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16 décembre 2011 5 16 /12 /décembre /2011 15:43

« On ne peut fonder la liberté sur l’emploi d’une force étrangère. Remettons entre les mains des peuples leurs propres destinées. Ceux qui veulent donner des lois, les armes à la main, ne paraissent jamais que des étrangers et des conquérants. » Robespierre


L’image m’avait choqué et je lui avais consacré un billet sur le défunt site « www.credci.net »… « Pacification de la Côte d’Ivoire », disait la légende. On y voit des jeunes hommes allongés par terre dans la rue, quelque part dans Abidjan. Et, debout devant eux, trois ou quatre individus lourdement armés dont l’un, sans doute le chef de bande, tient dans sa main droite, outre son arme, une chicotte dont il frappe violemment l’un des citoyens à terre malgré ses supplications.

 

Ce chicoteur ignorait évidemment qu’il anticipait les conseils que, quelques semaines plus tard, Tiburce Koffi prodiguera à quelques-uns de ses collègues sur la scène même d’un incident de rue dont il était le témoin… Mais – et j’ose à peine l’écrire –, il se peut aussi que ce soit le chicoteur qui inspira l’intellectuel… 

« Ce week-end, nous conte T. Koffi,  j’ai fait l’expérience du bien-fondé de la répression : feu rouge à un carrefour. Nous sommes tous immobilisés. Un conducteur de wôrô wôrô, au mépris des feux, passe. Comme tout le monde, j’observe, écœuré et impuissant, la scène. Soudain, sortent de l’ombre, cinq éléments des Frci qui suivaient, cachés, les manœuvres des conducteurs indélicats. Ils font sortir le conducteur de sa voiture, lui retirent ses pièces. Je sors, moi aussi, de ma voiture, et je les rejoins. Je leur explique qu’il est inutile de lui arracher ses pièces, car il a les moyens aussi bien légaux qu’illégaux de les retirer et pis, de récidiver ! Que faire alors ? Je leur propose une autre solution : qu’ils ôtent le pantalon du délinquant et qu’ils le flagellent, là, dans l’obscurité, jusqu’à ce qu’il urine sur lui, devant nous ! La méthode leur a paru curieuse, voire douteuse. Je les ai rassurés de son efficacité en leur disant qu’elle s’appelait d’ailleurs MGO (Méthode Gaston Ouassénan – du nom de son illustre inventeur, général d’armée de son état)[1]. Après mon bref exposé scientifique sur la question, l’un d’entre eux (ça devait être le chef) a mis en pratique mes consignes. Ensemble, nous nous sommes délectés des cris de douleur du délinquant. Oui, ce fut un agréable supplice ! Puis, celui qui semblait être le chef a dit : "Kôrô, on dirait que tu as raison, dêh ! Ça là, mogo-là ne va plus jamais griller feu dans pays là !"La flagellation publique comme punition légale aux contrevenants ? Songeons-y sérieusement ! » (Fraternité Matin)

Ainsi, non seulement l’houphouétiste d’aujourd’hui, et jusqu’à un houphouétiste d’élite comme Tiburce Koffi, regarde de telles pratiques sans s’émouvoir, mais encore il en redemande ! Gageons que, contrairement à lui, les non houphouétistes, surtout ceux de mon âge et au-delà, éprouvèrent d’étranges sensations à la vue de cette scène… De notre temps on n’en faisait pas des photographies, encore moins des photographies en couleurs, mais de telles scènes étaient, pour ainsi dire, notre pain quotidien. C’était le travail de ceux que nous appelions avec mépris les « gardes froko », ces exécuteurs des basses œuvres des administrateurs coloniaux auxquels, il y a cinquante et un an, « l’indépendance façon » d’Houphouët a substitué ses sous-préfets et ses préfets…

Cette scène d’un autre temps, et le propos de Tiburce Koffi plus encore, confirment la nature néocolonialiste du régime issu du coup de force du 11 avril 2011. En même temps, ils nous disent que cette histoire ne s’est pas terminée avec la funeste journée. Ils nous disent que nos souffrances ne font que commencer, mais aussi, a contrario, que les vainqueurs du 11 avril ne sont pas très sûrs d’en avoir fini avec leurs victimes. D’où leur volonté d’instaurer un régime de terreur. Mais il y a loin de la coupe aux lèvres…

 

