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20 février 2013 3 20 /02 /février /2013 12:26

Cet article non signé glané dans Le Pays, « quotidien burkinabé indépendant d’information générale », mérite d’être lu, relu et médité par tous les patriotes et démocrates ivoiriens. Pourquoi ? Parce que c’est une anthologie de tous les préjugés et de tous les stéréotypes qui habituellement font obstacle à la bonne intelligence des processus politiques ivoiriens. Tout n’y est pas faux; pourtant rien n’y est vrai. La peinture de la société ivoirienne est très ressemblante ; en revanche, le décor dans lequel elle est représentée n’est que pure fantasmagorie. Cet article est en effet un magnifique exemple de travestissement de l’histoire des rapports des Ivoiriens avec la politique, et avec leurs dirigeants politiques, et en particulier avec le plus célèbres d’entre eux : Félix Houphouët. Mais ce n’est pas le premier exemple du genre.  Tandis que je lisais cet article, le souvenir d’une ancienne lecture m’est revenu à la mémoire : « Ce qui a fait la nation ivoirienne dans les années 50 et 60, c’est le consensus entre les Ivoiriens, forgé par le pouvoir politique, sur l’idée d’un pays ouvert sur l’extérieur, économiquement libéral, où chacun trouverait son compte en termes de revenus et de bien-être. Le miracle ivoirien, la cohésion nationale, se sont faits autour de ce projet de développement dans lequel on acceptait que la richesse soit redistribuée entre catégories sociales et entre régions. Ils ont été renforcés par un discours politique unitaire, martelé par l’ancien président Félix Houphouët, père de l’indépendance et symbole de cette idée de nation. » (Bruno Losch, Le Monde des débats, décembre 2000 ; p. 8.) Ainsi, s’agissant des ressorts de la vie politique ivoirienne – c’est ce que j’ai appelé « le décor » –, la plupart de ceux qui écrivent sur (ou qui parlent de) la Côte d’Ivoire, que ce soient des étrangers ou des Ivoiriens pur jus, n’en tiennent aucun compte, soit qu’ils les ignorent de bonne foi – tel est peut-être le cas de l’auteur burkinabé de cet article –, soit que, à l’instar de B. Losch, ils participent en toute connaissance de cause au vaste et inlassable labeur de dépersonnalisation et de dépossession des Ivoiriens, qui semble avoir été le but suprême de ceux qui, pendant trente-trois ans et plus, sous le masque d’un autocrate de paille, ont façonné ce pays et cette société bizarres ! Car il est une chose que nous savons bien aujourd’hui, depuis la terrible confidence d’un ancien chargé de mission au cabinet d’Houphouët rapportée par le journaliste Didier Dépry : « Le véritable Président de la Côte d’Ivoire, de 1960 jusqu’à la mort d’Houphouët, se nommait Jacques Foccart. Houphouët n’était qu’un vice-président. C’est Foccart qui décidait de tout, en réalité, dans notre pays. Il pouvait dénommer un ministre ou refuser qu’un cadre ivoirien x ou y soit nommé ministre. C’était lui, le manitou en Côte d’Ivoire. Ses visites étaient régulières à Abidjan et bien souvent Georges Ouégnin lui cédait son bureau pour recevoir les personnalités dont il voulait tirer les oreilles » (Notre Voie 10 septembre 2011).

Comme l’auteur anonyme de cet article, qui prétend donner des leçons de civisme et de patriotisme aux Ivoiriens, est probablement un fier citoyen du Burkina Faso, il est fortement recommandé, avant de lire son article, d’imaginer ce qu’il aurait écrit s’il s’était agi non de la Côte d’Ivoire mais de sa propre patrie, envisagé sous le même angle et avec les mêmes préjugés.

