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7 août 2012 2 07 /08 /août /2012 13:09

« Dans l’esprit de M. Houphouët-Boigny, les fêtes de l’indépendance ne devaient avoir lieu qu’en 1961, après un an d’exercice et les réalisations qu’il escomptait. Diverses considérations lui forcèrent la main. Il n’en restreignit pas moins ses invitations aux représentants de la France et à ses collègues de l’Entente, (…). » Paul Mousset

 

 

La république de M. Houphouët-Boigny

à l’heure de l’indépendance



Sans avoir rien d'un colonialiste, j'avoue mal réussir — qu'on m'en excuse — à retenir des clameurs de joie chaque fois qu'en un des pays de ce qui fut l'empire français je vois amener le drapeau. Or, le mois dernier, nos couleurs ont cessé de flotter sur huit capitales africaines. En certains endroits (pourquoi la presse l'indiqua-t-elle à peine ?), les fêtes de l'indépendance se déroulèrent dans une atmosphère pénible pour les Français présents. Le cas se produisit notamment à Ouagadougou, la Haute-Volta et l’on doit ici rendre hommage à la fermeté de M. Louis Jacquinot qui, envoyé extraordinaire de la République, exigea qu’on pavoisât de tricolore tant le monument aux morts que les bâtiments construits par la France et donnés par elle au nouvel Etat. « Mais, objectèrent des gens de Ouagadougou, votre cathédrale elle-même n'arbore pas le drapeau français... ». Le fait était malheureusement aussi exact que furent virulents, stupéfiants, les propos d'un missionnaire qui ne craignit pas de se féliciter, devant le ministre, d'une indépendance mettant fin, selon lui, « à trente-sept années d'esclavage français ». On se gardera de tout commentaire, heureux qu’on se sent en revanche d'insister sur le caractère des cérémonies qui eurent Abidjan pour décor.
Par paquebot, le voyage entre métropole et Côte d'Ivoire demandait naguère une douzaine de jours. Il ne prend plus, par avion, que quatorze heures, durée que les jets réduiront de plus du tiers. Actuellement, on s'endort au-dessus des Baléares, on se réveille au Sénégal. On survole la mer, la savane. Le soleil monte dans le ciel. Soudain, par une lumière un peu moite, un peu plombée, apparaît une ville, blanche, flanquée au nord d'une épaisse forêt, séparée du Golfe de Guinée, au sud, par un entrelacs d'îles et de lagunes, une grande ville moderne de quelque 180.000 habitants : Abidjan.
En ce mois d'août, sur ce parcours eurafricain, quelqu'un m'accompagnait, un homme encore jeune, non sans culture mais qui, phénomène assez étrange à notre époque, n'était jamais sorti de France. « Un œil neuf », par conséquent. Comme bien on le pense, je guettais les réactions de ce novice. Elles m'étonnèrent. De l'aérodrome au centre de la cité, un assez long trajet, il resta silencieux, pour finalement s'avouer déçu : ce qu'il voyait ne correspondait nullement à « son » Afrique, celle qu'il attendait, une Afrique de forêts vierges et de paillotes, d'autochtones demi-nus, la lance à la main et des haut-de-forme coiffant leurs cheveux crépus. Au lieu de cela, la région de Port-Bouët, les abords de Treichville, Abidjan même proposaient pêle-mêle à son émoi : des routes magnifiques, des agglomérations ordonnées, des immeubles de belle apparence, des avenues tracées au cordeau, fleuries de bougainvillées, flamboyants, hibiscus, des buildings en verre et duralumin voisinant autour de grands squares plantés de manguiers avec des bungalows d'un style périmé mais charmant, un pont splendide à plusieurs révolutions, des magasins où l'on trouvait de tout, des hôtels de classe internationale, etc. On écrirait des pages, assez drôles, sur cette initiation à l'Afrique d'aujourd'hui, ou du moins à cette partie de l'Afrique, d'un Français, d'abord choqué que la réalité réduisît à néant ses imaginations.
Ce premier jour, une auto nous emmena dans le merveilleux « parc national » de Banco. On y déjeuna au restaurant La Chaumière, dont le propriétaire, un Bourguignon chassé de Hanoï par les Viets et y ayant tout perdu, est venu recommencer sa vie en Côte d'Ivoire. S'ensuivit une promenade à Grand-Bassam, l'ancienne capitale, par une route proche de la mer, au milieu de cocoteraies abritant des villages indigènes. A quelques brasses de la côte, les vagues, toujours fortes dans ces parages, achevaient de démantibuler un cargo qui, humour noir, s'appelait Le Sénégal... Quand, les narines encore emplies d'odeurs diverses : celle d'une terre grasse, ferrugineuse, celle du coprah, celle de sardines fumées ou grillées par tonnes dans chaque village de pêcheurs, nous nous retrouvâmes le soir, fatigués, attablés à la terrasse d'un grand café d'Abidjan, devant les manguiers de l'avenue Antonetti, un bouleversement s'était opéré dans l'esprit de mon compagnon. Que, partout où nous avions passé, enfants, jeunes gens et, bien souvent, campagnards plus âgés parlassent français, l'éberluait. Comme assis au milieu de très nombreux blancs, en chemisette, short ou pantalon de toile, nous regardions circuler la foule emplissant les trottoirs, il eut cette parole inattendue : « Somme toute, on pourrait se croire dans une ville d'eaux française...». Or, à l'exception de quelques blancs, ou de leurs femmes, qui s'en allaient faire leurs emplettes au marché du Plateau, la foule dont on parle était noire, et d'un beau noir, exclusivement. Et nombre de mères de famille ivoiriennes portaient leur enfant accroché dans le dos.
Quoique de façon un peu baroque, notre homme exprimait pourtant là une grande, vérité. En Extrême-Orient, un Français n'oublie pas, ne peut jamais oublier qu'il se trouve au milieu de jaunes. A Abidjan, où les Blancs disparaissent dans la masse, les différences de couleurs s'évanouissent mentalement très vite aux yeux d'un Français normal, l'Africain cesse d'être noir pour devenir avec une rapidité extraordinaire et le plus simplement du monde, un compatriote.



