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30 octobre 2011 7 30 /10 /octobre /2011 16:07

Il n’est pas, dit l’adage, de victime plus lamentable que la victime consentante. Soixante ans après Félix Houphouët, dont il se prétend le fils spirituel, Bédié nous en administre une nouvelle preuve. Le voilà réduit à l’état éminemment précaire de l’amiral qui a brûlé tous ses vaisseaux, et qui se trouve par le fait à la merci de ses ennemis. Et néanmoins il affecte encore des poses d’un vainqueur trônant à son pinacle ! Il est condamné à passer le reste de son existence courbé sous les fourches caudines de ceux qui l’ont renversé le 24 décembre 1999,  et cependant il semble vivre cet état comme le degré le plus honorifique de sa longue et chanceuse carrière politique. A le voir si tranquille, si infatué, étalant à la face du monde sa graisse et sa bonne conscience comme s’il était lui-même absolument vierge et sans taches, et à l’entendre proférer contre Laurent Gbagbo, sa famille et ses compagnons actuellement emprisonnés, ces jugements à l’emporte-pièce dont il semble s’être fait une spécialité depuis qu’il n’est plus que l’auguste d’Alassane Ouattara, on en mourrait de rire, n’était le rapport étroit de ce personnage aux allures de magot chinois avec notre interminable tragédie nationale…

 

Car Henri Konan Bédié n’est pas en train de jouer dans une pièce de théâtre ou dans un cirque. Dans cette capitale étrangère où il faut qu’ils aillent tous lorsqu’ils veulent honorer la mémoire de Félix Houphouët sous prétexte de décerner le prix Unesco qui porte son nom, il nous représente…

 

Au fait, ce prix, en quoi diffère-t-il, par exemple, de celui que le président de Guinée équatoriale peine à fonder à travers la même institution parce que la France lui suscite toutes sortes d’obstacles ? Les intentions d’Houphouët étaient-elles plus pures que celles d’Obiang ? L’argent légué par lui à l’Unesco était-il plus propre que celui de l’Equato-Guinéen ? Chacun sait qu’à l’instar des autres kleptocrates dont la France sait si bien s’accommoder pourvu qu’ils soient bien dociles et bien malléables, Houphouët ne faisait aucune différence entre ses biens personnels, certes considérables, et les biens de l’Etat et de la nation. Alors, qu’est-ce qui justifie cette solennité dispendieuse à laquelle, d’ailleurs, le peuple ivoirien toutes classes confondues, n’a jamais pris le moindre intérêt – n’est-ce pas, d’ailleurs, la principale raison de sa célébration si loin du pays ? – et qui, à y bien regarder, sert moins à honorer Houphouët qu’à procurer à ses soi-disant disciples un avantage comparatif notable sur leurs concurrents lors des compétitions politiques. Les manœuvres tortueuses de Paris visant à obliger l’Unesco à ne pas accepter la création d’un prix Obiang destiné à promouvoir la recherche scientifique – c’est autre chose, tout de même, qu’une très improbable « recherche de la paix » ! – alors qu’il étale sa complaisance vis-à-vis de la grand-messe annuelle des houphouétistes, prouve bien que ce qui est en jeu, c’est seulement la préservation d’une sorte de monopole françafricain autour du fonds de commerce qu’est devenu le nom d’Houphouët. Voilà pourquoi c’est toujours à Paris que tout le monde vient recevoir son prix Houphouët-Boigny pour la recherche de la paix alors que l’Unesco existe dans toutes les capitales du monde.