Qu’est-ce en effet que le Burkina Faso, aujourd’hui ? C’est le pays où Thomas Sankara, jugé trop indépendant selon les critères françafricains, fut brutalement éliminé afin que le très Françafrique compatible Blaise Compaoré gouverne seul.  C’est le pays où dans la suite de ce forfait, deux autres personnages importants liés au pouvoir furent brutalement éliminés. C’est le pays où, pour le faire taire à jamais, un journaliste gênant fut peut-être brûlé vif dans sa voiture sur une route déserte. C’est le pays où, liés à ce crime odieux et pour protéger ses auteurs, plusieurs autres crimes furent ordonnés par des personnes très proches du chef de l’Etat, et sont restés également impunis. C’est le pays d’où, avec la complicité des Salif Diallo, Gilbert Diendéré et autres Ablassé Ouédraogo, le Français Jean Mauricheau-Beaupré, ce barbouze jamais repenti, pilotait les « rébellions » libérienne et sierra léonaise. C’est le pays où un ancien ministre d’Houphouët, qui avait sans doute cessé de plaire à ses employeurs françafricains, fut massacré à l’arme blanche dans le secret de la villa où il était l’hôte de l’Etat burkinabé. C’est le pays d’où partirent les hordes mercenaires qui tentèrent, dans la nuit du 18 au 19 septembre 2002, le coup d’Etat qui, après son échec, se transforma en une « rébellion » soutenue à bout de bras par …le président du Faso. Etc… Le tout sous l’œil impassible de millions d’« hommes intègres », dont pourtant aucune « épouvante » ne se serait encore emparée…

C’est l’éternelle histoire de la poutre et de la paille…

 

Marcel Amondji

 

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La malédiction par les « pro » et les « anti »

Source : Le Pays 18 février 2013

[Avec des commentaires intercalés de M. Amondji] 

 

De nos jours et chaque jour qui passe, il paraît de plus en plus difficile, voire impossible, de parler de la Côte d’Ivoire sans admettre qu’il s’agit d’une nation au bord de l’épouvante. Qu’est-ce que l’épouvante ? Comme l’a si bien défini le philosophe danois Sören Kierkegaard, « l’épouvante est un pouvoir étranger qui s’empare d’un individu sans que celui-ci puisse s’en arracher ni même ait la volonté de le faire car on redoute cela même que l’on désire » [ C’est tout à fait ça ! Du 6 février 1949 jusqu’au 11 avril 2011, en passant par l963-1964, l’« épouvante »  était à l’œuvre… Mais il est faux de dire que si nous ne pouvions pas nous « en arracher », c’était faute de le vouloir. Sinon, qui aurait pris la peine d’écrire un articule tel que celui-ci].

Dans la société ivoirienne d’aujourd’hui, fruit des crises sociales et militaro-politiques, il semble interdit à tout un chacun d’être neutre. Les Ivoiriens sont devenus étrangers à eux-mêmes depuis la mort de l’aristocrate autoritaire, Houphouët [Ce n’est pas « depuis… », mais « bien avant… ». En effet, dès 1982, Jean-François Médard remarquait : « La population étrangère non africaine comprend une centaine de milliers de Libano-Syriens et une cinquantaine de milliers d’Européens dont la plupart sont Français. (…). Alors qu’ailleurs elle se fait plus discrète, ici, elle s’affiche sans complexe ; elle semble tellement chez elle que cela devient gênant. (…). Comme de plus ces étrangers occupent des places importantes, les Ivoiriens semblent largement étrangers dans leur propre pays. Comment peuvent-ils supporter une telle situation ? » (Y.-A. Fauré et J.-F. Médard, Etat et bourgeoisie en Côte d’Ivoire, p. 81).Quant à la définition d’Houphouët comme « l’aristocrate autoritaire », elle relève aussi du préjugé. Car, d’une part, la chefferie de canton dont Houphouët hérita de son oncle Kouassi Ngo était une création des Français pour le récompenser des services qu’il leur avait rendus et, d’autre part, « autoritaire », si Houphouët l’était sans aucun doute, l‘imagine-t-on pour autant exerçant son autoritarisme, par exemple, sur Jacques Foccart ?]. Après lui, quand la Côte d’Ivoire s’est réveillée de son rêve, c’est pour se retrouver dans un cauchemar éveillé.