***


Non que le pittoresque fasse défaut, un pittoresque qui, le lendemain, premier jour des cérémonies et fêtes destinées à célébrer l'indépendance ivoirienne, s'affirma du meilleur aloi dès qu'aux approches de dix heures nous nous ruâmes à l'aérodrome de Port-Bouët. On y attendait M. Houphouët-Boigny. En compagnie des chefs des trois autres Etats de l'Entente Africaine (Niger, Dahomey, Haute-Volta), de M. Jacquinot et d'autres personnalités, il revenait de Ouagadougou. En retard, l'avion n'arriva qu'à midi. Malgré une chaleur humide assez éprouvante, jamais attente ne parut plus courte. Car, pour saluer le président à sa descente d'avion, quatre catégorie de personnes s'étaient déplacées, en grand, en très grand nombre : gens du peuple (boubous blancs, bleus, verts, jaunes, fez et chéchias, toges bariolées, qu'on appelle là-bas des pagnes, laissant une épaule à découvert, chemisettes ou robes de teintes gaies) ; officiels strictement cravatés, impeccablement vêtus à l'européenne (et combien certains journalistes en voulurent à ceux qui, à Paris, leur avaient juré qu'en Côte d'Ivoire nulle recherche vestimentaire n'est de mise !) ; les super-officiels ; la troupe. Des barrières contenaient les premiers, pressés jusqu'aux extrêmes limites des surfaces cimentées de l'aérodrome. Aux seconds l'ombre et la fraîcheur relative des bâtiments de l'aérogare. Les autres rissolaient sur l'aire de débarquement. Bah ! noirs ou blancs, les soldats en avaient l'habitude, et plus encore ceux que je nomme les superofficiels, autrement dit les Ivoiriens de l'intérieur qu'une pudique terminologie administrative désigne de l'étiquette « chefs coutumiers », autrement dit encore : les roitelets locaux. Si l'un d'eux se bornait à porter sur un calot, du genre bonnet de police, cette inscription brodée : « Roi de l'Indénié », un autre, le prince Adingra, roi des Abrons et « président de l'Association des chefs coutumiers de la Côte d'Ivoire » déployait tout le faste convenant à quelqu'un de son rang.
Non loin d'une fanfare aux cuivres étincelant sous le soleil, d'une compagnie en armes et d'une garde gantée de blanc devant les drapeaux, à quelques dizaines de mètres du bourdonnement des ministres, vice-ministres, hauts fonctionnaires ivoiriens, et de leurs femmes, s'entretenant avec des blancs, des blanches triés sur le volet, on se croyait brusquement reporté à l'époque de Behanzin. Car, dans ce cadre emprunté à l'Occident, le prince Adingra, aussi naturel, aussi sûr de sa puissance qu'il l'eût été sur son territoire, occupait un trône d'or, les pieds appuyés à un tabouret d'or, à l'ombre de parasols bigarrés, ses ministres un peu en retrait, entouré d'une trentaine de gaillards aux proportions athlétiques, en bonnets dorés, en serre-tête de plumes d'aigle, tous en toge et l'épaule nue, portant, qui des cannes de commandement, qui des armes, qui des chasse-mouches, qui, surtout, des olifants et des tam-tams de tous ordres : en forme de diabolo, faits d'une calebasse tendue de peau, ou creusés dans un tronc d'arbre. Les sonorités de cet orchestre, quand soudain il se déchaînait, ébranlaient, taraudaient les nerfs. Mais (pas de temps mort ? à la cour d'Adingra !) à peine joueurs de tam-tam ou d'olifant s'arrêtaient-ils qu'un grand griot, assisté d'un aide chargé de répéter un ton plus bas ses paroles, bondissait, se démenait comme un possédé, hurlait à la face du roi, comme il l'eût injurié, de longues phrases qui étaient en réalité des louanges, celles d'un chef émérite aux vertus immortelles. Sur une pirouette, il s'éclipsait. Des griotes le relayaient : une énorme commère, une jeune femme, une fillette, sanglées dans des pagnes ou perdues dans leurs mousselines, qui chantaient, piaulaient, transposaient sur un mode suraigu cependant que tintaient, pendus à leur cou, des bijoux d'or, en filigrane.
De l'or, je crois bien n'en avoir jamais autant vu que ce matin là, sur l'aérodrome d'Abidjan. Certes les couronnes de roitelets et ministres n'étaient, pour une raison de poids, qu'en bois doré. D'or pur, natif, en revanche, et gros au delà de toute crédibilité, leurs bracelets, anneaux de chevilles, et leurs bagues, au chaton hérissé de longs piquants en étoile !
Le moment vint enfin où, de part et d'autre de notre drapeau et de celui, orange, blanc, vert, de la Côte d'Ivoire, l'on hissa sur le toit de l'aérogare ceux du Niger, du Dahomey et de la Haute-Volta : l'avion était signalé. Mieux valait qu'il ne tardât pas davantage. Excitée par la chaleur, par les tam-tams, la foule des boubous dansait sur place, s'impatientait si bien qu'aussitôt immobilisé le D.C.6 spécial de TU.A.T., une partie d'entre elle renversa les barrières, bouscula le service d'ordre, se rua jusqu'au pied de la passerelle, pour rien, pour le simple plaisir, pour contempler de plus près le président Houphouët-Boigny, les chefs d'Etat africains de l'Entente, dont l'empereur des Mossis, Moro-Naba, éblouissant dans un manteau de velours écarlate brodé et surbrodé d'or, potentat auquel ses sujets s'adressent en l'appelant : « Mon Empereur ! », pour voir aussi cinq gracieuses jeunes filles vêtues aux couleurs de leurs pays respectifs (la France et ceux de l'Entente) qui tentaient de remettre à leurs destinataires les gerbes de fleurs dont elles avaient les bras chargés. Curiosité contraire au protocole. Les policiers et leurs matraques d'entrer alors en jeu, sans douceur, sans altérer non plus la bonne humeur, la joie emplissant l'air, et qui ne cessèrent point, de même que cris, rires, applaudissements dès l'instant où la très longue procession des voitures officielles, escortées par une nuée d'Africains chevauchant scooters, motos, vélomoteurs, — chemisettes bariolées, boubous volant au vent, — traversa Treichville, franchit le pont sur la lagune, pénétra dans Abidjan. Une foule heureuse de son indépendance ? Certes. Plus encore, elle acclamait l'artisan, le promoteur de sa liberté : le président Houphouët-Boigny.