 

Une seule fois la règle ne fut pas observée. C’était l’année où le lauréat  était le roi d’Espagne… Et pourquoi la remise de son prix au souverain espagnol eut-elle lieu à Abidjan et non à Paris ? Je n’en sais rien précisément, mais je soupçonne que c’est parce qu’il était impensable que le chef d’un Etat souverain aille spécialement dans une capitale étrangère pour y recevoir une distinction de la main de personnalités elles-mêmes étrangères à ce pays. Certes il y avait une sorte de précédent : Nelson Mandela et Frederick De Klerk, les deux premiers lauréats ex æquo, vinrent spécialement à Paris pour y recevoir leur prix des mains de son fondateur, et en présence du président de la République française. Mais il s’agissait évidemment d’un cas tout particulier : De Klerk n’était pas là en tant que le chef de l’Etat raciste sud-africain qu’il était alors mais, tout comme Mandela, en tant que l’un des principaux partenaires dans le processus révolutionnaire qui se déroulait dans leur pays. Quant aux autres chefs d’Etat en exercice qui ont aussi reçu leur prix à Paris,  on observera que ce fut toujours au cours d’une visite officielle en France avec, accessoirement, un arrêt au siège de l’Unesco…

 

Mais, vous dites-vous peut-être in petto, pourquoi ces digressions qui semblent nous entraîner hors du sujet de cet article ? Je réponds par une autre question : est-il normal qu’un acte qui s’apparente à un rituel religieux – puisqu’aussi bien le culte d’Houphouët est pour ses prétendus disciples quasi une religion révélée – ait lieu dans une capitale étrangère plutôt que dans la ville où celui dont il s’agit de célébrer la mémoire régna, ou bien dans celle où se trouve son mausolée ? Nos houphouétistes diront sans doute que Paris est le siège de l’Unesco. Soit. Mais, justement, cela n’avait pas empêché d’honorer le roi d’Espagne à Abidjan plutôt qu’à Paris. Cette exception, du seul fait qu’elle fut possible et qu’alors personne ne cria au sacrilège, ne devrait-elle pas devenir la règle ? Ce qui aurait en outre l’avantage de faire de ce prix un autre symbole de notre souveraineté. En revanche, la farce que nos deux « frères-Cissé » de luxe sont allés jouer à Paris devant la brochette d’autres fantoches en exercice ou à la retraite qu’ils avaient conviés à partager leur bonheur de s’être réconciliés sur le dos de Laurent Gbagbo, est une nouvelle preuve de l’aliénation d’une certaine faction politique ivoirienne, celle dont ils sont les chefs de file.

 

Mais revenons à Bédié… Qui eût cru, au lendemain du putsch de décembre 1999, qu’il retrouverait un jour une place quelconque dans le paysage politique ivoirien ? Or le voici revenu, du moins en apparence, à un niveau de considération et d’estime qu’il n’avait jamais atteint, même lorsqu’il détenait le pouvoir suprême. A croire que c’est lui le vrai gagnant du long bras de fer postélectoral qui, du 28 novembre 2010 au 11 avril 2011, opposa les patriotes ivoiriens aux laquais du néocolonialisme français d’ici et d’ailleurs.

 

