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28 mai 2012 1 28 /05 /mai /2012 00:11

 En marge de l’hommage national rendu à Ahmadou Kourouma par « les intellectuels ivoiriens » lors des « Rencontres littéraires et universitaires » des 24 et 25 mai 2012, voici, à l’intention de nos lecteurs, les impressions et les sentiments que m’inspira, voici 22 ans, ma première lecture de son chef-d’œuvre, « Monné, outrages et défis », tels qu’à l’époque je les confiai à « Téré », l’éphémère organe du Pit, sous le pseudonyme d’Oscar Danon.


Le cercle victor biaka boda

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Un écrivain heureux, c’est Ahmadou Kourouma, l’auteur étonnant des Soleils des indépendances ou, si vous le préférez ainsi, l’auteur des étonnants Soleils des indépendances… Depuis vingt ans, il se taisait. Ses admirateurs et, pourquoi pas ?, ceux aussi qui lui en voulaient d’avoir écrit ce livre, attendaient, haletants, chaque année nouvelle, qu’il en commette un autre aussi décapant, voire outrageant pour toutes les gloires usurpées d’ici et d’ailleurs. On était tout près de croire cette immense source inexplicablement tarie. Et voici qu’il nous jette Monnè, outrages et défis(2) un peu à la manière de cet avocat impertinent qui se fit remarquer, naguère, au beau milieu d’un conseil national d’un certain parti unique, par ses arguties sacrilèges !(3)


Mais le plus extraordinaire peut-être, c’est de le retrouver, lui, sans tout à fait retrouver son premier livre. C’est-à-dire que pour ce qui est du style ou du genre, Monnè, outrages et défis est un complet renouvellement ; mais un renouvellement par lequel Kourouma s’affirme derechef avec une extraordinaire fidélité à lui-même et à ses lecteurs. Tous ses lecteurs. En effet, avec ce deuxième livre, il n’aura pas déçu ceux qui avaient été enthousiasmés par les hardiesses rabelaisiennes de son écriture sans être véritablement capables d’en goûter la substantifique moelle. En même temps, il nous comble, nous autres lecteurs ivoiriens qui avons par force une très ancienne complicité naturelle (ou nationale) avec ce malicieux djoliba à l’envers.


Disant substantifique moelle, je n’ai pas en vue le contenu du livre. Je ne suis pas un si déhonté chauvin pour croire que seuls les lecteurs ivoiriens sont capables d’appréhender le côté « critique sociale » (ou le réalisme édifiant) de cette œuvre résolument ancrée au quai de la quarantaine de notre destin national. J’avance seulement l’idée, peut-être impertinente, qu’il se pourrait que l’intention de Kourouma fût, dès le début, d’introduire la structure de nos littératures orales, en particulier celle produite par les griots, dans la littérature écrite ivoirienne – qui ne peut encore être que de langue française –, afin que les plus humbles lecteurs de chez nous puissent aborder ses livres sans cette terreur paralysante qu’inspirent toujours les livres réputés sérieux. Sérieux parce qu’ils sont en faux cols ! D’ailleurs, souvenez-vous, c’est tout au début des Soleils des indépendances :


« Il y avait une semaine qu’avait fini dans la capitale Koné Ibrahima, de race malinké, ou disons-le en malinké : il n’avait pas soutenu un petit rhume »…


 Appelé un jour à s’expliquer sur son style par l’un de nos confrères de la presse gouvernementale et prétendument du PDCI-RDA, Kourouma a exécuté en quelques mots un vieux malentendu : ce style ne résulterait pas d’un choix délibéré. Il aurait aimé écrire en « français littéraire », mais il ne s’en serait pas trouvé capable. Alors il aurait fait ce qu’il a pu…


On peut le croire ou non. A ce propos, qu’on me permette de rappeler une anecdote qui se rapporte à la célèbre orange de L’amour, la poésie, poème de Paul Eluard. Au cours d’un débat trop sérieux pour son goût, trop parisien, à quelqu’un qui n’en finissait pas de s’émerveiller de cette audace de l’auteur de Pouvoir tout dire, le poète Eugène Guillevic, qui l’a bien connu, répondit avec impatience en rappelant une confidence qu’Eluard lui avait faite à ce sujet : la célèbre image « La terre est bleue comme une orange », il l’avait trouvée en regardant une orange pourrie qui était là ! Comme quoi, il ne faut pas chercher trop loin au-delà des choses simples.