***


« Câblez de la couleur ! » avait recommandé Paris à ses envoyés spéciaux. De la couleur, les malheureux ! Elle s'affirmait si intense qu'elle leur brouillait la vue. Et ils n'étaient, dans ce domaine, qu'au début de leurs épreuves. Deux jours durant, les teintes les plus folles, les plus douces aussi, se mélangèrent, se fondirent si bien dans la lumière tremblotante de là-bas, avec parfois, des rehauts de tonalités si violentes, si vibrantes que, par instant, la raison vacillait, qu'inconsciemment l'œil cherchait le répit d'un massif de verdure... Foules colorées même la nuit, tant il est vrai que sons et couleurs se répondent. On pense, en écrivant cela, à la saisissante messe pontificale que, le même soir, célébrèrent l'archevêque d'Abidjan, Mgr Yago, deux diacres et deux sous-diacres, aidés de séminaristes, tous africains, « preuve tangible », écrivit le journal Fraternité, « de la maturité de l'Eglise catholique ivoirienne », En plein centre du stade Géo-André, un autel se dressait sur une vaste plate-forme, édifiée peu auparavant, un autel qu'éclairaient des projecteurs selon une formule Son et Lumière. La Cote d'Ivoire, trois millions et demi d'habitants, compte 10 % de catholiques. Ils semblaient tous là tant, noyée dans l'obscurité, était dense la masse des assistants.
On sait la pompe d'un semblable office religieux. Il se déroula lentement, glorieusement, selon les rites, l'archevêque en mitre d'or et chappe violette, cependant que, diffusés par haut-parleurs, les chants, les cantiques de chorales autochtones montaient, se répandaient jusqu'à la mer, parfois au rythme sourd, assez curieux, de tambours évoquant, en atténué,, le tam-tam et la savane. Point de vent, point de brise. Entre les odeurs de l'encens, des cierges, s'insinuait celle du bois, fraîchement scié, de la plate-forme. Lors de la communion, donnée par une dizaine de missionnaires, il y eut des cris, des bousculades : trop de fidèles voulaient être les premiers à recevoir l'hostie. Les objurgations des Pères ne parvenant pas à ramener l'ordre, il fallut recourir à une certaine force — infiniment moindre que celle déployée à minuit par la police à l'encontre de ceux qui, désirant entendre le Président proclamer l'indépendance, prétendaient forcer les portes de l'Assemblée (« On peut tous entrer maintenant qu'on est libres ! »).; une force sans aucun rapport non plus avec les pugilats jetant aux prises, quelques heures plus tard, les policiers et une foule qui, dans le même stade, mais de jour, voulait une fois encore renverser les barrières l'empêchant d'approcher de ceux qui, sur ce podium où avait officié Mgr Yago, exécutaient des danses folkloriques.
Danses hallucinantes ! Cela, oui, c'était l'Afrique, celle de nos manuels d'antan — soit qu'opérassent en solistes des hommes au visage caché par des masques de bois peint rappelant étrangement ceux, au Japon, des drames nô, mais masques sommés d'un personnage étouffant un serpent, soit que de leurs congénères, un pagne de paille pour tout costume, succédassent à des cohortes de jeunes filles, buste penché en avant, genoux fléchis, frappant en mesure le plancher de leurs pieds nus. D'autres, épées brandies, mousquets levés, se livraient à un simulacre de combat, faisaient parler la poudre, amenaient au paroxysme de l'agitation les dizaines, peut-être les centaines de milliers de noirs qui, luttant, on l'a dit, pour venir se mêler aux danseurs, n'en hurlaient pas moins leur enthousiasme. Seule lacune : craignant qu'une flèche ne s'égarât, les autorités avaient interdit toute exhibition, toute reconstitution de danse locale par ces archers que sont les chasseurs lobis. De même, le matin, policiers, soldats, gardes républicains s'étaient précipités quand, lors du grand défilé, clou des fêtes, les représentants de cette tribu, qui avançaient à petits pas pressés en faisant cliqueter des sortes de castagnettes de fer, avaient tenté, à la hauteur de la tribune présidentielle, de donner un aperçu de leurs talents.
Car ces hommes, ces femmes, nous les avions déjà entrevus au cours d'une parade de plus de deux heures. Pauvres journalistes auxquels Paris réclamait de la couleur ! En dépit d'un ciel bas, ils en furent recrus à se trouver à court de substantifs et d'épithètes, qu'il s'agît de décrire une foule difficilement canalisée, des toits noirs de monde, des tribunes immenses, drapées aux couleurs ivoiriennes, surbondées (chaque titulaire d'une carte personnelle amenant avec lui sa famille), un fleuve surtout, un fleuve roulant de Treichville à Abidjan par le pont sur la lagune, un fleuve de délégations masculines et féminines totalisant des milliers et des milliers d'êtres : soldats, groupements politiques, étudiants, étudiantes, scouts, enfants des écoles, jocistes, instituts ménagers et techniques, associations sportives, etc., bien alignés, admirablement au pas — (« Puisque M. Houphouët-Boigny est parvenu à cela en si peu de temps, dit quelqu'un, on peut bien augurer du régime... ») — chaque groupe, chaque délégation vêtus de manière uniforme. Les jeunes filles, les jeunes femmes ivoiriennes sont belles, bien bâties. Corsage ajusté sans manches, à petites basques, jupe descendant aux chevilles, le costume national coupé dans des cotonnades toutes fraîches, ses teintes obéissant aux canons locaux, qui ne haïssent rien tant que le neutre et le terne, leur sied à merveille. Ainsi, sur des kilomètres, s'écoulaient, au son de musiques militaires, parmi les vivats, les bravos, les pulsations de tam-tams, toutes les nuances de l'arc-en-ciel, toutes les combinaisons des rosés, verts, bleus, oranges, jaunes, tous les damiers, rayés, arlequins, pointillés.
Une note émouvante, au début de cette manifestation de masse : quand, après la garde républicaine et les parachutistes, préfiguration de la future armée ivoirienne, défilèrent, bardés de médailles, 2.000 anciens combattants, massés derrière quatre drapeaux français, parmi lesquels je reconnus celui de 14-18, celui de 39-40, celui de la France Libre. Une note comique : quand l'équipe féminine de basket-ball apparut, en maillot moulant le torse et short très abrégé. Là, un rire énorme, le bon rire africain, monta de la foule et, ravis d'une pareille aubaine,  d'innombrables photographes Amateurs envahirent la chaussée. Une note insolite : quand, moutonnantes, se dandinant comme à la promenade, ensachées dans la mousseline et tenant plus de la nourrice que des jeunes athlètes qui les précédaient, des femmes du Ghana et de Guinée passèrent à leur tour. Point prévues dans le cortège, elles s'y étaient intégrées de leur propre chef.
L'exemple leur venait de haut. Dans l’esprit de M. Houphouët-Boigny, les fêtes de l’indépendance ne devaient avoir lieu qu’en 1961, après un an d’exercice et les réalisations qu’il escomptait. Diverses considérations lui forcèrent la main. Il n’en restreignit pas moins ses invitations aux représentants de la France et à ses collègues de l’Entente, ce qu’il expliqua par lettre aux autres chefs d’Etat ou premiers ministres africains. A quoi, soit qu'il n'eût pas compris, soit qu'il souhaitât néanmoins se rendre à Abidjan, M. Moktar Ould Daddah, premier ministre de Mauritanie, répondit par retour du courrier : « J'arrive. » II arriva effectivement par l'avion régulier d'Air-France, qui transportait M. Jean Foyer, secrétaire d'Etat à la Communauté et M. Jean Marin, président directeur-général de l'Agence France-Presse. Ainsi assista-t-il au défilé comme, la veille, aux cérémonies de l'indépendance.