Ironie du sort ! Sans le coup d’Etat réussi du général Guéi qui, à sa propre surprise, le réduisit à néant en quelques heures ; sans la tentative manquée de septembre 2002 qui se transforma en rébellion ; et sans les fraudes massives dans les régions dominées par les soi-disant « forces nouvelles » de Guillaume Soro et consort, Bédié n’occuperait pas cette place confortable et lucrative, qui lui promet en théorie une fin de vie plus digne que celle d’Houphouët ! Pour atteindre ce bonheur – si c’en est un –, il lui aura suffi de se coucher, tel un chien bien dressé, aux pieds de ceux qui, depuis leurs bureaux de Paris, font et défont les carrières de leurs marionnettes africaines. Il n’est que de se rappeler comment, en décembre 1999, lui et sa famille quittèrent le pays depuis la base française de Port-Bouët. Au moment de les embarquer dans l’hélicoptère qui allait les transporter au Togo, un militaire français compatissant – mais peut-être était-il en réalité plus méprisant que compatissant –, aurait ramassé une motte de terre pour l’offrir à l’un de ses fils qui l’accompagnait, comme un lot de consolation ! A Lomé, où il fit d’abord étape, il fut accueilli, avec les honneurs dus au rang dont il venait d’être déchu, par des officiers tous bien noirs, mais coiffés de képis comme on n’en porte plus que dans l’armée française… Puis, de là il fut conduit à Paris, comme le prisonnier qu’il était mais qu’il ne devait pas paraître. Subtilité de cette diplomatie de purs voyous que les Français pratiquent en Afrique depuis les prétendues indépendances de leurs colonies. Car où aurait-on pu le conduire ? Jadis on convoyait cette sorte d’exilés involontaires vers la Côte d’Ivoire, et Houphouët faisait semblant de les accueillir par bonté, librement. Depuis sa disparition, cette Côte d’Ivoire-là a aussi cessé d’exister. Ce fut donc Paris. Chance ! Bédié y possédait justement un luxueux appartement au numéro 15 de la rue Beethoven… Il y attendra confortablement la suite des événements sans faire mystère de sa rancune vis-à-vis de ses tombeurs apparents, ni de son désir de revanche. Longtemps les auteurs du putsch de décembre 1999 seront donc les seuls objets de son ressentiment. Mais il changera son attitude à leur égard dès qu’ils prendront Laurent Gbagbo pour cible à partir du 19 septembre 2002. Aubaine ! Robert Guéi étant mort et la situation de Ouattara n’étant toujours pas clarifiée à cette époque, le seul obstacle à un come back, c’était Gbagbo. Or si cette fois encore la France tutélaire ne vola pas au secours du président démocratiquement élu, elle s’adjugea néanmoins un rôle d’arbitre armé et s’arrogea une telle liberté de circulation, d’ingérence et d’intervention sur toute l’étendue du territoire ivoirien que sa présence en tant que soi-disant force impartiale d’interposition relevait bien plus proprement de l’« occupation militaire ». Vue de la rue Beethoven, cela voulait clairement dire que la France ne verrait aucun inconvénient à la chute de Gbagbo, qu’elle y pousserait même très volontiers. D’ailleurs la comédie « interivoirienne » de Linas-Marcoussis, prolongée par la farce « afro-onusienne » de Kleber, montrera bientôt que son choix était fait depuis longtemps, et qu’il ne s’agissait plus que d’y mettre telles formes qui le rendissent plus facile à avaler aux Ivoiriens et à l’opinion internationale. Hélas ! Par une levée en masse comparable à celle du peuple Rda à la charnière des années 1940 et 1950, la jeunesse patriote ivoirienne fit échouer ce complot cousu de fils blancs. Et comme Gbagbo se rangea tout de suite derrière elle, lui et cette jeunesse magnifique qui ne voulait que défendre l’intégrité et l’indépendance de sa patrie devinrent les bêtes noires de notre exilé de luxe.

 

