaire. Ces bruits cessent quelque temps avant le jour.

 

Le 6 très tôt le matin, une agitation inhabituelle secoue la par­tie administrative de la prison. Le médecin-chef de Yamoussoukro, un Français, le docteur Bandelier, est conduit aux cachots. Il res­sort de là après quelques minutes, manifestement assommé. Samba Ambroise Koné l'y a précédé, quelque temps avant. Les prison­niers observent que ce dernier, sur le seuil de la porte des cachots, se décoiffe, se signe et s'incline avant d'entrer. Tout indique que l'ancien président de la Cour suprême est mort au cours de la nuit. Les geôliers murmurent qu'en haut lieu on parle de suicide. La consternation et la stupéfaction sont à leur comble parmi les pri­sonniers. Il faut attendre la nuit, toutes lumières éteintes afin de plonger la prison dans le noir opaque, pour que le corps quitte l'enceinte d'Assabou. Toute la journée du 7 avril, les prisonniers, en signe de sympathie pour le défunt, refusent leur repas. C'est l'Avril noir.

 

S'agit-il d'un suicide, comme l'assure Houphouët-Boigny ? La rhétorique développée par le président une semaine après, le 13 avril, au cours de sa conférence à l'Assemblée nationale6 sur la question n'entraîne pas la conviction, tant elle comporte de con­trevérités grotesques.

 

Que dit Houphouët-Boigny dans la déclaration à « la grande réunion annoncée pour informer la nation et le monde, représenté par les chefs de mission diplomatique, et les agences de presse, sur les menées subversives et la fin tragique de M. Ernest Boka »7 ? Après avoir observé qu'il n'a de compte à rendre qu'« au peuple ivoirien qu'(il) respecte » et « à Dieu qu'(il) adore », Houphouët-Boigny indique qu'il est « nécessaire pour mettre fin aux accusa­tions les plus noires, aux calomnies monstrueuses, aux interpréta­tions fantaisistes » d'« apporter (des) précisions » sur « l'ensem­ble du complot ». Boka a été arrêté, a passé trois nuits au palais présidentiel puis a été transféré à Yamoussoukro. Le 5 avril au soir, Samba Ambroise Koné « chargé spécialement de la surveillance des détenus » vient l'« informer du désir de Boka de se faire en­tendre, ayant des choses graves à (lui) dire et (le) priant de pren­dre connaissance d'un mémoire qu'il avait remis à Samba Am­broise ». Revenu fatigué de son chantier de barrages économi­ques, il ne prend connaissance du mémoire de Boka que le 6 avril à 8 h 30. Mais quelques instants après, le capitaine Brouan lui annonce « qu'à neuf heures exactement Boka s'était donné la mort ». Comment ? Boka s'est pendu à la tige de la douche. Puis Houphouët-Boigny précise que le corps du défunt « était encore tout chaud quand le médecin français, un catholique, un croyant qui avait été appelé pour examiner le corps, a dressé le constat de décès. Le médecin a tout tenté pour le ranimer : la mort avait fait son œuvre ». Il poursuit : « Je demande à tous ceux qui ne vou­draient pas me croire et qui ont leurs raisons de ne pas me croire de s'adresser au médecin de Yamoussoukro. (...) Il affirmera ce qui est réalité, qu'aucun sévice n'a été exercé à rencontre de Boka, pas plus qu'il n'a été exercé de sévices à rencontre de Mockey, Banny, Alloh Jérôme, Djessou Lougbo, Ahmadou Thiam, et tant d'autres ». Les commentaires et observations qui suivent portent sur la place prépondérante qu'occupent l'animisme et le fétichisme en Afrique, surtout parmi les intellectuels qui portent toujours sur eux gris-gris et fétiches. Il souligne la foi que des hommes comme Mockey, Koné, Djaument, Boka, ont accordée aux prédictions des marabouts. Houphouët-Boigny argue de la brièveté du délai de 3 à 4 heures mis à faire lire à l'ambassadeur de France en Côte d'Ivoire, Jacques Raphaël-Leygues, la « confession » de Boka, pour assurer que ce document ne peut être un faux, l'écriture et le style du défunt n'ayant pu être imités en un temps si court.