***


Si j'ai, en effet, pour la facilité, brisé, disloqué la chronologie et fondu deux journées en un seul bloc, les solennités marquant l’avènement proprement dit de la Côte d’Ivoire à la souveraineté eurent lieu la veille du défilé et des danses. Leur ton tranche si heureusement sur celui déploré ailleurs, qu’entrer un peu dans le détail ne paraît pas superflu, et certaines paroles valent qu’on les rapporte. Ministre d'Etat, M. Louis Jacquinot représentait la France. Il s'acquitta de sa tâche avec la précision, l'allure et la dignité qui lui appartiennent. Lorsque, au palais du Haut-Commissariat, M. Houphouët-Boigny et lui-même procédèrent à la signature et à l'échange des instruments de ratification de l'accord du 11 juillet transférant à la Côte d'Ivoire les compétences jusque-là détenue par la Communauté ; lorsque le ministre lut un bref message du général de Gaulle constatant « la réalité internationale, responsable de son destin que devient la Côte d'Ivoire, à laquelle le consensus et l’amitié de la France ne seront pas marchandés, […] » ; lorsqu'il remit au Président, premier ministre de la République ivoirienne, les clefs du palais, nul ne prévoyait la violence des sentiments qui allaient, quelques minutes plus tard acteurs et spectateurs de cette scène. Car M. Houphouët parla à son tour. « L’heure que nous vivons », dit-il au ministre français, « doit être la fierté de là France et notre propre fierté. Le colonialisme est une dette envers l’humanité. Quand un pays comme la France s’est acquitté de cette dette avec un si rare bonheur, il a le droit d'être fier. Elle a pu conduire à la liberté des Africains, au sud du Sahara, qui se trouvaient sous sa garde, sans qu’une seule goutte de sang ait été versée de part et d’autre. » Certes, des liens nouveaux avec la France devraient être recherchés sur un pied d'égalité et dans le respect des intérêts mutuels. Il n'en restait pas moins qu'après tant d'années vécues ensemble, nul Ivoirien ne pouvait étouffer en lui « une certaine nostalgie de la séparation... Mais c'est ici un au revoir que l'on adresse à la France, pas un adieu. » Rares ceux qui, en cet instant, ne sentirent pas leurs yeux se mouiller, tant la sincérité du Président apparaissait évidente, tant les larmes qu'il ne cherchait pas à retenir, tant le tremblement de sa voix rendaient son émotion communicative. Lorsque, découvrant parmi ceux qui l'entouraient son ancien maître à l'école de Dakar, le médecin-général Le Dantec, il alla à lui et l'embrassa, pas un Français, pas un Africain que ne toucha la spontanéité d'un tel geste.
Qu'on était donc loin des discours haineux lancés, et pas seulement au Congo belge, par les anciens colonisés à la face des ex colonisateurs ! Certes, les Ivoiriens se réjouissaient de cette conquête de leur liberté. Certes aussi la quasi-unanimité des Français de là-bas estimait indispensable ce nouveau statut. Les uns comme, les autres nourrissaient pourtant, je l'assure, le regret que les étapes eussent été quelque peu brûlées, que Paris eût refusé la formule fédéraliste à terme avec la République française préconisée par les quatre Etats du Conseil de l'Entente. Ah ! si ce qu'on entendit, venant de personnes qualifiées, est exact, de quelle incompréhension, de quelle méconnaissance du caractère africain ont témoigné, à Paris, des milieux très proches du pouvoir suprême ! Comment être parvenu avec un tel succès à décevoir des gens qui, pleins de confiance dans la sagesse et la civilisation françaises, aspiraient de tous leurs vœux à une fraternisation, une association sans réticence entre la France et l'Afrique ? à les irriter en leur opposant la notion romaine de contrat, alors qu'ils ne croient qu'à la parole donnée ? à les exaspérer au point qu'un jour, poussés à bout, ils exigèrent la sécession ? Pourtant, chez les Ivoiriens, intelligents entre tous, chez ces Ivoiriens .qui avaient espéré constituer l'un des bastions les plus solides, les plus sûrs du grand ensemble fédéral, nulle acrimonie, du moins verbale. Tout au plus disent-ils : « On ne nous a pas compris... » En contrepartie, ils ne comprennent pas que les finances de leur pays, dont on leur a repassé la gestion, accusent un déficit de quarante millions de nouveaux francs (quatre milliards anciens) que Paris se refuse à combler sous le prétexte que la Côte d'Ivoire est riche, que c'est « un enfant bien portant ». Ils ne comprennent pas que si, troisième pays exportateur mondial de café, ils acceptent d'en stocker des dizaines de milliers de tonnes par an pour éviter un effondrement des cours, dont pâtiraient d'autres anciens territoires français d'outre-mer, Paris ne se résigne à les aider que dans des limites jugées par eux « des plus timides ». Ils ne comprennent pas qu'après avoir admis le principe d'une université française à Abidjan, Paris en diffère la construction, si bien que des cours d'enseignement supérieurs se donnent dans des classes surencombrées destinées à des élèves de sixième. Une liste de griefs non limitative. Elle s'ente sur celui, majeur à leurs yeux, d'un manque de perspicacité, de générosité intellectuelle, de la métropole en un moment où une confiance vraie eût pulvérisé les obstacles. Pourtant, bien que cruellement désillusionnés, ils ne veulent pas admettre qu'un lien ait pu être définitivement coupé. Que la presse française n'a-t-elle longuement commenté l'allocution de Mgr Yago, en cette nuit africaine d'août, lors de là messe pontificale ! Car, après avoir « rendu grâce au Seigneur pour ce grand don de l'Indépendance », l'archevêque noir insista sur le fait que « la nation restait à bâtir », qu'il faudrait « une Côte d'Ivoire unie fondée sur la justice et la charité ». Mais, l'indépendance ne devant pas être le cadre magnifiquement sculpté d'un portrait sans visage, et la Côte d'Ivoire se trouvant liée à la France par d'innombrables intérêts communs et par la culture, « il appartient aux Français de rejeter l'attitude de dépit de l'homme qui se retire sous sa tente... »
S'il ne s'était adressé, ce soir-là, qu'aux Français de la Côte d'Ivoire, Mgr Yago eût prêché des convertis. Quelques jours auparavant, l'un de leurs porte-parole, Me Josse, s'exprimant au nom de nos compatriotes de cette partie d'Afrique, avait assuré ses auditeurs ivoiriens de la loyauté avec laquelle ceux-là et lui-même continueraient à coopérer avec eux, prêt qu'il était du reste, « puisque nous sommes au siècle des paris, à tenir le plus royal des bancos, sur la prospérité future de la Côte d'Ivoire. Enjeu de taille ; il comporte tout notre labeur passé, (et je compte trente années de travail sur cette terre), il comporte la sécurité de nos foyers et celle de nos vieux jours. Cet enjeu, nous le remettons entre vos mains. » Après les fins de non-recevoir opposées par Paris à ses projets d'union, il semble normal que, par esprit politique autant que par simple dignité, M. Houphouët-Boigny ne soit plus revenu, autrement qu'en termes généraux, sur le désir qui était le sien, de travail en commun, en union intime, avec la France. La péroraison de son grand discours à l'Assemblée résonnera néanmoins dans bien des cœurs français. Mais, auparavant, un croquis de cette séance.



