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30 juin 2012 6 30 /06 /juin /2012 18:50

Empruntons à Alpha Blondy le titre de son worst-seller pour un rire jaune culturel. Sommes-nous condamnés à demeurer dans le débraillé ? Notre culture est-elle devenue incapable de s’affranchir du dévergondage ? Pour avoir souffert l’Etat-Zouglou, devons-nous absolument nous farcir l’Etat-Yagba ? Il semble bien que oui, hélas ! Une continuité culturelle apparaît de plus en plus nette entre les deux moments de la Seconde République.

 

Le manque de retenue et l’indécence culturelle façon zouglou a désormais fait place à sa nuance yagba. L’entrée dans la yagba dimension, où l’on nous traîne contre notre gré, apparaîtra aux yeux des historiens de l’art du futur comme un cas de continuum de style entre cycles politiques qui dément les proclamations des thuriféraires du changement. Pour dire comme l’autre, en matière de culture, le changement, ce n’est pas maintenant ! En dehors du caractère de servilité extravertie du second, Zouglou et Yagba sont des frères siamois. Si nous le disons, il s’agit de le prouver. Voici donc trois cas où le débraillé se donne à voir dans toute sa nudité obscène.

 

QUAND ON IGNORE LA CULTURE

Il y a inculture de la part d’un Etat à considérer que les obsèques d’une personnalité telle que Zadi Zaourou relève de la stricte sphère privée familiale. Comment comprendre que les funérailles de l’homme de culture le plus important d’un pays n’aient fait l’objet d’aucune célébration officielle ? Quel responsable de ce pays peut être pris au sérieux s’il prétend ignorer la stature de monument culturel vivant qu’avait atteint Zadi Zaourou. Malheureusement, nous ne sommes pas au Japon. Nous ne sommes pas non plus au Sénégal, pays qui a su honorer Jules Bocandé.

Pour la postérité et pour la jeunesse ivoirienne, énumérons les apports de Zadi qui devaient obliger les autorités à déclarer ses obsèques, funérailles nationales, avec cérémonie officielle et drapeaux en berne. Eminent universitaire, le Pr Zadi a formé des centaines d’étudiants et fait presque deux dizaines de docteurs ès lettres. Dans le cadre de ses recherches en linguistique et en stylistique, il a parachevé les fonctions du langage établis par Roman Jakobson, en y ajoutant la fonction rythmique, afin d’en faire un outil véritablement universel d’étude des faits langagiers. Comme dramaturge, Zadi est l’auteur ivoirien le  plus traduit. Ses pièces majeures, La termitière, La guerre des femmes, ont été représentées sur nombre de grandes scènes du monde. En tant qu’artiste, Zadi a exhumé l’instrument traditionnel qu’est l’arc musical  et en a fait don à la musique ivoirienne moderne.

Et l’on peut ajouter à ce legs, même si ce n’est pas un épisode dont il était spécialement fier, qu’il fut ministre de la culture. Conscience politique lucide, il fut le seul leader à appeler à voter « non » au référendum constitutionnel de 2000, en raison de la nature belligène du projet de constitution.

Pour toutes ces contributions, l’Etat de Côte d’Ivoire à une dette morale envers Zadi. Dette dont il a décidé  de ne point s’acquitter.

 

QUAND LA CULTURE S’ETALE

Ce qui est indécent et manque totalement de retenue, c’est une jeune Ivoirienne, presque nue, vautrée à quatre patte sur une estrade, et donnant à la planète entière, via la machine à abrutir, le spectacle d’une chute d’anthologie. Au fait, que dit la loi sur la diffusion de l’image de post-adolescentes court vêtues ? Ce qui est également obscène, ce sont ces Bac + 1 ou 2 pathétiques qui ânonnent, toute honte bue, des laïus d’une débilité confondante qu’on leur a fait mémoriser. On ne sait s’il faut rire (jaune) ou pleurer, lorsque cestuy-là tire pour toute leçon de cette infamie : « c’est un jeu et il faut prendre cela comme tel ». On ne peut pas plus ruiner les luttes des associations pour l’égalité des genres.

Toutefois, aux yeux de ceux qui organisent cette foire aux « oies », nous sommes ici à l’apogée du fait culturel ivoirien. L’aréopage, la retransmission en direct de l’événement et l’unanimisme de la presse leur donnent raison. De même que millions, villa et véhicule, sous lesquels croulent les lauréates. Ces gens-là croient être quittes avec notre culture quand ils ont fait se dandiner ces donzelles sur les rythmes de l’Alloukou, de l’Abodan et du Yatchanan. Il y a tout de même des limites dans la folklorisation de sa propre (?) culture. Réjouis-toi peuple de Côte d’Ivoire, voici tes ambassadrices qui seront le trait d’union entre tes peuples en inimitié.

Triste, que tout cela !