 

A travers ces propos, Houphouët-Boigny apparaît tel qu'il s'est révélé depuis janvier 1963 : fabulateur, fantasque, cynique, diabolique. Son exposé est un tissu de contrevérités assénées avec un aplomb inimaginable. Mensonge que de dire que chaque dé­tenu d'Assabou dispose d'une douche et d'un WC, et que cette douche comporte une tige. On a vu plus haut la disposition des commodités dans les cachots. On a vu également que c'est par des sévices que les aveux désirés sont extorqués, contrairement à ce qu'assuré le président de la République. Contrevérité encore, quand Houphouët-Boigny déclare n'avoir pu recevoir Boka le 5 avril au soir. Ce dernier est arrivé à Assabou dans l'état typique où se trouvent ceux qui sortent des interrogatoires menés par l'homme de Yamoussoukro : contusionné et endolori par les coups. Qui d'autre qu'Houphouët-Boigny lui-même aurait osé mettre dans un tel état une personnalité du rang de Boka ? Pourquoi faut-il s'adresser au médecin de Yamoussoukro sur la nationalité et la foi chrétienne duquel on insiste, pour s'assurer que Boka n'a pas subi de sévices, et qu'il s'est donné la mort en se pendant ? Il eût été tellement plus simple de demander une expertise médico-lé­gale à une équipe internationale, et présenter le rapport établi par cette équipe. Contrevérité toujours s'agissant de l'heure du décès de Boka, et de la réanimation de celui-ci dont le corps « était en­core tout chaud ». Nous avons rapporté plus haut l'heure d'entrée de Samba Ambroise et son attitude aux cachots, et la décomposi­tion du docteur Bandelier après sa visite de quelques minutes. Quelle réanimation ce médecin a-t-il fait en un temps si court ?

 

Le « mémoire », le « testament » de Boka ? Un faux aussi, œuvre d'un magistrat membres de la Cour suprême, africain et franc-maçon proche de Boka. Le faux est réalisé le 6 avril. L'homme qui se prête à cette sale besogne laisse sa marque de magistrat soucieux de l'authenticité des documents judiciaires, en paraphant chaque page de celui-ci au nom du défunt. Ainsi, la lettre prêtée à Boka est la seule du genre adressée par un détenu au président de la République. Le paraphe qu'elle porte la parti­cularise, la singularise et la rend suspecte. Le faux ne fait aucun doute pour ceux qui connaissent le style de puriste de Boka, fort différent de celui utilisé dans le fameux testament. Plutôt que des photocopies de ce « testament », c'est le résultat d'une analyse graphologique qu'il aurait fallu présenter, pour attester que l'écri­ture et le style sont bien ceux de Boka.

 

La surveillance des gardes, trompée par Boka pour se donner la mort ? Un autre arrangement d'Houphouët-Boigny. Boka ne peut avoir trompé quelque surveillance que ce soit, ne partageant avec aucun garde le compartiment des cachots où il est seul. Gar­des et miliciens désertent l'enceinte de la prison, la nuit tombée. De plus, on peut relever que ceux-ci sont demeurés sourds aux bruits semblant provenir des cachots, que les prisonniers ont en­tendus toute la nuit. De même, il est curieux qu'après s'être ac­cusé de tous les péchés, « ordures, pourritures, laideurs d'âme, honte de toute l'humanité »8, Boka se donne la mort. Quel sens donner à un suicide qui ne répond pas au refus d'avouer l'ina­vouable ? Les marabouts, les gris-gris et les fétiches, les revoilà dans l'argumentaire houphouétien, tour à tour dénoncés et tour­nés en dérision. Il est cocasse d'entendre Houphouët-Boigny bro­carder ainsi marabouts, voyants et féticheurs, quand on sait le crédit qu'il leur accorde ! L'histoire tragique du pauvre célébrissime ma­rabout Karamoko Diarrasouba a été déjà contée et commentée.

 

Dans toutes les sociétés du monde, et particulièrement en Afri­que, on porte respect et déférence aux morts, quels qu'ils soient, et quoi qu'ils aient pu faire. Parents et proches sont l'objet de la sympathie et de la compassion de tous. Mais rien, dans tout le discours d'Houphouët-Boigny ce 13 avril, n'exprime respect et déférence envers le défunt, sympathie et compassion à l'adresse de ses parents et proches. Par contre, la volonté de salir la mé­moire de Boka, de sataniser l'homme, et de couvrir de honte et d'opprobre ses parents et proches est trop évidente. Monstrueuse démarche !