***


Une simple avenue à traverser entre l'Assemblée et le stade Géo-André où, en prévision des festivités laïques du lendemain, l'on démontait l'autel et la haute croix devant lesquels s'était célébrée la fameuse messe pontificale. Il pouvait être neuf heures, dix heures du soir. La foule ne se diluait pas pour cela. Joyeuse, volubile, elle cernait le palais tout neuf, très moderne de ligne et de conception, brillamment illuminé, où allaient se passer de grandes choses. Vers onze heures, la gaieté tourna à la fougue, puis au délire, avec l'apparition des premières personnalités, avec celle aussi de retraites aux flambeaux. En un clin d'œil, ses moindres issues embouteillées, le palais législatif fut assiégé. Pour permettre aux porteurs de cartes d'entrer, les gardes républicains durent livrer bataille. Nombreux pourtant ceux qui, sans autre titre que leur désir « d'être là », réussirent à crever les barrages, à surmonter l'opposition d'huissiers à chaîne, en bel habit gris-souris.
On montait au premier étage. A peine pouvait-on circuler dans les couloirs où civils, militaires, missionnaires en soutane blanche, grands Africains en boubous et en toges, femmes à turban d'argent (j'en vis une autre portant attaché dans le dos, à la mode locale, son bébé) coudoyaient d'autres noirs, d'autres blancs, l'ambassadeur à Paris de la Chine nationaliste et celui du sud-Vietnam cependant que des gardes en armes campaient devant les portes. Cinquante minutes avant le grand moment, la tribune de la presse se révélait si comble que, profitant de la confusion, je descendis dans l'hémicycle et me blottis derrière un parlementaire sur le pupitre duquel s'étalait, comme partout ailleurs, une partition du nouvel hymne national : l’Abidjanaise. Peu à peu, les députés, parmi lesquels on reconnaissait, Ivoiriens d'adoption, l'ancien ministre Georges Monnet et le général Gorniglion-Molinier, prenaient place. Minuit moins dix : le président de l'Assemblée, M. Yacé, gagne son fauteuil, s'installe sous le blason à tête d'éléphant de la Côte d'Ivoire, ouvre la séance, précise qu'il n'y a pas d'ordre du jour particulier, recommande à tous d'accueillir chaleureusement le chef de l'Etat qui va venir annoncer l'indépendance, suspend la séance et prie chacun de demeurer à son siège. Minuit moins quatre. Dehors retentit une Marseillaise. M. Jacquinot traverse l'hémicycle. On se lève. Il s'assied. On se rassied. Minuit moins deux. Dehors, de nouveau, se devinent les accents d'une Marseillaise, couverte par un fracas d'applaudissements. Très élégant, bien pris dans son habit à revers de soie, M. Houphouët-Boigny emprunte le chemin que vient de suivre M. Jacquinot, monte à la tribune, s'installe au fauteuil présidentiel, fait aimablement signe au ministre représentant la France de s'asseoir auprès de lui. Minuit. Alors le président se lève et lance d’une voix nette, avec l’accent d’un homme qui a lutté pendant quinze ans : « En vertu du droit qu’à tout peuple de disposer de lui-même, je proclame solennellement, en ce jour béni […], l’indépendance de la Côte d’Ivoire ». Tout le monde est debout. Les applaudissements crépitent. A l'extérieur, la frénésie atteint un sommet. Sans l'action de la police, les portes de verre de la salle voleraient en éclats. Un orchestre joue l’Abidjanaise. Cent un coups de canon saluent la naissance du nouvel Etat. Puis le président Yacé, M. Jacquinot, le président Houphouët-Boigny parlent. Tous discours d'une grande élévation dont, faute de place, on ne retiendra que ceci, dit par M. Houphouët-Boigny à M. Jacquinot : « Je voudrais vous demander de rassurer le bon peuple de France. Instruit par votre propre exemple, ayant été à l'école de vos propres vertus, la jeune Afrique indépendante saura construire un avenir qui soit digne du vôtre. En quittant la grande famille française nous savons — vous le pensez comme nous le pensons nous-mêmes — qu'il ne peut pas ne pas y avoir des regrets de part et d'autre... »
Qui ne conçoit, en même temps que ce qu'il exprime, les sous-entendus d'un semblable langage ? Lui aussi, ce président africain, il avait fait un pari. Que le partenaire se soit dérobé lui cause une peine profonde. Pourtant, cette nuit du 7 août est essentiellement la sienne. Autant qu'ils clament leur bonheur de se sentir libres, les Ivoiriens plébiscitent leur Président, un de ces hommes comme il s'en rencontre peu par siècle, capables d'imprimer leur marque, d'influer sur leur époque, un man of destiny, comme disent les Américains.
Et l'on s'interroge, et l'on s'étonne : comment se fait-il que les Français de la métropole connaissent si mal, ne connaissent même pas du tout, autrement que de nom, une personnalité si exceptionnelle, si dynamique, qui compta à Paris au nombre des ministres de la République et joua un rôle de tout premier plan dans la création de la Communauté ? L'indifférence de M. Houphouët-Boigny à toute publicité personnelle explique peut-être pour partie une pareille méconnaissance. Celle-ci n'en demeure pas moins affligeante.