Le président que nous devons à la belliqueuse générosité de Nicolas Sarkozy se serait assigné pour tâche prioritaire la « pacification de la Côte d’Ivoire »… La généralisation de la « méthode Gaston Ouassénan » en vue de la régénérescence civique des Ivoiriens que préconise Tiburce Koffi lui facilitera-t-elle les choses ou les lui compliquera-t-elle plutôt ? Dieu le sait…

« La pacification de la Côte d’Ivoire », c’est aussi le titre du livre dans lequel Gabriel Angoulvant justifiait ses crimes contre nos aïeuls, dont ses compatriotes convoitaient les terres, le sous-sol, les forêts et la force de travail, et qui n’entendaient pas se laisser faire.[2] Ce mot de pacification et les différentes pratiques qui vont avec, comme les meurtres de masse et les autres formes de sévices corporels sont donc très intimement liés à notre mise en dépendance. Et nous sommes paraît-il devenus indépendants depuis cinquante et un ans. Cinquante et un ans pendant lesquels, à voir les agissements des « Frères Cissé » ou à lire Tiburce Koffi, leur Solon, nous n’aurions donc fait que tourner en rond jusqu’à retomber, dès le lendemain du 11 avril 2011, dans l’époque des « gardes froko » chicoteurs et des gouverneurs pacificateurs.

Au lendemain du 11 avril, beaucoup comparaient l’atmosphère qui régnait dans Abidjan et dans le reste du pays à ce que les Ivoiriens ont vécu en 1963-1964, voire en 1949-1950. La comparaison serait vraie si, après le 11 avril, les Ivoiriens qui résistaient à ce coup d’Etat au long cours (2002-2011) avaient renoncé et s’étaient couchés. Or il n’en fut rien. Les nombreux exilés civils et militaires ont, pour ainsi, voté avec leurs pieds en faveur d’une résistance sans concessions. A l’intérieur du pays aussi les signes se multiplient qu’une volonté chaque jour plus déterminée de résister au nouvel ordre est à l’œuvre. A preuve, le refus général de nos compatriotes de toutes les régions, de toutes les ethnies et de toutes les confessions de participer à la mascarade électorale du 11 décembre. Au fait, où donc étaient passées ces foules compactes qui auraient plébiscité Alassane Ouattara, le 28 novembre 2010 ?

En fait, la seule époque qu’on pourrait comparer à celle que nous vivons depuis le 11 avril, c’est celle qui correspond aux règnes d’Angoulvant et de ses successeurs immédiats, c’est-à-dire grosso modo aux années 1908 à 1920. Epoque qui vit nos aïeuls perdre, sous la pression des Français poussant déjà devant eux leurs mercenaires sahéliens, leur liberté en même temps que leurs droits naturels sur leurs propres terres. Les colonisateurs voulaient des peuples entièrement à leur merci. Ils renversaient partout les dynasties légitimes et, à leur place, ils instauraient des fantoches qu’ils choisissaient de préférence parmi les déracinés, les corrompus et les lâches. Telle fut l’origine de la plupart des chefferies, notamment les chefferies dites « de canton », à travers lesquelles les Français exploitaient leurs conquêtes. Chez nous, grâce à la complicité de l’ancien chef de canton Félix Houphouët, que certains s’obstinent toujours à décorer du titre de père de l’indépendance, ce système fut prolongé très au-delà de ce qu’on nous donna pour une « décolonisation ».

Sous le régime colonial direct, comme sous celui de cette fausse indépendance, les Ivoiriens tentèrent plus d’une fois de secouer le joug. Parfois même, comme à la fin des années 1940 ou en 1960, ils purent croire que le jour de leur libération était arrivé. Mais ils déchantèrent. C’est dans ce sens, et seulement dans ce sens, que les événements de la décennie 2000-2011 sont comparables à ceux de 1944-1950 ou de 1960-1963. Mais il y a quelque chose qui les en différencie radicalement : les Ivoiriens d’aujourd’hui ne sont plus enclins à se laisser faire comme l’étaient ceux de 1950 ou de 1963.

En 1950, nous nous réveillions à peine de la longue nuit coloniale. Peu nombreux étaient ceux d’entre nous qui avaient à la fois une idée claire de nos droits et une volonté bien arrêtée de les recouvrer. Du moins, ceux qui en avaient une idée claire n’étaient pas nécessairement les mêmes qui étaient animés de la volonté de les recouvrer à quelque prix que ce fût. Si beaucoup se montrèrent capables de consentir les plus grands sacrifices, la société dans son ensemble n’était point préparée à affronter la machine de propagande et de répression des colonialistes. Et les chefs qu’ils s’étaient choisis étaient en réalité, ou peu désireux ou tout bonnement incapables de les mener jusqu’au point où ils rêvaient d’atteindre. C’est ainsi que le formidable mouvement insurrectionnel des dernières années 1940 fut vaincu autant par la trahison de son principal dirigeant que par la féroce répression des colonialistes français.