Hors ça, n’avions-nous pas critiqué cette « ménagerie », du temps béni de l’opposition ? Yagba dimension, on vous dit. Ce qui est enfin cocasse – mais qui ne nous a pas fait rire du tout –, c’est quand l’un des montreurs de foire tance le public « réfractaire qui riait et embêtait les jeunes filles chaque fois qu’elles commençaient à ouvrir la bouche ». Sans doute pour chercher de l’air, pauvres perches dans leur bocal de verre. Soyons sérieux une seconde. A quoi sert au juste ce cirque ? A créer du temps de cerveau disponible pour MTN. Ci-git la culture ivoirienne. Quatre fers à l’air…

 

QUAND ON ALIENE LA CULTURE

Nous sommes au-delà de toute outrance dans la retenue lorsqu’on octroie à un saltimbanque (montreur de numéros de divertissement) dont l’encre sur le diplôme n’a pas encore eu le temps de sécher, un salaire de 131 millions Cfa afin qu’il fasse son stage à la tête de notre sélection nationale.

Les arguties de ceux qui ont pris cette ubuesque décision ajoutent l’injure à l’indécence. Deux aspects de cette veulerie choquent particulièrement : le mépris de soi-même qui consiste à inculquer à notre jeunesse que n’importe quel novice blanc est supérieur à tout spécialiste expérimenté ivoirien et la morgue de ceux qui jettent à la face de la nation pillée qu’ils n’ont de compte à rendre à personne et dédaignent d’infirmer ou de confirmer l’insolence de cette rémunération. N’avons-nous rien de mieux à faire avec les maigres ressources dont nous disposons ?

Quand on cesse d’être déculturé ou simplet, et qu’on pose les vraies questions d’un peuple ayant subi la colonisation, dont plus de la moitié vit avec moins de six cent francs par jour et qui a l’un des taux de mortalité infantile les plus élevés au monde, on se doit de penser juste. Et de reconnaître que le football,  primaire outil d’aliénation culturelle, ne contribue en rien au progrès d’une nation et la FIFA, qui organise ces exhibitions puériles pour lesquels nous payons à de simples montreurs d’ours ces sommes indécentes, une association privée c’est-à-dire un club d’amis. Comment une société fait-elle pour passer directement des balbutiements à la décadence ?

 

QUAND LA CULTURE AGONISE

Nous nous apprêtions à conclure cette sortie en admonestant ceux qui traînent ainsi notre culture dans la fange et en les invitant à prendre pour modèles les pairs de Zadi, quand nous avons eu la malencontreuse idée d’écouter « La semaine en revue » de ce samedi 9 juin sur Onuci fm. Voici ce qu’on pouvait y entendre  : « Nous sommes des pays mondialisés. (…) Il ne faut pas se voiler la face. Nos Etats sont faibles et ce n’est pas par des attitudes souverainistes ou nationalistes hors de saison qu’on peut régler nos problèmes. Il nous faut faire appel à l’aide internationale. (…) Quand un pays ne peut pas défendre sa souveraineté, l’Onu a un devoir d’ingérence ». N’en jetez plus…

Ces propos (retranscris de mémoire) sont du Pr Niamkey Koffi. Ci-devant porte-parole de l’ex-président M. Henri K. Bédié. Quand on sait que M. Niamkey a le grade de professeur titulaire de chaire, qu’il a pour spécialité la philosophie, qu’il conseille une des deux ou trois personnalités qui décident des grandes  orientations pour notre pays, on ne peut qu’avoir froid dans le dos. Et commencer à faire son deuil sur l’indépendance réelle (économique et militaire) de notre pays. Passons sur les faux concepts comme « pays mondialisés » ou « devoir d’ingérence » et jaugeons la mentalité qui sous-tend ces propos. Seule une conscience vaincue peut tenir un tel discours. Pour la lavandière qui n’est pas philosophe pour un sou et qui n’a jamais fait de politique, son gros bon sens lui dit que lorsqu’on est faible, on cherche à devenir fort et  non à appeler le tout venant au secours.

On peut légitimement se demander pourquoi le Pr Niamkey continue de faire de la politique ? Puisqu’il avoue n’avoir aucune capacité à peser sur les adversités. Que fera-t-il si ceux sur qui il compte ne peuvent pas ou refusent de l’aider ? Ou pire ( ?) décident de revenir le coloniser ?

Quand une « pensée » devient à ce point pansue et atteint ce niveau de vide, la culture n’est plus ignorée ni ne trébuche, elle trépasse. Comment être crédible à critiquer des néobachelières qui ne cherchent qu’à être belles et à se taire quand le sommet de « l’intelligentsia » étale une « pensée » aussi flasque ? Nous comprenons (enfin) pourquoi la fermeture des universités n’a provoqué aucun tollé. Puissent-elles rester  fermées mille ans !

 

Dr Abdoulaye Sylla, Université de Cocody.

source : L’éléphant déchaîné 26 - 28 juin 2012

(Titre original : « Yagba dimension »)

 

 

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