 

Le corps de Boka est remis à ses parents, dans un cercueil plombé avec interdiction de l'ouvrir. « La terre bénie de Yamoussoukro ne peut être souillée par un corps comme celui-là. Allez lui trouver une sépulture chez vous », assène Houphouët-Boigny. La région de Grand-Morié en pays abey, dont est originaire le défunt, est investie par l'armée et la gendarmerie dès le 8 avril. Malgré l'interdiction, le cercueil est ouvert, et le corps de Boka examiné. Des traces de coup par objet contondant sont relevées : fracture au niveau des membres supérieurs, œdème au niveau du crâne, de la face et du sexe. Point d'indices de strangulation par pendaison. N'est-ce pas pour dissimuler cette accablante vérité qu'interdiction a été donnée d'ouvrir son cercueil ?

 

La thèse du suicide de l'ancien président de la Cour suprême, présentée par Houphouët-Boigny, ne résiste pas à l'analyse. Le professeur Georges Lavau, dont Boka a été l'étudiant, la récuse dans un article que publie le quotidien français Le Monde, le 24 avril, soit onze jours après la déclaration d'Houphouët-Boigny. (…).

 

Quatre versions de la mort de Boka au moins ont été données.

 

Il y a d'abord celle du Parti révolutionnaire ivoirien (PRI) – un parti clandestin – publiée dans un document en 1966. Incontesta­blement les auteurs de ce document sont bien informés quant à l'aménagement des cachots d'Assabou. Leur argumentation est pertinente. Mais, en tenant compte des témoignages sur le séjour de Boka aux cachots, on ne peut partager leur « certitude que Boka n'est pas mort dans une cellule de la prison de Yamoussoukro, mais que son corps y a été transféré ». A moins que l'homme n'ait été subrepticement extrait nuitamment des cachots, pour y être ramené décédé dans les mêmes conditions, sans que les prison­niers ne s'en soient aperçus. Et les coups entendus par les prison­niers ?

 

La deuxième version complète la précédente, en apportant des précisions sur les circonstances de la mort de l'ancien président de la Cour suprême. Il en ressort qu'Houphouët-Boigny lui aurait dicté sa « confession » le 4 avril, et réclamé des détails le lende­main 5 avril. Mais Boka se serait rebellé et aurait craché à la fi­gure du président de la République qui aurait alors ordonné : « Bé koun hi » en baoulé ; ce qui signifie : « Tuez-le ». Au cours de la bastonnade qui suivit cet ordre, Boka s'en serait pris à Samba Ambroise Koné, membre de l'équipe de bastonnade, et lui aurait fracturé le bras avec une prise de judo ; puis les gardes présiden­tiels auraient, par inadvertance, brisé le cou à l'ancien président de la Cour suprême. En d'autres termes, dans cette version, Boka serait mort hors des cachots à la suite d'une bavure et son corps aurait été transféré secondairement.

 

Selon la version livrée aux prisonniers d'Assabou par les gar­des présidentiels, Houphouët-Boigny arrête Boka le 2 avril dans la perspective de le présenter comme le chef des complots à la réunion du 9 avril des chefs d’Etat RDA de la sous-région qu'il a convoquée à Bouaké, et le fait transférer le 4 avril à l'hôtel de la Plantation. Le 5 avril, le président aurait convié à un déjeuner Boka qui n'est pas encore formellement prisonnier. Un autre con­vive aurait été du repas, l'ambassadeur Henri Konan Bédié. Au cours du déjeuner, Houphouët-Boigny se serait mis à fustiger les comploteurs, et surtout les universitaires, et l'ambassadeur aurait renchéri. Boka aurait alors réagi vis-à-vis de ce dernier, à peu près en ces termes : « Henri, comment peux-tu parler de cette fa­çon ? Tu connais fort bien tous les universitaires qui ont été arrê­tés. Ce sont des camarades, voire des amis à toi. Tu sais très bien qu'ils n'ont monté aucun complot... » Le président irrité par ces propos se serait écrié : « Boka, tu ne crois pas alors aux com­plots ? » Réponse de l'interrogé : « Non ! Je ne crois pas aux com­plots, Président. Pas plus que votre épouse d'ailleurs ». Houphouët-Boigny, hors de lui, aurait alors giflé Boka, qui aurait réagi en faisant une prise de judo à son agresseur, l'aurait terrassé et se serait mis à lui administrer une correction. Henri Konan Bédié aurait alors donné l'alerte en criant : « II veut tuer Nanan ». Les gardes présidentiels et Samba Ambroise Koné auraient fondu sur Boka, le frappant à coups de crosse, de pied, de matraque, etc. Le supplicié aurait été conduit à Assabou, au cachot. Là, il aurait encore été frappé dans la nuit, pour le punir d’avoir voulu « tuer nanan ». Quelle version rocambolesque !

