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13 mars 2012 2 13 /03 /mars /2012 19:04

Interview de Marcel Amondji par Nikitta Kadjoumé

Source : Le Temps 13 mars 2012

 

Le Temps - Les Ivoiriens ne connaissent Marcel Amondji que par ses livres. Comment pourrait-on vous présenter et décrire votre parcours de militant anticolonial, engagé dans la lutte contre l’impérialisme français ?

Marcel Amondji - Je suis un enfant de Bingerville, plus exactement d’Alobhé, puisque c’est ainsi que les Tchaman nommaient cette ville quand j’étais enfant. Je suis natif d’Anono ; mais je me considère aussi comme un enfant d’Akwalo (Eloka) où vivait ma mère. J’ai quitté Bingerville après le CM2 pour aller en France avec ceux qu’on appelle les « chevaliers de l’Aventure ». A la charnière des années 50 et 60, j’étais le président de l’Union générale des étudiants de Côte d’Ivoire (Ugéci), alors en proie à la persécution des autorités de la « loi cadre ». Le 7 juillet 1961, j’ai été arrêté, comme 14 autres étudiants contestataires que la France gaullo-foccartienne voulait livrer à Houphouët. Pendant notre transfert, à l’escale de Bamako, j’ai choisi et j’ai convaincu les deux camarades avec qui j’étais de ne pas remonter dans l’avion, et de demander l’asile politique aux autorités maliennes, qui nous l’accordèrent. De là, je suis passé au Maroc puis, après le 5 juillet 1962, en Algérie. Voilà pour me présenter comme vous me l’avez demandé…

Le Temps - Malheureusement vos œuvres sont rarement disponibles à Abidjan. Qu’est-ce qui explique cela ?

M.A. - Je ne saurais le dire. Mais la raison ne doit pas être très mystérieuse. Après la parution de mon premier livre, « L’envers d’une légende », mon éditeur de passage à Abidjan fut approché par Alain Belkiri et Guy Nairay qui lui tinrent à peu près ce langage : « Ici on n’interdit pas les livres, mais ce livre-ci, on ne veut pas qu’il soit diffusé ». Beaucoup plus tard, j’ai rencontré par hasard un jeune compatriote qui a été témoin de l’émoi que mon livre provoqua dans le Landernau houphouéto-françafricain. Ceci explique-t-il cela ?

Le Temps - Depuis le 11 avril 2012, la Côte d’Ivoire a brutalement changé de régime. Comment avez-vous vécu cette situation et quelles leçons en avez-vous tiré ?

M.A. - Je n’ai pas été surpris par ce qui s’est passé entre le premier tour de la présidentielles et le 11 avril 2011. Je ne pouvais pas l’être. Car je savais, depuis le milieu de l’année 1990, ce qui nous attendait si nous laissions Houphouët et son entourage d’agents français reprendre l’initiative qui leur avait échappé pendant les journées de février-mars de cette année-là. Il n’y a pas, dit-on, de fatalité. Mais on dit aussi : « les mêmes causes ont les mêmes effets ». Le 11 avril 2011 n’est que le châtiment de toutes les erreurs accumulées depuis 1990 par des gens qui prétendaient combattre le système Houphouët tout un ayant un pied dedans. Ce qu’on peut regretter, c’est que les fautes d’une petite minorité pénalisent tout un peuple dont le seul tort aura été de trop faire confiance à des gens qui ne le méritaient pas vraiment.

Le Temps - Partagez-vous l’opinion selon laquelle on aurait fait l’économie d’une guerre si le président Laurent Gbagbo s’était refusé d’organiser l’élection présidentielle dans les conditions qu’on savait avec une rébellion armée qui contrôlait encore toute la moitié nord du pays ?