***


Le mois dernier, durant notre séjour à Abidjan, nous eûmes, mes confrères journalistes et moi-même, mainte occasion de le voir, de parler avec lui. Il voulut bien, en outre, me faire l'honneur d'un entretien particulier, dont il me fixa l'heure et la date (alors qu'on avait affirmé toute audience impossible) au cours d'un lunch offert par lui sur la terrasse de son palais dominant la baie de Cocody. La simplicité dont il me dit : « Eh bien, si vous voulez, mardi, à neuf heures, ici même », m'impressionna.
Tout d'ailleurs impressionne en cet Africain de pure race baoulée. De taille moyenne, il paraît grand tant une majesté naturelle s'allie chez lui à la distinction. Ses traits, finement sculptés, sont d'une fermeté, d'une noblesse remarquables. Mais son regard surtout retient l'attention, tant il traduit d'intelligence, de compréhension humaine, d'autorité, de bonté. Un regard, aussi, d'idéaliste, presque de visionnaire — mot que je n'écrirais peut-être point si je n'avais dernièrement appris que les anciens de son village de Yamoussoukro, à quatre heures de marche d'Abidjan, lui prêtent le don de double vue.
Manquaient en revanche de tout sens divinatoire les sages-femmes qui, lors de la naissance, voilà cinquante-cinq ans, de ce fils du roi des Akoués, prédirent qu'il ne vivrait point. Ce pourquoi, sa famille le nomma Houphouët, « celui qui n'atteindra pas l'âge mûr ». Par bonheur, elle l'appela aussi Boigny, « bélier », du nom d'un grand-père, d'une fulgurante vitalité. Celui-ci s'est-il réincarné dans l'enfant ? Nul n'en doute à présent parmi les autochtones encore proches de la savane. Quoi qu'il en soit, le très jeune Félix, prénom reçu à son baptême, survécut au pronostic des matrones, s'entraîna, s'endurcit, devint d'une robustesse extrême, accepta toutes les luttes et laissa généralement ses adversaires sur le carreau.
D'où lui viennent sa sagesse, sa connaissance des hommes ? De son hérédité ? De sa profession ? (il pratiqua la médecine après six années d'études à Dakar). De ses voyages en Europe et en Amérique ? Sans doute. Toutefois, à F écouter, toute sagesse procède de la terre — avec laquelle il n'a jamais rompu le contact puisque, dès l'obtention de son diplôme, il revint, pour soulager leurs maux, parmi les siens. Et bien que de confession catholique, il est vraisemblable que, par l'entremise de sa sœur, une des femmes les plus extraordinaires, les plus puissantes de la contrée, il conserve des liens avec ces êtres hors du commun, en relation avec l'invisible, que sont les grands féticheurs.
Mais seul un primaire prétendrait délimiter en quelques phrases catégoriques un esprit si riche et complexe. Comme le disait Lyautey (Lyautey qui eût aimé M. Houphouët-Boigny si celui-ci n'était venu à la vie politique en 1945 seulement, onze ans après la mort du maréchal) : « On n'est pas ceci ou cela. On est ceci et cela ». Le Président de la Côte d'Ivoire semble en effet ceci et cela, avec toutefois deux dominantes qui, dans les natures d'élite, se confondent : la loyauté, un appétit aigu de justice. (« La vraie paix, disait-il l'autre jour : celle des justes »).
Des gens qui affirment le bien connaître m'ont raconté le choc éprouvé par lui en découvrant à New York, (après la guerre, le quartier noir de Harlem. « Pourquoi cette ségrégation alors qu’en Afrique blancs et noirs coexistent sans heurts véritables ? » Un autre m'a déclaré que la lecture de la « Conspiration Ouverte » de H.-W. Wells, livre définissant un socialisme d'action, avait précisé chez le Président nombre d'idées politiques. Tout cela, à mon sens : détails, incidents de route. Et il est vraisemblable qu’avant longtemps ceux de la métropole, le traitaient d'utopiste, s’inclineront, malheureusement trop tard, devant sa clairvoyance.
Qu'était-il voilà quinze ans ? Un médecin africain, très justement dressé contre le travail forcé. On l'élit député. Il fonde le Rassemblement Démocratique africain. Quatre années plus tard, l’administration le traite en dangereux révolutionnaire. Il échappe de peu à l'arrestation. Par chance, M. François Mitterrand, ministre de la France d'Outre-mer, se défie de la prescience de certains de ses sous-ordre. Il veut rencontrer cet Ivoirien, si populaire qu'il lui suffirait d'un geste pour déclencher un soulèvement. Les deux hommes se voient. Bien que de tempéraments très différents, ils se comprennent. A l'instigation de son chef, le R.D.A. vire de bord. Déjà M. Houphouët-Boigny dresse les plans de cette communauté dans l'égalité, de cette fraternisation sans réticences qui devraient transformer la seconde moitié du xxe siècle. Un beau rêve. Il n'aura pas de lendemain...
Regrets non plus que colère ne sont des attitudes politiques. M. Houphouët-Boigny s'est donc vu contraint de s'engager et d'engager son pays dans une nouvelle voie, lui qui en 1958, disait croire plus à l'évolution qu’aux révolutions, qui estimait qu'avant d'envisager une unité africaine, il importait que chaque territoire pût se suffire à lui-même, se trouve, par la force des circonstances et étant donnés les antagonismes prévalant dans le monde, obligé de se faire le champion de cette unité. Mais, corrige-t-il : « l'unité dans la diversité », dont fournit un exemple son Conseil de l'Entente africaine, une organisation sans liens institutionnels politiques bien que composé de membres opérant selon les mêmes principes et réglant au mieux les problèmes communs.