Le 22 décembre 1999, Bédié avait conclu un discours aux accents ultranationalistes par cette formule qui évoquait de glorieux échos africains, et qui sonnait d’autant plus étrangement dans la bouche d’un « disciple d’Houphouët » : « L’intégration à la communauté nationale est un processus et non pas le résultat d’un coup de baguette magique à effet instantané. A fortiori est-il concevable, et même convenable, quoi qu’on puisse juridiquement le faire, de chercher à tirer parti, de façon la plus intéressée, d’une éventuelle appartenance à plusieurs nationalités ? Quelles sont ces personnes qui se disent Ivoiriennes les jours pairs et non Ivoiriennes les jours impairs ? N’y a-t-il donc pas, dans nos formations politiques, assez de personnalités ivoiriennes présentant les qualités requises pour être des candidats valables à l’élection présidentielle ? Oserais-je ajouter que dans les pays où certains se donnent volontiers en modèles, voire en censeurs, il existe des dispositions légales semblables aux nôtres et qui s’appliquent aux conditions de l’éligibilité à la magistrature suprême. C’est ce lien fort entre nationalité et citoyenneté qui fonde la souveraineté et l’indépendance de la Nation. Aujourd’hui, cette souveraineté et cette indépendance sont grossièrement mises en cause par des personnes et des organisations qui s’arrogent la faculté de décider de ce qui est bon pour les Ivoiriens. Nos aînés n’ont pas lutté pour l’indépendance pour que nous acceptions aujourd’hui de nouvelles soumissions. La nationalité, la citoyenneté, la démocratie et la souveraineté nationale sont les quatre côtés d’un carré magique qu’il nous faut défendre avec calme et détermination devant ces ingérences inacceptables. C’est aux Ivoiriens de décider par eux-mêmes, pour eux-mêmes, et de choisir librement l’un d’entre eux pour conduire le destin de la Nation en refusant les aventures hasardeuses et l’imposture insupportable. » A Marcoussis c’est un tout autre son de cloche qu’il fera entendre. C’est lui qui inventa et, avec Pierre Mazaud, fit adopter l’appellation « forces nouvelles » pour désigner les rebelles. En fait ce ne fut pas vraiment une surprise. En effet, dès le lendemain du coup manqué du 19 septembre 2002, il avait appelé à des arrangements qui ne pouvaient conduire qu’à un partage du pouvoir entre le gouvernement légitime et les bandes d’assassins du 19 septembre 2002.

 

Quand il était au pouvoir, Bédié n’attendait de ses opposants que la soumission à ses oukases. Sinon il faisait jeter en prison ceux qu’il pouvait attraper, lançait des mandats d’arrêt internationaux contre ceux qui n’étaient pas à sa portée. Quant à partager le pouvoir… Voici comment il concevait la chose du haut de sa grandeur : « Bien que nous soyons élu avec une large majorité, qui ne souffre pas de contestation, nous avons pensé utile d’ouvrir plus grandement le gouvernement, dans la tradition africaine. (…). Nous appelons les opposants pour qu’ils apportent eux aussi leur contribution. Mais sur la base du programme gouvernemental de développement économique, social et culturel du pays qui a été approuvé par le peuple. De plus, ce programme a été établi en collaboration avec les bailleurs de fonds ; il est incontournable. Nous ne sommes soumis à aucune contrainte en décidant de cette ouverture. Ceux qui pensent que nous avons besoin d’eux nécessairement pour gouverner se trompent. »

 

 Son zèle capitulard à Marcoussis, annonciateur de celui qu’il déploiera tout au long de la dernière campagne présidentielle en vue de diaboliser Laurent Gbagbo et ses camarades du Fpi devenus ses pires ennemis comme s’ils étaient les responsables de sa chute brutale en décembre 1999, dénote une forte édulcoration de ses sentiments nationalistes tels qu’exposés tout au long de ce discours qu’il avait jeté comme un défi à la face « des personnes et des organisations qui s’arrogent la faculté de décider de ce qui est bon pour les Ivoiriens ». On peut penser – ce n’est pas interdit – que son séjour parisien en tant qu’exilé politique « façon » y est pour quelque chose. On l’y aura sans doute beaucoup aidé à bien se convaincre que ce qui est bon pour les Ivoiriens, c’est justement que ce soient ces personnes et ces organisations-là qui décident de leur sort à leur place. Jean-Marc Simon, dont on se demande parfois s’il ne se sent pas plus gauleiter qu’ambassadeur, ne s’en cachait pas quand il déclarait, le 17 juin 2011, devant un aréopage de collabos réunis à la mairie de Port-Bouët : « Après dix années de souffrance, voici que la France et la Côte d'Ivoire que certains, poursuivant des buts inavoués, ont voulu séparer d'une manière totalement artificielle, se retrouvent enfin dans la joie et dans l'espérance. (...). Nous avions su inventer vous et nous, sous l'impulsion du président Félix Houphouët-Boigny et du Général de Gaulle, cet art de vivre ensemble qui étonnait le monde et qui faisait l'envie de toute l'Afrique. » (Le Nouveau Réveil 18 juin 2011).