M.A. - Je ne sais que répondre. Pour moi, la guerre n’a pas commencé seulement après la présidentielle. Elle était déjà là. Simplement, de part et d’autre, on faisait semblant de ne pas l’apercevoir. Depuis le 19 septembre 2002, la situation politique  de la Côte d’Ivoire était celle d’un pays en guerre civile, dont le gouvernement légitime était empêché de se défendre par une soi-disant « communauté internationale » qui n’était qu’un déguisement de la France. La guerre civile, c’est quoi ? C’est lorsque, entre les citoyens d’un même pays, le débat politique s’est transformé en une épreuve de force. Ni Lomé, ni Marcoussis, ni Accra, ni Pretoria, ni Ouagadougou n’ont changé ce fait, mais ils ont permis de le dissimuler au peuple, et de le bercer d’illusions en attendant l’occasion qui permettrait au plus malin de l’emporter. Le plus malin, en l’occurrence, c’était évidemment la France, qui avait réussi à s’imposer comme arbitre alors que, compte tenu de sa relation très particulière avec la Côte d’Ivoire, elle était nécessairement partie au conflit. La France avait un plan depuis 1990 ; il n’était que d’écouter l’ambassadeur Simon pour s’en convaincre. Ce plan, elle avait même déjà commencé à l’exécuter au moment du décès d’Houphouët. Il s’agissait de garder le contrôle du pays, quel qu’en fût le président. Bédié, Ouattara, Gbagbo, Guéi, Tartempion, qu’importe ? du moment qu’ils sont doublés par un Guy Nairay ou un Alain Belkiri… Mais, en réalité, cette guerre durait depuis la fin des années 40, depuis l’époque du Pdci-Rda originel, celui des Biaka Boda, Jean-Baptiste Mockey, Bernard Dadié…

Le Temps - Vous qui connaissez bien la France, aviez-vous perçu les signes qu’elle s’engagerait si loin dans cette crise ?

M.A. - Vous savez, l’ingérence de la France dans nos affaires intérieures, ce n’est pas d’aujourd’hui. Elle n’a pas commencé avec leur force Licorne. Tout bon observateur de la scène ivoirienne sait que tout problème qui se pose à la Côte d’Ivoire est nécessairement un problème qui se pose aussi à la France. Et, un tel problème, la France cherchera toujours à le résoudre au mieux de ses propres intérêts. Rien de plus normal, au demeurant… Ce qui n’est pas normal, c’est le fait pour nos politiciens, toutes couleurs confondues, de ne pas le comprendre.

Le Temps - Comment avez-vous vécu le transfèrement de Laurent Gbagbo à la Haye ?

M.A. - Je n’ai pas vécu cela autrement que sa capture et son transport à l’hôtel du Golf, puis à Korhogo. Je sais qu’il y a des gens qui pensent : « A la Haye au moins il est plus en sécurité, et il y a plus de confort ». C’est vrai, évidemment. Mais, pour moi, Laurent Gbagbo n’a rien à faire dans une prison, que ce soit à la Haye, Abidjan ou Korhogo,  Ce qui s’est passé concernant sa personne, son épouse, son fils, ses collaborateurs, les dirigeants du Fpi, a un nom : forfaiture.

Le Temps - A propos de ce transfèrement, le premier ministre Guillaume Soro avait déclaré que c’est dû « à l’absence de repentance et le manque d’humilité du FPI ». Votre commentaire.

M.A. - Quand j’ai vu cet argument, j’ai compris qu’il y avait une faille dans la coalition que la France a installée au pouvoir le 11 avril 2011, et cette faille s’appelle Guillaume Soro, celui qui est généralement présenté comme son ciment… Il s’agit probablement d’une indiscrétion que ses complices ont dû lui reprocher. En effet, cela revient à dire qu’ils nagent en plein arbitraire. C’est un règne qui commence bien tristement.

Le Temps - Croyez-vous à la justice internationale ?

M.A. - Je ne sais pas s’il existe une justice internationale. J’observe que la Côte d’Ivoire n’avait toujours pas ratifié le traité fondant la Cour pénale internationale quand on y a fait transporter Laurent Gbagbo. J’observe aussi que les pays présidés par Sarkozy ou Obama, qui ont poussé à agir les Ivoiriens qui ont livré Gbagbo ne reconnaissent pas cette juridiction. Alors on nage en plein ridicule. Il n’y a qu’à regarder comment les choses se passent dans ce prétoire. On croirait que tous ces types se sont déguisés en magistrats pour se donner la comédie.

Le Temps - Vous présentez Assabou et Marcoussis comme les deux tragédies ivoiriennes…  Pourquoi ?