Si l'on reprend l'essentiel de la conférence de presse qu'il tint en août dans le grand salon de son palais, un salon meublé à la française, au parquet recouvert de tapis de haute laine français, aux murs tendus de tapisseries modernes françaises, où seuls des statuettes, des défenses d'ivoire et un éléphant d'or massif, animal sacré des Baoulés, devenu symbole du R.D.A., puis de la République, jetaient une note locale, en quoi consiste actuellement son programme ?
D'abord : affermir le pays sur ses bases. Langue « véhiculaire » : le français. Ce n'est pas une langue africaine ? Quelle importance ? Etait-ce celle des Gaulois ? Promouvoir ensuite l'unité à l'intérieur de la Côte d'Ivoire. « En Côte d'Ivoire vivent de nombreux Africains qui ne sont pas Ivoiriens, et aussi des Français, des Asiatiques, des gens du Moyen-Orient. Abidjan compte 52 % de non autochtones. […] Dans mon village de Yamoussoukro, 1.250 no autochtones sur 3.000 habitants. Tous s’entendent. Cette entente doit persister ». Puis, développer l'économie. « Le pays n'a pas été suffisamment prospecté. Il bénéficie d'une grande chance : sous-développé mais peu peuplé. Sur un territoire dont la superficie égale les deux tiers de celle de la France : 3.500.000 habitants seulement. Il y a donc place pour tous ceux qui nous aideront à accroître notre économie. Le nouveau Code d'investissement assure d'ailleurs la sécurité à tous ceux qui veulent investir au bénéfice de la population, 90 % de la production appartenant déjà à la masse ». Des élites ? « Elles existent déjà et se forment chaque jour davantage. La jeunesse ivoirienne est très fière, très ambitieuse. Actuellement 1.500 Jeunes Ivoiriens poursuivent des études en France ». Relations avec celle-ci ? « Indépendance ne signifie pas isolement. Mais tout accord préalable de coopération aurait, à notre avis, limité la portée de l'acte que nous allons accomplir en demandant notre reconnaissance par l'Organisation des Nations Unies. Car tant qu'il n'y aura pas une voix par continent, chaque Etat doit être représenté à l'O.N.U. Or nous entendons traiter sur un pied d'égalité avec toutes les nations du monde. Ce point d'honneur de sa sensibilité une fois atteint, sa dignité satisfaite, la Côte d'Ivoire passera des accords de coopération avec tous les peuples désireux de l'aider pour le mieux-être de ses populations, et souhaitant, comme elle, maintenir la paix dans le monde. Soucieux comme toujours des intérêts supérieurs de nos concitoyens, nous rechercherons donc la coopération avec la France comme avec tous les peuples de bonne volonté tout en préservant farouchement notre liberté de toute atteinte. Pas d'expansion de notre part. Mais pas d'empiétement des autres chez nous. »
La Côte d'Ivoire cultive un assez grand nombre de produits vivriers. Elle exporte de l'huile, des amandes de palme, des noix de kola, du karité, du caoutchouc, du coton, du bois, du cacao, des ananas, surtout du café (105.000 tonnes en 1959). L'élevage est encore peu développé. La création du port de pêche d'Abidjan, l'installation de halles de vente et d'entrepôts frigorifiques doivent augmenter sensiblement l'activité de la pêche, tant artisanale qu'industrielle. Un plan de recherches minières a été établi en décembre 1957. Dans les années à venir l'industrie semble devoir s'élargir de façon appréciable. Dès maintenant, la balafrée commerciale est bénéficiaire.
Pourtant, on le sent bien en écoutant M. Houphouët-Boigny : si essentielles qu'elles soient, ces données, ces perspectives économiques s'effacent, chez le politique qu'est le Président, derrière les grandes idées qui le hantent : « le meilleur devenir de l'homme africain », la fraternisation obligatoire, indispensable, des blancs et des noirs, en même temps que la réalisation d'une Afrique sage, unie, répudiant la guerre comme solution des problèmes et, plus tard, facteur de réconciliation entre les peuples. Utopie, une fois encore ? « Mais, voyez donc, m’a dit M. Houphouët-Boigny, ce que nous avons réalisé ici, l’entente parfaite entre gens de races différentes, entre anciens colonisateurs et anciens colonisés ». C'est vrai. Nul ne le niera. Il ajoutait : « On assiste même à un renversement bien intéressant des situations. Naguère, nous considérions Paris, la métropole, comme le recours suprême contre les abus du colonialisme. Aujourd'hui, où la décolonisation se révèle un fait accompli, les rapports entre Français d'ici et Ivoiriens ne sont pas seulement confiants, mais fraternels. Pourquoi faut-il que les réserves à notre encontre proviennent à présent de certains milieux parisiens ? »
A cette question, à ce nouveau regret, je me garderai de répondre. Comme le Président, on ne peut que souhaiter un ciel franco-ivoirien « serein, clair, pur, bleu, sans nuages ». Pourtant, qu'on ne se le dissimule pas : une formidable partie est en train de se jouer en Afrique. Partout où nous passons la main, des nations qui se sont vu, elles aussi, forcées de baisser pavillon, et d'autres, cherchent à occuper, à étendre les positions récemment encore occupées par nous. Avant que je rie quitte Abidjan, un Français me confiait : « Plutôt que d'essayer, comme le font certains, de dresser les Africains les uns contre les autres, il faudrait que la France contribuât à harmoniser leurs rapports et à les aider. Que, dans le cas de la Côte d'Ivoire, Paris s'attache à fournir le maximum d'assistance technique et comprenne l'intérêt de services civiques réciproques, les résultats étonneront...

PAUL MOUSSET
Source : La Revue des Deux Mondes 15 septembre 1960.