Aussi bien, dans Monnè, outrages et défis, c’est le contenu qui importe certainement le plus à nous autres, quoique le style non plus ne nous est pas indifférent. On ne lit pas un livre seulement pour l’histoire que conte l’auteur, mais aussi pour l’invention qu’il met à le faire. Néanmoins, il y aurait comme une absurdité à ne louer ce livre-ci que pour cette part de l’insigne mérite de son auteur. D’autant plus qu’il y a ce renouvellement dont j’ai déjà parlé. Pour réussir cela, certes, il en a fallu, du travail ! Travail d’abord sur l’instrument lui-même, la langue. C’est donc que Kourouma a recherché ce renouvellement, cet enrichissement de sa manière, alors qu’il aurait pu se contenter de rassasier notre longue attente avec une œuvrette quelconque, même de médiocre venue, en renouvelant simplement en nous, sans effort, l’émotion que nous avait procurée son premier roman.


La lecture de Monnè, outrages et défis est passionnante d’un bout à l’autre. Bien sûr, tout n’y est pas égal. C’est normal ; on peut en dire autant de tous les livres. J’avoue que je n’ai pas senti le personnage de Moussokoro, presque omniprésente depuis le chapitre dix où elle naît, mais qui, ensuite, n’arrive pas à être autre chose qu’un rôle très secondaire dans cette histoire d’hommes, tant l’auteur, qui en pince manifestement pour elle, se retient de l’abandonner complètement à ses autres personnages. Jalousie ? C’est, en tout cas, au crédit de Kourouma, le signe d’une extrême et délicate attention envers l’autre moitié de l’homme. Il n’empêche que cette retenue prive le roman d’un ressort important. Quelle paire c’eût été si, face à la démesure de Djigui, celle de Moussokoro, en qui l’auteur laisse pourtant deviner une diablesse de tous les enfers, avait pu s’exprimer toute entière ! Mais peut-être qu’alors c’eût été une autre histoire.


Ce que j’ai le plus aimé, c’est le chapitre treize, le plus court de cette vaste chronique, mais aussi le plus dense, qui commence par une longue phrase toute remplie de mystère et qui vous tient en haleine alors que, après déjà deux cents pages, vous vous croyiez préparé à tout ; et qui vous introduit doucement et insensiblement dans l’évocation d’un drame national, en l’occurrence une sécheresse catastrophique, mais qui pourrait aussi bien être une crise économique, une crise sociale ou une crise politique, ou tout cela à la fois…, les conséquences en étant d’ailleurs les mêmes, ainsi que ce que l’on croit devoir faire pour en échapper :


« Chacun avait consulté ses sorciers et devins ; les interprétations avaient été les mêmes : il y avait eu une grave transgression. Tous ensemble, nous nous tournâmes vers lui.

« Mon pouvoir n’est pas usurpateur, illégitime ou coupable ; ce que nous vivons n’est qu’une sécheresse que j’arrêterai avec les généreux sacrifices », répondit Béma, le nouveau chef du pays de Soba » (page 203).


Ce chapitre est le plus réussi, à mon goût du moins, eu égard à l’intention que j’ai supposée à l’auteur et qui me semble chaque fois plus plausible quand je relis ce passage. Cela me rappelle les épisodes des contes de mon enfance, qui me glaçaient d’avance d’une émotion étrange lorsque, par une certaine gravité de ton qu’affectait soudain le conteur, je devinais qu’il s’en approchait. Dans ce morceau, qui a d’ailleurs parfaitement sa place dans cette vaste fresque débordant de pétulance, Kourouma fait brillamment la démonstration qu’il serait aussi à l’aise dans la nouvelle, ce genre qui relève de l’orfèvrerie ou de l’horlogerie de précision, que dans les épanchements foisonnants à la Rabelais.


Je ne dévoilerai pas l’histoire que nous conte ce livre. Ce serait gâcher le plaisir que le lecteur prendra en la découvrant lui-même. Mais, après le passage que j’en ai cité, et pour éviter tout malentendu, je dois dire, pour finir, que si Monnè, outrages et défis est, au sens propre, un livre d’histoire – un roman historique si vous voulez –, ce n’est pas une œuvre de circonstance.


Le fameux Alexandre Dumas père, une nature semblable à notre Kourouma à quelques menus détails près, prétendait qu’il est permis de violer l’histoire à condition de lui faire un enfant. Ahmadou Kourouma ne viole pas vraiment l’histoire, et il lui fait des enfants qui ressemblent drôlement à notre réalité quotidienne.


Oscar Danon (alias Marcel Amondji

 

NOTES
1 - Article paru dans Téré N° 9, mars 1991.
2 - Editions du Seuil, Paris, 1990.
3 - Allusion à Me Camille Assi Adam enjoignant Houphouët-Boigny, lors du Conseil national de novembre 1982, de démissionner et de se représenter à l’élection présidentielle avec un candidat vice-président, comme cela se fait aux Etats-Unis d’Amérique.

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Published by chato9.over-blog.com - dans Notes de lecture
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