M.A. - A Assabou, en 1963, Houphouët a fait emprisonner presque tous les diplômés du pays, et la Côte d’Ivoire s’était retrouvée comme décapitée. Pourquoi ? Parce que la France ne supportait pas qu’on puisse s’opposer à la mise en place du régime néocolonialiste qu’elle entendait nous imposer avec la complicité d’Houphouët. A Marcoussis, en 2003, la France agissant cette fois-ci directement, a cherché et (presque) réussi à imposer ce qu’elle voulait que soit l’après-Houphouët. Je dis « presque », parce qu’il y a eu le soulèvement des jeunes patriotes, qui a en partie fait échouer le complot. Dans les deux cas, la démarche et l’objectif sont identiques. L’article dont vous avez cité le titre se terminait par ce constat : « Quarante ans, jour pour jour, après le guet-apens de Yamoussoukro, la prétendue table ronde de Marcoussis, simple prétexte du guet-apens de Kléber, ne fut, en quelque sorte, que la répétition du procédé qui, en 1963, permit à la France d’imposer aux Ivoiriens – avec la complicité plus ou moins volontaire d’un Houphouët-Boigny terrorisé par Jacques Foccart – un système politique et un ordre des choses économique et social préjudiciables à leurs intérêts, mais d’autant plus avantageux pour les siens ».

Le Temps - Croyez-vous le pouvoir Ouattara quand il clame vouloir réconcilier les Ivoiriens quand, au même moment, de nouveaux mandats d’arrêt sont lancés contre des Ivoiriens et où les Frci pro-Ouattara continuent de semer la désolation ?

M.A. - Vous me le demandez, et en même temps vous me soufflez la réponse. Evidemment que je ne crois pas un seul instant à la sincérité de ces types quand ils parlent de réconciliation. Mais, seraient-ils sincères que leur manière d’opérer n’est certainement pas propre à créer les conditions d’un vrai règlement des problèmes à l’origine de cet interminable conflit. Et puis il ne faut jamais oublier la France, tellement présente déjà, et dont la présence se renforce chaque jour. Pour elle, réconcilier les Ivoiriens, c’est faire courber l’échine à la Côte d’Ivoire qui lui résiste. C’est ainsi depuis 119 ans que ce pays existe en tant que tel. Quand Ouattara, Soro et Banny parlent de réconciliation, c’est seulement notre soumission qu’ils ont aussi en vue. Car ils n’ont ni programme ni volonté propre. Ils sont au service de la France.

Le Temps - Que faut-il faire alors pour réconcilier les Ivoiriens ?

M.A. - Ecoutez, il y a déjà les 46% des électeurs de Laurent Gbagbo, pour ne prendre que le chiffre très probablement faux de Youssouf Bakayoko, qui le sont déjà entre eux. Parmi les 54% de Ouattara, tous ceux dont on a volé la voix le sont aussi avec ces 46%-là. Le résidu, probablement 15% ou 20% au plus comme le 11 décembre dernier, le seront aussi au fur et à mesure que leurs yeux s’ouvriront et qu’ils découvriront la vraie nature de ce régime, sa vraie fonction, et les voraces et cyniques appétits étrangers qui se tiennent derrière lui. Mais ils ne nous rejoindront que si nous maintenons la garde haute, si nous savons résister à la banalisation de cette tentative de recolonisation. Car c’est bien de cela qu’il s’agit. Mais, grâce à Dieu, je doute qu’il y ait dans ce pays, parmi ses habitants naturels du Nord, du Sud, de l’Est, de l’Ouest ou du Centre, une seule fraction qui regardera longtemps s’installer une nouvelle colonisation sans se lever en masse pour l’empêcher. Pour réconcilier les Ivoiriens, la meilleure méthode consiste à les appeler à résister.

Le Temps - Quels commentaires faites-vous sur le choix de Konan Banny comme président et la démarche qu’il impulse à cette commission ?