 

Nous n’avons pas oublié qu’à Bédié aussi, juste avant qu’on le fasse chasser par Robert Guéi, on reprochait de trahir ce précieux legs d’Houphouët et Foccart… A ce propos, regardez qui l’on trouve aujourd’hui dans le proche entourage du gourou du Rhdp. Ce ne sont plus des Jean-Noël Loucou, ni même des Niamkey Koffi ou des Gnangni NDa, ces nationalistes sincères même si leur positionnement civique n’était pas toujours absolument dénués d’ambiguïtés ; mais des Ka Zion, des Konan Banny, des Venance Konan, des Tiburce Koffi, c’est-à-dire des francolâtres décomplexés, des émules attardés des traîtres Kouassi Ngo et Bani Bro, des gens pour qui les mots « nation », « indépendance », « souveraineté », quand on les applique à la Côte d’Ivoire, n’ont pas plus de sens qu’ils n’en avaient pour Houphouët ou pour Foccart.

 

Le 11 avril 2011, tout le monde a pu voir Bédié se féliciter, et féliciter Guillaume Soro pour la capture de Laurent Gbagbo que des soldats français venaient juste de leur apporter sur un plateau. Le fait n’a pu surprendre que ceux qui ne connaissent pas l’histoire de notre demi-siècle d’indépendance. Car il y a longtemps que le Bédié qu’on aperçut ce jour-là pense, parle et agit dans celui que ses nouveaux courtisans nous vantent comme un grand seigneur magnanime. J’ai dit ailleurs dans quelles circonstances je l’avais découvert, à la charnière des années 1958 et 1959. Le gourou du Rhdp était déjà un arriviste sans scrupules et même, avant la lettre, un « ivoiritaire ». A cette époque, le gérant du Foyer des étudiants de la Côte d’Ivoire, rue François-Mouthon, s’appelait Zinsou – je ne me rappelle plus son prénom. Il était né en Côte d’Ivoire et sa mère était une Baoulé. Mais, comme son père était un Dahoméen, certains étudiants contestaient le droit de cet « étranger » à gérer « leur » foyer. Au congrès de 1958, ce courant trouva son héraut en la personne de Bédié…

 

En 1965, ayant eu, par une faveur spéciale d’Houphouët et pour des raisons connues d’eux seuls, l’insigne honneur de prononcer le discours de clôture du congrès du Pdci-Rda, Bédié s’essaya à jouer les moralistes : «  Celui qui entreprend de détruire une œuvre de valeur humaine sera, à coup sûr, anéanti lui-même par sa propre action. » C’était une allusion transparente et parfaitement odieuse au destin tragique d’Ernest Boka, mort le 6 avril 1964 dans la geôle d’Assabou, à Yamoussoukro, où il avait été emprisonné quatre jours plus tôt. On a su plus tard que Bédié, alors ambassadeur à Washington, avait été l’un des témoins, aux côtés d’Houphouët, de l’incident au cours duquel Boka fut battu à mort.

 

A la fin des années 1980, la Côte d’Ivoire croulait sous le poids d’une dette colossale qui excédait largement ses capacités de remboursement. D’autant qu’elle connaissait dans le même temps une fonte drastique de ses revenus due à l’effondrement du prix du cacao. Sous l’effet de cette crise dite de la dette, le fameux « modèle ivoirien de développement » commençait à prendre eau de toutes parts. Bédié était alors, depuis une dizaine d’années, le président de l’Assemblée nationale. A ce titre il discourait solennellement, deux fois l’an, à l’occasion de l’ouverture des sessions du parlement, et ses discours étaient intégralement publiés dans la presse gouvernementale, la seule d’ailleurs qui existait à l’époque. Deux de ces discours valent la peine qu’on s’en rappelle aujourd’hui.