Pour comprendre une telle situation, il faut aller au fond des choses. Car, même si tout le monde clame ici une volonté commune d’avancer ensemble, en vérité, ce pays manque de but fédérateur [ La formulation est un peu ridicule, mais il y a beaucoup de vrai dans cette remarque. « L’un des effets les plus néfastes de l’houphouétisme, écrivais-je pour ma part dès 1995, c’est cette absence de tout sens à la vie des gens qui leur soit commun ; l’idée de quelque chose à construire ensemble ; non pas seulement une économie développée, etc., qui est à la portée de quiconque s’en donne les moyens qu’il soit du pays ou non, mais un projet humaniste. Au lieu de cela, chacun s’occupe surtout de faire sa propre pelote, au besoin en association avec des étrangers, comme faisait Houphouët lui-même. » (M. Amondji, Spicilège, p. 75)]. Les Ivoiriens disent chercher les clefs de la démocratie, de la réconciliation et du développement. Mais peuvent-ils les trouver ? Non, ils ne le peuvent pas puisqu’ils continuent à se mentir à eux-mêmes. Et, ils ne sont pas encore une nation d’hommes libres et éclairés. Toujours, jusque-là, au plus profond de lui-même, chaque Ivoirien semble encore compter sur la vengeance, l’intimidation, l’injure et le désir de meurtre de l’Autre. Et chaque Ivoirien semble désirer tout. Or, le désir est un démon inquiet et flottant, qui mène à l’illusion. Rappelons ici cette vérité simple et élémentaire : la paix et la stabilité de Houphouët ne se fondaient nullement sur le fonctionnement d’institutions républicaines et démocratiques véritables, mais sur la prétendue sagesse d’un individu.

Avec Houphouët, le peuple ivoirien a donc été infantilisé et il n’a pu bénéficier d’aucune éducation et culture politiques qui lui auraient appris à débattre, à délibérer et surtout à gérer rationnellement ses contradictions [Cela aussi est vrai ; mais, dit comme cela, on ne peut pas comprendre à quel point !]. Ce pays continue à payer chèrement un lourd tribut à cette logique « houphouëtienne » de la divinisation politique. L’ivoirité, cet arsenal idéologico-politique forgé par Henri Konan Bédié pour combler son déficit de légitimité et surtout barrer la route du pouvoir à Ouattara, n’a fait qu’accentuer le processus d’autodestruction du pays.

L’ivoirité a profondément brisé le corps social ivoirien et fragilisé l’Etat [Oui. Mais, pourquoi ? Mais, comment ? Si on ne prend pas la peine de le préciser, c’est une affirmation presque gratuite !]. En ouvrant cette boîte de Pandore, Bédié signait du coup lui-même l’acte de son suicide politique : il ne pouvait plus appliquer, après Houphouët, sa politique dite de continuité dans le changement. Après le dénouement violent de la crise post-électorale, une nouvelle idéologie a vu le jour en Côte d’Ivoire, l’idéologie dite de la trahison [Si cela veut dire que la majorité des Ivoiriens rejettent le régime que la France leur a imposé le 11 avril 2011, c’est vrai ; et c’est tant mieux !]. C’est elle qui sous-tend entièrement cette malédiction des « pro » et des « anti ». Dans le camp de Ouattara, comme dans le camp Gbagbo, on retrouve des extrémistes et des radicaux, prêts à manipuler tous les alibis et prétextes pour en découdre. Entre ces deux camps, chaque Ivoirien est sommé de se déterminer et de choisir : aucune neutralité n’est ici de mise.

Le camp de Ouattara ne veut pas reculer. En face, ce qui reste du camp Gbagbo ne veut pas aussi reculer. Quid donc de la paix et de la réconciliation ?

Etrangement, la situation ivoirienne actuelle nous fait penser à celle de la France, juste après la libération. A ceux qui imploraient sa clémence et son pardon face aux écrivains collaborationnistes comme Dieu la Rochelle et Robert Brasillach, le général De Gaulle aimait répondre : « Ils ont joué, ils ont perdu, ils doivent payer ». Appliquée à la Côte d’Ivoire, cette terrible formule pourrait refléter la position actuelle du pouvoir ivoirien. Et pour le camp Gbagbo, l’essentiel consiste à la subvertir par cette autre formule : « Ils ont gagné, ils gouvernent et nous leur rendrons la tâche difficile ». Bref, nous avons affaire à une nation imbibée de slogans [Si cela veut dire que la vie politique en Côte d’ivoire est faite de beaucoup d’esbroufe, c’est assez vrai aussi, non ?]. On imagine mal actuellement, qu’en chantant leur hymne national, l’Abidjanaise, les Ivoiriens songent ensemble à l’unité, à l’amour entre eux, à l’intérieur comme à l’extérieur de leur pays.