M.A. - Le problème avec cette commission, c’est que Charles Konan Banny n’en est pas le seul membre. Il y a aussi plusieurs personnes très honorables qui ont généralement fait preuve sinon d’une réelle neutralité pendant la crise consécutive au scrutin présidentiel, du moins de beaucoup de réserve. Et puis, compte tenu de la nature de cette crise, je ne crois pas que le concept de réconciliation soit vraiment le plus adéquat pour désigner ce dont non seulement notre société et notre Etat, mais aussi nos voisins et nos partenaires étrangers, ont vraiment besoin aujourd’hui. En tout cas, c’est un mot qui sonne un peu creux quand on songe à la complexité et à la gravité de notre situation. Depuis 2002, on nous chante que c’est cette année-là que tout a commencé ? Alors, on nous a baladé de Lomé à Ouagadougou en passant par Marcoussis, Accra I, Accra II, Accra III, Pretoria… Et puis ce fut le 11 avril. Et on a entendu l’ambassadeur de France se vanter que ce jour-là il avait restauré le système houphouéto-foccartien. Ce qui revenait à dire que c’est bien avant l’année 2002 qu’il faut aller chercher l’origine de nos malheurs. Parler de réconciliation quand on cache au peuple les causes réelles de ce drame, et alors qu’on continue de persécuter la moitié de la nation, c’est de l’escroquerie.

Le Temps - CNRD a connu récemment une restructuration qui voit le président Fologo occuper la direction. C’est un choix que vous partagez ?

M.A.  -  Je ne suis pas membre du Cnrd. J’y ai cependant de nombreux amis chers, qui l’étaient déjà bien avant d’y adhérer, et cela seul suffit à me rendre cette organisation éminemment sympathique. Quand, après sa création, j’ai su que mon maître et mon ami Bernard Dadié était le président du Cnrd, je lui ai écrit pour l’en féliciter. Permettez-moi de citer un passage de cette lettre : « Malgré ma vieille répugnance à attacher mes bagages avec ceux de ces gens sans principes, sans boussole et sans gouvernail, j’aurais quand même adhéré avec enthousiasme au Cnrd si, pour plate-forme – en y changeant deux ou trois petites choses –, il avait choisi la proclamation lue par Affi N’Guessan au nom du Fpi le 16 janvier 2006. Et peut-être l’aurais-je fait malgré tout si j’avais été sur place de manière à pouvoir participer de l’intérieur à l’indispensable travail de clarification des idées en vue de faire du Cnrd, durablement, une force politique nationale à la mesure des vrais enjeux de ce moment historique où se joue l’avenir des Ivoiriens. A défaut, je puis au moins adhérer à la personne du président du Cnrd que tu es, en formant le vœu que, sous ta conduite et ton inspiration, cette organisation évolue rapidement pour devenir le vaste mouvement de Rédemption nationale qu’attend et réclame notre malheureuse patrie ». C’est dire que je me reconnais tout à fait dans ce qui est au principe du Cnrd. Avant le 11-Avril, c’était la défense de nos institutions, de notre souveraineté dont certains voulaient piétiner les symboles. Aujourd’hui, c’est la résistance à la confiscation pure et simple de notre indépendance par la France avec la complicité des descendants des Kouassi Ngo, Bani Bro et autres Nansarafôtigui. Je suis évidemment pour la résistance sans esprit de concession à ceux qui ont fait le choix de se mettre au service de l’étranger. Ce n’est visiblement pas le choix de Fologo…

Le Temps - Depuis la fin de la crise postélectorale, en avril 2011, le moindre rassemblement du FPI est réprimé dans le sang...

M.A. - Oui. Ne dit-on pas : « Le chien ne change jamais sa façon de s’asseoir » ? Ce serait une illusion dangereuse d’agir vis-à-vis de ceux qui ont pris le pouvoir en faisant violence au peuple, comme s’il était pensable qu’ils n’aient plus jamais la tentation de continuer cette violence afin de s’y maintenir.

Le Temps - Comment doit-on entrevoir l’avenir de la Côte d’Ivoire, au regard de la justice des vainqueurs de Ouattara ?

M.A. - C’est une question difficile. L’avenir de la Côte d’Ivoire ? Ce n’est pas la même chose selon qu’on est un houphouéto-françafricain ou selon qu’on est de ceux qui ont choisi de s’opposer à la recolonisation de notre pays. Je ne crois pas que ce régime ait beaucoup d’avenir, même s’il est probable qu’il durera un certain temps, le temps qu’il faudra aux forces patriotes pour se reconstituer. C’est à ces forces-là que l’avenir appartient. C’est ma conviction.

Le Temps - Avec la plupart de ses leaders en exil ou derrière les barreaux, doit-on dire que le FPI est considérablement « affaibli » ?