 

Où est la vérité ? Difficile à dire ; mais certaines d'observa­tions permettent de s'en rapprocher. La première, c'est que l'amé­nagement des cachots rend impossible un suicide, du moins tel qu'il est décrit par Houphouët-Boigny. Par ailleurs, les lésions relevées à l'examen du corps de Boka par ses parents montrent qu'il n'est point mort par pendaison, comme l'affirme Houphouët-Boigny, mais à la suite de lésions déterminées par objet conton­dant. Dans quelles circonstances de telles lésions ont-elles pu être produites ?

 

Qu'Houphouët-Boigny ait envisagé de faire de Boka le chef des complots – troisième version – cela ne peut être exclu. Uni­versitaire, franc-maçon, ayant tissé de nombreuses relations à tra­vers le monde occidental à son poste de président de la Cour su­prême, il fait mieux figure de chef de complots qu'Amadou Koné, ou même Mockey considéré comme un fidèle d'Houphouët-Boigny. Au demeurant, même mort, le président ne peut s'empê­cher de faire de lui le chef des complots. Les deux hommes ont-ils déjeuné ensemble ? On est tenté de répondre non. Mais Houphouët-Boigny est un homme si fantasque, si comédien et dissimulateur qu'on ne peut totalement l'exclure. N'a-t-il pas dîné avec Charles Donwahi la veille de l'arrestation de celui-ci ? Maintenant, est-ce à l'occasion de son interrogatoire par Houphouët-Boigny, ou à la suite d'une rixe avec celui-ci que Boka a fait l'objet de sévices ? Il est plus vraisemblable que cela soit survenu au cours de son interrogatoire, le 5 avril dans l'après-midi, par Houphouët-Boigny accompagné de Samba Ambroise Koné et d'Henri Konan Bédié. On a vu que le président est toujours accompagné de certaines personnalités, quand il conduit ses interrogatoires. Il est possible qu'au cours de cet interrogatoire l'ancien président de la Cour suprême, excédé par tout ce qu'il a subi et enduré, ait crié son ras-le-bol en citant madame Thérèse Houphouët-Boigny. Possible également que le président, piqué au vif d'entendre dire que sa propre épouse ne croit pas aux complots, ait ordonné qu'une cor­rection particulière soit administrée à l'impertinent. Il reste ce qui se serait passé aux cachots dans la nuit du 5 au 6 avril. Si les bruits que les prisonniers ont enregistrés comme venant des ca­chots, cette nuit-là, sont en réalité venus d'ailleurs que des cachots, alors Boka est mort à la suite de sévices infligés à la planta­tion, dans le cadre de son interrogatoire. Si par contre ces bruits ont bien été produits aux cachots dont le seul pensionnaire cette nuit-là était Boka, force est d'admettre qu'il s'y est passé quelque chose de monstrueux. En effet, il aurait alors continué à subir secrètement des sévices, et sa mort serait un meurtre, un assassi­nat froid, prémédité. C'est la quatrième hypothèse de la mort.

 

Les circonstances de cette mort demeurent encore obscures. Ce qui paraît sûr, par contre, c'est qu'il ne s'agit pas d'un suicide. Meurtre ? On ne peut se résoudre à y croire. Il reste alors la ba­vure qu'Houphouët-Boigny a cru devoir maquiller, pensant déga­ger ainsi sa responsabilité. Suicide, meurtre ou bavure, sa respon­sabilité est de toutes les façons engagée, la mort étant survenue dans un cachot de la prison d'Etat d'Houphouët-Boigny à Yamoussoukro. La rhétorique développée par le président de la République à propos de cette mort est ridicule et indécente. Elle n'honore point son auteur. Il est manifeste qu'Houphouët-Boigny ne s'attendait pas à une aussi vive réaction de réprobation de la part du monde entier, ignorant peut-être que toute mort d'homme est un événement grave, quel que soit cet homme. D'où ses manœuvres inqualifiables.