De 1960 à 1963, les toutes premières années de la fausse indépendance furent des années d’immenses illusions. Nous croyions que nous étions entre nous seulement, libres de faire ce que nous voulions et ce que nous croyions devoir faire chez nous, par nous-mêmes, pour nous. Et nous croyions aussi que celui qui nous avait déjà trahis dix ans auparavant était redevenu digne de notre confiance pleine et entière avec l’indépendance qu’il avait solennellement proclamée. Or il avait toujours parti lié avec nos oppresseurs, lesquels, pour leur part, n’étaient point décidés, indépendance ou pas, à nous céder la moindre parcelle du pouvoir qu’ils s’étaient arrogé sur nous. Et, une fois de plus, nous fumes trahis et vaincus. Dans les deux cas, la défaite nous laissa sans réaction, en sorte que nos vainqueurs purent faire dans le pays tout ce qu’ils voulurent des années durant sans être contrariés.

Aujourd’hui au contraire, et alors que la bataille a été d’une brutalité inouïe, les vainqueurs n’ont joui d’une supériorité psychologique que durant quelques semaines à peine. Et les vaincus ne se sont pas couchés. Ils ne se sont pas avoués vaincus. Comme l’autre, ils pourraient dire avec raison qu’ils ont certes perdu une bataille, mais qu’ils n’ont pas perdu la guerre.

Hier, le traître au pouvoir n’avait pas à se donner beaucoup de peine pour nous leurrer parce qu’il agissait sous le masque de l’anticolonialisme symbolisé par le sigle « Pdci-Rda ». Aujourd’hui, s’ils sont toujours au service des intérêts de la France plutôt qu’au service des Ivoiriens, Ouattara, Bédié et consort sont forcés d’agir sous leur vrai visage et, au-delà de leurs serments et de leurs promesses, tout le monde peut voir qui ils sont vraiment, comment ils fonctionnent et qui les manipule.

Jamais les auteurs de nos malheurs n’ont été aussi bien identifiés qu’en cette année 2011. Jamais les enjeux de la lutte séculaire des Ivoiriens pour recouvrer leurs droits spoliés n’ont été aussi clairement perçus par eux que depuis que la France, entraînant avec elle une administration des Nations unies aux ordres d’un quasi apatride, nous a imposé par la force un ersatz d’Houphouët et de son régime de trahison nationale. Aujourd’hui les Ivoiriens savent bien ce qu’ils veulent. Ils ont vu les ruses, les manœuvres sournoises, les violences ouvertes, grâce à quoi les colonialistes les ont une fois encore frustrés de ce qu’ils savent être leur dû. Cette fois encore ils ont été vaincus, mais ils ne sont pas résignés. Ils ne peuvent pas se résigner. Plus jamais ils ne se résigneront.

Je ne dis pas que les mois, les années qui viennent seront de tout repos. Au contraire, il nous faudra encore accepter des sacrifices et subir toutes sortes d’avanies. Ils se sont abattus sur nos villes et nos villages comme une nuée de sauterelles. Observons ces nouveaux députés issus de la farce électorale du 11 décembre : ils seraient incapables de dire à quoi sert un député. Mais quelle importance ? De toute façon, leur programme sera concocté à Paris et il leur sera dicté au fur et à mesure par le gauleiter Simon. Eux ne sont là que pour « manger ». Ils « mangeront » donc, et ils s’acharneront sur tous ceux qui voudront les en empêcher. Donc il faut bien savoir que plus nous leur résisterons, plus ils redoubleront leurs violences. Mais, l’essentiel, c’est que nous résisterons, comme d’habitude. Car si la « pacification », avec tout ce qu’elle signifie de crimes impunis, est une constante dans notre histoire, il y a aussi cette autre chose qui toujours l’accompagne, comme sa résultante ou son corollaire : notre résistance !

Marcel Amondji



[1] - Il s’agit d’une allusion à la bastonnade infligée à Aboudramane Sangaré, un proche de L. Gbagbo, par G. Ouassénan Koné alors ministre de la Sécurité.

[2] - La pacification de la Côte d’Ivoire, E. Larose, Paris 1916.

 

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Published by chato9.over-blog.com - dans Chroniques
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