M.A. - A cette question, ma réponse vous paraîtra sans doute un peu comme ce que les Français appellent une réponse de Normand. Après ce qui s’est passé (restons vague), il est incontestable que le Fpi est, en effet, « considérablement affaibli ». Cependant, cela n’est vrai que de l’organisation formelle. Quant à l’idée que cette organisation incarne, ce qui s’est passé l’a renforcée plutôt qu’affaiblie. Le 11-Avril, et tout ce qui s’en est suivi, a ouvert les yeux de bien de nos compatriotes. Jamais dans notre histoire, les causes de nos malheurs ne nous sont apparues dans une telle lumière. Comparez l’état d’esprit qui règne aujourd’hui partout dans le pays avec ce qui se passait en 1963 par exemple, ou même en 1990. Les Ivoiriens n’ont pas peur. C’est cela, et non la désorganisation momentanée de l’appareil du Fpi qui est la marque de cette époque. Je ne suis pas membre du Fpi et je ne me permettrais pas de donner des conseils aux dirigeants de ce parti. Mais comme citoyen, comme membre de notre société politique, comme patriote, je leur dis : « Si d’aventure vous n’avez plus confiance en vous-mêmes, ne vous désespérez pas pour autant ; reposez-vous seulement sur ce peuple magnifique ! ».

Le Temps - D’après vous, quelles nouvelles stratégies le Fpi et ses alliés du Cnrd devraient-ils mettre en place pour remobiliser leur base et imposer la démocratie au régime Ouattara ?

M.A. - Je crois que je viens de répondre à cette question en répondant à celle sur l’affaiblissement du Fpi. En somme vous voulez me forcer à préciser ma position. Eh bien, selon moi, le Fpi n’a jamais été vraiment à la hauteur de ce qui était donné comme son projet. Un parti politique, ce n’est pas seulement un programme, c’est aussi, c’est surtout une méthode d’action adaptée aux objectifs visés. De ce point de vue, le Fpi n’était pas un parti apte à remplir les missions dont ses dirigeants se prétendaient chargés. Dans cette période de notre histoire, le parti dont nous avons besoin devra s’organiser à partir du mouvement réel de la société. Si vous me permettez une image un peu osée, ce n’est pas une tête qu’il faut aujourd’hui, mais des membres solides et aguerris. Pour être tout à fait clair, je dirais : ne gaspillons pas nos forces à essayer de maintenir des organisations formelles qui ont largement fait la preuve de leur inadéquation avec les exigences de notre lutte séculaire contre ceux qui nous ont asservis et spoliés ; tournons-nous vers ces peuples magnifiques dont nous sommes issus, et demandons leur de nous enseigner le secret de leur constance.

Le Temps - Certains observateurs politiques pensent que la page Gbagbo doit être définitivement tournée. Quel est votre avis sur la question ?

M.A. - Je crains que ma réponse, quelle qu’elle soit d’ailleurs, ne nous installe en plein malentendu. Allons-y quand même. Pour moi, il n’y a pas de page Gbagbo, et il n’y en a jamais eu. Je dirais même plus : il ne pouvait pas y en avoir, ou il ne devait pas y en avoir, c’est selon. Gbagbo n’a jamais pu gouverner effectivement. Mais, l’aurait-il pu, je doute que telles que les choses étaient parties dès 1990 – pour partie par sa propre faute – et compte tenu de l’emprise de la France sur notre pays, son règne eût été d’une grande originalité comparé à celui d’Houphouët ou de Bédié. Parce que gouverner, ce n’est pas seulement parler… Je trouve absolument pathétique tout le bruit qu’on fait de part et d’autre à propos du concept de « refondation ». Ce n’était qu’un mot. Comme « ivoirité ». Et l’un était aussi dangereux pour ses inventeurs que l’autre, à la fois parce qu’ils généraient euphorie et illusion chez eux, et parce qu’ils offraient à leurs adversaires un prétexte facile pour les accuser de tous les péchés d’Israël. Mais ce n’étaient que des mots, dès lors que ceux qui les agitaient se gardaient bien de s’attaquer à ce qui était vraiment fondamental ; c’est-à-dire, au type de relation qui existait entre notre pays et la France. Un type de relation totalement antinomique avec notre indépendance. La seule différence, c’est que Houphouët et Bédié avaient des entourages dont la France n’avait rien à craindre. Du moins, en ce qui concerne Bédié, jusqu’à ce qu’apparaisse la tendance « ivoitaire », avec des gens comme Jean-Noël Loucou, Niamkey Koffi, Niangoran Bouah… Avec eux commençait une prise de distance, peut-être pas totalement consciente d’ailleurs, avec l’orthodoxie houphouétiste. C’était le temps où certains dénonçaient une « déhouphouétisation rampante ». Rappelez-vous, le principal reproche qu’on faisait à Bédié, c’était qu’il avait trahi l’esprit d’Houphouët avec son « ivoirité ». Or, dès qu’on parle de l’esprit d’Houphouët, la question de nos relations avec la France n’est pas loin. Ce qui s’est passé autour de Bédié, on le reverra, amplifié, avec Gbagbo… Je suis convaincu que les attaques dont Bédié et Gbagbo ont été les cibles et qui ont fini par les faire tomber, visaient moins leur personne, que ces tendances « nationalistes » qui se développaient autour d’eux au risque de les entraîner malgré eux dans des directions où ni l’un ni l’autre n’était nécessairement prêt à aller. Voilà ma réponse. Vous avez compris, j’espère, que pour moi, il ne s’agit pas d’une page à tourner, mais d’une page à réécrire plus correctement, en s’éclairant de l’histoire de notre peuple.