Les récentes manifestations de jeunes proches de l’ancien président Gbagbo, interdites par le pouvoir ivoirien, ne sont que l’arbre qui cache la forêt. Ces jeunes eux-mêmes le savent mieux que quiconque, même s’ils n’arrivent pas encore à comprendre ce qui arrive à leur pays. L’histoire politique de la Côte d’Ivoire, c’est aussi l’histoire d’une jeunesse longtemps embastillée et surtout idéologisée [« embastillée » et « idéologisée » : une association bien étrange…]. Et c’est là qu’il faut bien distinguer l’idéologisation qui mène au nihilisme et la vraie politisation qui prépare à la citoyenneté. Mais, la jeunesse ivoirienne surtout estudiantine, doit renoncer à la tentation messianique perpétuelle, c’est-à-dire à cette fausse idée selon laquelle seuls les jeunes peuvent et doivent sauver la Côte d’Ivoire.

Quant au pouvoir ivoirien, il doit faire preuve d’imagination et d’audace politiques pour faire revivre pleinement les valeurs républicaines et démocratiques. Le régime Ouattara ne doit pas chercher à instrumentaliser les erreurs et fautes politiques du camp Gbagbo, encore moins à jouer sur les rivalités au sein de ce qui reste du FPI. Il n’est pas de l’intérêt politique de Ouattara d’assécher totalement l’opposition politique.

Certes, le FPI, c’est cette belle dame qui se fait indéfiniment désirer. Mais ce parti semble n’avoir pas encore tiré tous les enseignements de sa stratégie post-électorale suicidaire. Historiquement, personne ne peut nier sa contribution essentielle à l’avènement de l’âge démocratique en Côte d’Ivoire. En accédant au pouvoir dans des circonstances très défavorables, le FPI a découvert brutalement qu’il souffrait d’une crise de cadres compétents, intègres et patriotes. A la génération des fondateurs de ce parti d’« intellectuels » une nouvelle génération de dirigeants sensible aux mœurs ostentatoires et son univers baalique s’est mise en mouvement, dépourvue de toute vision stratégique, et de toute vision morale.

Ce parti commet une faute politique et morale en continuant à voir en Ouattara un traître à la nation ivoirienne. Non, Ouattara n’est pas le chef d’un d’Etat sous occupation étrangère et qu’il s’agirait de libérer [C’est donc là Ce Qu’il Fallait Démonter ? Mais, si cela est vrai, que deviennent Kierkegaard et son « épouvante » ? Ou bien devons-nous croire qu’après avoir été porté au pouvoir par les ambassadeurs de France et des Etats-Unis et le représentant du secrétaire général de l’ONU, Ouattara a « arraché » les Ivoiriens à l’emprise du « pouvoir étranger » dont, avant son avènement le 11 avril 2011, ils étaient les proies plus ou moins consentantes ?]. Comme l’a si bien écrit Séry Bailly, « la logique politique a, hélas, beaucoup à apprendre encore de l’éthique sportive comme de la conscience religieuse et esthétique ». Le sport est compétition, mais dans l’amitié, le respect mutuel et la fraternité. La religion, suppose la transcendance qui renvoie toujours à « l’humanisme de l’Autre homme ». Quant à l’art, il est d’abord et avant tout, grâce et générosité. En Côte d’Ivoire, personne ne semble s’opposer à la paix, à la démocratie, à la réconciliation, à la justice, mais en même temps, personne n’est d’accord sur les modalités de leur réalisation. Alors, quel chemin reste-t-il encore à emprunter pour arriver à la Côte d’Ivoire nouvelle, malgré les tensions et convulsions de toutes sortes ? Comment bâtir ici une démocratie et une république, sans démocrates et sans républicains ?

On pourra tout dire, l’équation ivoirienne n’est soluble que dans un seul concept : la confiance. Sans elle, on ne peut vaincre ici l’intolérance idéologique et politique. Sans elle, l’opposant, le dissident, seront toujours vus comme des ennemis qu’il faut exclure de la nation, voire combattre par les moyens les plus extrêmes. Or, l’opposant, le dissident sont des concitoyens avec qui il faut débattre et coopérer pour faire de la Côte d’Ivoire une nation unie, prospère vivante et pacifique. Les Ivoiriens doivent avoir confiance les uns dans les autres. Le politologue américain, Francis Fukuyama a bien raison de dire que « la confiance agit comme un lubrifiant qui fait que tout groupe ou toute organisation fonctionne avec plus d’efficacité ». Décidément, selon la formule bien consacrée en Eburnie, « tout près n’est pas loin ».

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