 

Le premier fut prononcé le 1er octobre 1986. Je l’ai longuement cité dans « La dépendance et l’épreuve des faits » (L’Harmattan 1988). Je me contenterai donc, ici, de reproduire la conclusion du commentaire que j’en fis dans le même ouvrage : « (…) compte tenu de la fonction à laquelle M. Bédié est désormais promis au moins à titre intérimaire, on pourrait considérer son discours de ce 1er octobre 1986 comme la charte de l’« après-Houphouët » ; une sorte de profession de foi destinée à rassurer les partenaires « expatriés » sur ses intentions pour le tout proche avenir. La réaffirmation de la disponibilité exclusive de l’Etat houphouétiste à leur égard doit être particulièrement soulignée. C’est une constante de la politique houphouétiste : l’empressement de l’Etat à garantir son appui aux intérêts « expatriés » n’a d’égal que celui qu’il met à fuir ses responsabilités vis-à-vis des Ivoiriens et de la Côte d’Ivoire. »

 

Trois ans plus tard, lors de l’ouverture de la session budgétaire 1989, c’est dans l’histoire ancienne de l’Angleterre que ce président du corps législatif ivoirien rêvait à haute voix d’aller chercher la solution – et quelle solution ! – aux problèmes sociaux et sociétaux des Ivoiriens, dont il était l’un des principaux responsables, et qui étaient devenus plus graves que jamais : « L’Angleterre – d’où je reviens de mission –, plus précisément l’Angleterre de l’époque préindustrielle a connu, elle aussi, un paupérisme de masse. Depuis la fin du XVe siècle, l’Angleterre était confrontée aux difficultés croissantes de l’entretien et de l’emploi des pauvres. Le mouvement de création des exploitations agricoles fermées avait multiplié le nombre des vagabonds et des mendiants. La montée de l’insécurité, les tensions et les violences sociales avaient conduit l’Etat à freiner ces mouvements, à mettre en place une répression sévère contre ces masses paupérisées et marginalisées en prenant des mesures de mise au travail forcé. » Ça ne s’invente pas !

 

Assurément, ce dut être un vrai jeu d’enfant de persuader l’auteur de tels propos, futur auteur des « Chemins de ma vie », qu’il n’est pas n’importe qui et que son destin personnel ne saurait donc être confondu avec celui de la masse des autres Ivoiriens. Dès lors il n’y a rien d’étonnant à ce que notre homme, désormais converti en apôtre du droitdel’hommisme, soit prêt à déférer à la Cour pénale internationale (Cpi) tous les Ivoiriens qui ne participent pas à sa coalition des laquais de la Françafrique, baptisée « Rassemblement des houphouétistes pour la démocratie et la paix ». Cette organisation, créée à Paris comme par hasard, n’est que la figure fardée pour être plus présentable de la conspiration contre l’indépendance de la Côte d’Ivoire, dont le premier acte fut la tentative d’usurpation du 7 décembre 1993 et qui vient de connaître son aboutissement le 11 avril 2011. Comme Bédié n’est certainement pas incapable d’apercevoir la logique qui mène du premier de ces deux événements, dont il faillit faire les frais, jusqu’au dernier, dont il joue à être l’un des grands profiteurs, il faut croire que c’est volontairement qu’il a baissé sa culotte devant ses ennemis au lieu de leur résister. C’est exactement ce que, toute honte bue, Houphouët choisit aussi de faire en 1950 dans le bureau de François Mitterrand, et qui lui profita si bien et si longtemps. Mais les temps ont changé depuis 1950, et plus encore depuis 1990, l’année où, ayant fini par comprendre au bout de trente ans ce que leur avait coûté cet acte de lâcheté de celui auquel ils avaient fait confiance si longtemps, les Ivoiriens le lui firent bien comprendre un certain 2 mars…

 

Il n’est pas du tout assuré qu’on puisse refaire aux Ivoiriens le même coup une deuxième fois.

 

Marcel Amondji  

 

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