Le Temps - Lors de son récent voyage en France, le président Alassane Ouattara a qualifié ses nominations à connotation nordique de « rattrapage ». Confirmez-vous que sous le régime de Gbagbo les Nordistes n’étaient nommés à aucun poste de responsabilité ?

M.A. - Ce mot de « rattrapage » est terrible ! Plus terrible à mon avis que le mot « ivoirité » par exemple. Et je pense qu’il aura les mêmes conséquences, si nous savons y faire. C’est une étiquette de plus à coller au front de Ouattara, un autre symbole de son indignité. S’agissant des nominations sous le mandat de Gbagbo, je ne puis que répéter ce que j’en ai dit dans ma « Réponse à un collectif d’africanistes… » : « Depuis l’élection de Laurent Gbagbo en 2000, aucun de ses propos, aucun de ses actes, aucune de ses nominations n’indique qu’il ne considère comme citoyens de la Côte d’Ivoire que "les seuls membres issus de groupes ethniques originaires du Sud ivoirien". » Je crois que c’est votre journal qui a publié ce texte. 

Le Temps - Le péril de l’ethnocentrisme ne va-t-il pas perdre définitivement la Côte d’Ivoire ?

M.A. - Il me paraît évident que tels qu’ils sont partis, les vainqueurs par procuration du 11-Avril n’arriveront nulle part. Il faut se souvenir de l’avertissement de Jerry Rawlings : « la Côte d'Ivoire est profondément divisée sur le plan ethnique. C'est une question qui doit retenir l'attention des principaux acteurs […] lorsqu'ils envisagent des options pour résoudre cette crise ». Et puis, dans l’Evangile il est dit : « Tous ceux qui prennent le glaive périront par le glaive ». Vavoua, Séguéla, Abobo, ce sont des signes… Dans ce pays, personne n’a jamais réussi à s’imposer longtemps en empruntant la voie de l’ethnisme ou du régionalisme. Même après ce qu’on a vu entre le 19 septembre 2002 et le 11 avril 2011, cela demeure vrai. Ouattara n’aurait jamais réussi à se faire installer au pouvoir s’il n’avait dû compter que sur les seules populations autochtones du Nord ou sur les seuls musulmans. Celui qui se disait « musulman » et « du Nord » n’a finalement dû sa victoire qu’à des bandes de mercenaires dont les principaux chefs visibles, Guillaume Soro et Louis-André Dacoury-Tabley, sont des chrétiens, le premier seul étant aussi un « originaire du Nord ». Quand tous ceux qui ont été bernés avec les histoires d’exclusion, de délit de patronyme ou de warifatchè ouvriront les yeux et y verront plus clair – et les Frci sont en train de les y aider formidablement –, la Côte d’Ivoire se retrouvera.

Le Temps - La crise ivoirienne a démontré que les chefs d’Etat se succèdent en France sans qu’il n’y ait de rupture dans les méthodes dites françafricaines. Que faut-il faire, selon vous, pour sortir du supplice français ?