 

Monseigneur Bernard Yago, archevêque d'Abidjan, donne son agrément pour l'enterrement de Boka conformément aux rites ca­tholiques. Autant dire que le chef de l’Eglise de Côte d'Ivoire récuse la version du suicide. Houphouët-Boigny considère qu'il s'agit là d'un camouflet inadmissible à sa propre personne. D'autant plus que l'archevêque de Côte d'Ivoire avait rejeté aupa­ravant la demande de sacrements religieux pour son neveu Jacques Aka, refus motivé par le fait que le défunt était divorcé d'un mariage catholique sans l'autorisation requise. En vérité, ce n'est pas seulement la version du suicide de Boka que monsei­gneur Yago récuse. C'est tout le complot qu'il rejette. Cette posi­tion irrite le président de la République, qui envisage d'arrêter l'homme de Dieu. Le projet ne sera pas exécuté, mais marquera à jamais les rapports entre celui-ci et Houphouët-Boigny.

 

Le drame du 5 avril 1964 ne fait même pas changer de mé­thode d'interrogatoire à Houphouët-Boigny. En effet, un autre prévenu trouve la mort à la suite des sévices qui lui sont infligés. Il s'agit de Bassina Konaté, une notabilité de la région de Kong, dont on a voulu faire un marabout d'Ernest Boka. Le 14 août 1964, il est interrogé à la plantation par Houphouët-Boigny, en fin d’après-midi. Vers 19 heures, il est renvoyé en cellule parmi ses compagnons. Il rend l’âme au cours de la nuit. Le drame passe totalement inaperçu hors d’Assabou. C’eût été la seule mort du genre, on n’aurait jamais su qu’Assabou a comporté des morts violentes par coups. »

 

 

 

(Les faux complots d’Houphouët-Boigny, Karthala, Paris 1997 ; pp. 180-190)

 

    L'ENTERREMENT D'ERNEST BOKA

 

«... Le corps était déjà dans le cercueil placé dans une voiture avec des inspecteurs de police et des gendarmes qui devaient l'accompagner à son village natal "Grand-Morié" de la Sous-préfecture d'Agboville. La famille est donc partie avec le corps, le 8. Ils ont pris la route de N'Douci-Agboville. Ils se sont arrêtés à Agboville, car on devait renforcer la garde de gendarmes. Ils sont arrivés à "Grand-Morié" dans la nuit du 8 au 9. Les inspecteurs ont dit qu'ils avaient reçu des ordres, qu'il fallait enterrer Boka immédiatement dans la nuit sans ouvrir le cercueil. Les parents ont argué des coutumes qui exigent que l'on voie le corps avant de l'enterrer, ainsi que les rites de l'exposition du corps, de sa toilette, etc. (…). Les gendarmes s'y sont opposés formellement, mais les parents n'ont pas cédé. Ils ont donc ouvert le cercueil. Ils ont sorti Boka qui présentait des écoulements sanglants des narines, de la bouche, des oreilles, le nez très enflé, et, chose curieuse, pour un soi-disant suicidé par pendaison, la langue ne sortait pas de la bouche. Boka avait également un enfoncement des os du crâne vers la nuque, le dos complètement écorché, la clavicule gauche cassée, des fractures au membre supérieur gauche, les dents cassées, les côtes fracturées. Son sexe était œdématié (très enflé) des suites de violences. Il présentait aussi des fractures aux membres inférieurs. Seuls les pieds paraissaient solides, alors que les membres paraissaient de caoutchouc. On a d'ailleurs trouvé son corps nu dans le cercueil avec un simple tricot de peau et un drap de lit. Donc la famille à procédé à la toilette du corps. Ils ont bien voulu l'exposer, mais le sang coulait encore : on l'a donc remis dans le cercueil, et on l'a laissé dans sa maison natale jusqu'au 9 à 16 heures où on l'a enterré entouré d'un peloton de miliciens, d'inspecteurs, et de gendarmes qui ont empêché les gens d'assister à l'enterrement disant qu'ils avaient reçu cet ordre du Président et que seul son père pouvait l'enterrer. Malgré ça les gens qui étaient au village se sont rendus quand même à l'enterrement ». 

 

(Extrait d'un document de source confidentielle daté du 17 mai 1964). 

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