M.A. - Permettez-moi de répondre par une formule qu’on attribue généralement au général de Gaulle : « Les Etats n’ont pas d’amis, ils ont des intérêts ». Il suffit que ceux qui ont la charge de gouverner la Côte d’Ivoire, et ceux qui briguent cette charge, se guident sur ce credo. Je vais peut-être vous surprendre : je n’ai rien contre la France. Mais il y a une chose que je sais, que j’ai toujours sue. La France, c’est la France, et la Côte d’Ivoire, c’est la Côte d’Ivoire. Ce sont deux Etats et chacun d’eux a ses intérêts propres, même si l’histoire a fait que certains de ces intérêts leur sont communs. C’est cette réalité qui devrait être la base de leur relation. Nous savons qu’il n’en est rien, hélas ! Alors, nous avons le devoir de rechercher tout ce qui peut nous permettre d’avoir des relations normales avec la France. Et pour commencer, nous devons supprimer, dans les textes qui régissent actuellement ces rapports, tout ce qui est de nature à annuler les effets de notre indépendance vis-à-vis de l’ancienne puissance colonisatrice. Mais je voudrais encore préciser une chose. Souvent, on entend tel ou tel homme politique français dire, la bouche en cœur : « J’aime la Côte d’Ivoire ». Quand Sarkozy est venu ici introniser « Monsieur le préfet », il a dit regretter que les circonstances l’aient empêché jusqu’alors de visiter la Côte d’ivoire, lui qui l’« aime tellement ». Nous devons nous souvenir, et le leur rappeler sans cesse, que ce que chaque peuple fait de mieux pour les autres peuples, c’est de se faire à lui-même le plus de bien possible en s’appliquant des politiques justes et en cultivant la paix en son sein d’abord. Si les Français sont heureux en France, et si la France vit sous un gouvernement juste et pacifique, nous en ressentirons les effets chez nous. C’est donc tout ce que nous devons attendre de la France : qu’elle s’occupe le mieux possible de ses propres affaires, et qu’elle nous laisse régler les nôtres.

Le Temps - Dès sa prise du pouvoir, Alassane Ouattara a fermé les Universités nationales. Plusieurs générations de bacheliers sont ainsi laissées pour compte. Quel est votre sentiment devant cette réalité ?

M.A. - La fermeture des universités est l’une des décisions qui nous informent le plus clairement sur la nature profonde et les objectifs réels du régime du coup d’Etat du 11 avril 2011. Je parlais tout à l’heure des entourages… En fermant les universités, Ouattara, qui certainement obéissait à une directive françafricaine, croit sans doute qu’il tarira les sources de la contestation. Selon moi, il se trompe.

Le Temps - « Cote d'Ivoire : La dépendance et l'épreuve des faits » est le titre de l’un de vos ouvrages. Quels sont les éléments concrets auxquels s’applique une telle image ? Et à quelle question vouliez-vous répondre ?

M.A. - Dans chacun des trois essais que j’ai consacrés à notre pays, mon objectif était de montrer combien la politique menée par Houphouët était en fait toute orientée vers la protection des intérêts de la France, et, par conséquent, à quel point cette politique était contraire à nos intérêts nationaux. Dans « La dépendance et l’épreuve des faits », j’ai voulu montrer ce qui se cachait derrière les apparences du soi-disant développement selon le soi-disant modèle houphouétiste tant vanté. Ce fameux modèle n’était qu’un « laisser-faire » qui permettait aux affairistes français de piller nos ressources sans contrepartie. Ce modèle a certes fait illusion longtemps, notamment grâce à ses retombées de hasard, mais à cette époque ce n’était déjà plus qu’un souvenir. Je concluais ma préface par cet avertissement : « On vient d’entendre un ministre d’Etat et le président de l’Assemblée nationale prôner ouvertement des idées politiques qui ressemblent à des appels d’offre pour une nouvelle colonisation de la Côte d’Ivoire. Ils devraient se souvenir que des dirigeants qui asservissent leur propre pays à une puissance étrangère se condamnent eux-mêmes au néant ». Et le livre lui-même se terminait par ce constat : « Il n’y a pas d’injustice devant laquelle ce régime reculerait lorsqu’il s’agit de camoufler son impuissance à combattre les véritables auteurs de désordre qui prolifèrent en son sein comme la vermine dans une charogne ». Vous voyez, dans ce livre paru en 1988, il était déjà question des situations que les Ivoiriens vivent aujourd’hui.

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