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10 avril 2012 2 10 /04 /avril /2012 22:39

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Accusé de renouer avec les pratiques de la "Françafrique", Paris se défend

AFP 12 avril 2011


PARIS, La France, qui se défend d'être intervenue directement pour faire capituler le président ivoirien sortant Laurent Gbagbo, doit à nouveau gérer son éternelle image de gendarme de l'Afrique avec laquelle le président Nicolas Sarkozy avait pourtant promis de rompre.

La presse estimait mardi que les conditions de la chute de Laurent Gbagbo affaiblissent Alassane Ouattara, président internationalement reconnu mais qui doit finalement son accession au pouvoir à l'intervention militaire de l'ex-puissance coloniale.

"Même encadrée par une résolution de l'ONU et soutenue par les pays de la région, cette mission de la France s'apparente aux interventions d'antan et risque d'être vue comme telle par les jeunes Africains", estimait ainsi Libération.

Cinquante ans après les indépendances africaines, Paris s'est à nouveau retrouvé en première ligne sur un continent auquel Nicolas Sarkozy avait pourtant promis une relation "rénovée", la fin des anciens passe-droits et un désengagement militaire.

Pour le député socialiste François Loncle, "l'intervention militaire française constitue un nouvel épisode caricatural de la Françafrique", ce système mêlant cooptation des dirigeants des ex-colonies, réseaux occultes et chasses gardées commerciales ayant perduré pendant la guerre froide.

Mardi, le gouvernement a à nouveau affirmé la légalité de son intervention, à la demande de l'ONU, mais aussi sa légitimité, en appui aux processus démocratiques africains.

La chute de Laurent Gbagbo est une "bonne nouvelle" pour les Ivoiriens, mais aussi "pour la démocratie" dans la dizaine de pays africains qui vont connaître des élections dans les mois à venir (notamment le Nigeria, la RD Congo, le Liberia), a déclaré le chef de la diplomatie Alain Juppé.

"Nous avons envoyé, avec l'ONU, un message symbolique extrêmement fort à tous les dictateurs. Nous leur avons indiqué que la légalité, la démocratie devaient être respectées et qu'il y avait des risques pour ceux qui ne le faisaient pas", a renchéri le Premier ministre François Fillon.

Cette position est "totalement hypocrite" pour Odile Biyidi-Awala, présidente de l'ONG Survie, qui milite depuis des années pour "en finir avec la Françafrique".

"La France continue à soutenir des dictatures au Gabon, au Togo, où on a vu des successions dynastiques entachées de fraudes, et vient de valider l'élection au Tchad, où sévit un dictateur responsable de la disparition d'opposants", a-t-elle dénoncé.

Au Cameroun, pays tenu depuis près de 30 ans d'une main de fer par Paul Biya, "il y a eu des manifestations réprimées dans le sang en 2008 sans que la France ne dise rien, et pire, Paris a continué à lui livrer des hélicoptères", a-t-elle affirmé.

Arguments balayés dans les ministères français, où l'on martèle la ligne officielle: "ni ingérence ni indifférence".

"En Côte d'Ivoire, explique un haut responsable, la seule ligne rouge était le respect des résultats électoraux. Il était hors de question d'appliquer une solution à la kényane (où la contestation électorale a conduit à un partage du pouvoir, ndlr) étant donné que Ouattara était reconnu président par l'ONU".

"Nous sommes intervenus que parce que Gbagbo a sorti l'armement lourd et menacé des civils. Mais ce genre d'opérations devrait revenir à l'Union africaine, le jour où elle aura une force capable de le faire", a poursuivi ce responsable sous couvert d'anonymat, affirmant que l'objectif de Paris, qui renégocie tous les anciens accords de défense, était de désengager "au maximum" ses soldats du théâtre africain.

Mais pour plusieurs spécialistes de l'Afrique francophone, Paris peine à sortir de cette relation particulière avec son ancien pré carré. "Tant que la France aura des soldats déployés sur le sol africain, l’ambiguïté demeurera", estime notamment Antoine Glaser, auteur de "Sarko en Afrique".

 

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Arrestation de Gbagbo : questions sur le "soutien" des forces françaises

AFP 12 avril 2011


PARIS, Des zones d'ombre demeurent sur les circonstances de l'arrestation de Laurent Gbagbo lundi à Abidjan, malgré l'affirmation réitérée de Paris que l'ancien président a été arrêté par les forces d'Alassane Ouattara elles-mêmes, les soldats français n'apportant qu'un simple "soutien".

Intervention militaire française directe ou dénouement "entre Ivoiriens", comme l'affirme la France ? L'enjeu est important pour le nouveau président Ouattara, dont la légitimité souffre déjà du soupçon d'avoir été porté au pouvoir par l'ancien colonisateur.

Dès samedi, il était apparu évident que les forces pro-Ouattara étaient incapables d'en finir seules avec le régime de Gbagbo. Non seulement l'ancien président était toujours terré dans son bunker, mais ses partisans parvenaient à gagner du terrain et à attaquer le quartier général de Ouattara. La décision a été prise d'accélérer le mouvement.

Dimanche les forces de l'Onu (Onuci) et les hélicoptères de la force française Licorne pilonnent les armes lourdes autour de la résidence de Laurent Gbagbo, pour préparer l'assaut des forces de Ouattara. Lundi matin, les hélicoptères français tirent encore des missiles vers la résidence.

"L'Onuci a été en tête, ce sont les hélicoptères de l'Onuci qui ont commencé à bombarder et la France, comme on nous l'a demandé, est venue en soutien", a souligné mardi le ministre des Affaires étrangères, Alain Juppé.

Officiellement ensuite, Licorne s'en tient à ce rôle de "soutien" de l'Onuci.

Selon l'état-major, 200 à 250 soldats français sont redéployés sur le boulevard de France, "à environ 1,5 km de la résidence", pour faire barrage aux pro-Gbagbo.

L'état-major martèle surtout qu'"à aucun moment les forces françaises n'ont pénétré dans les jardins ou la résidence" de Laurent Gbagbo. Ce qui n'exclut pas que les soldats français aient percé les dernières défenses des pro-Gbagbo pour permettre aux forces de Ouattara de pénétrer dans la résidence en milieu de journée.

Paris dément également toute implication des "forces spéciales" françaises dans l'opération. La règle est toutefois d'en dire le moins possible sur les actions auxquelles participent ces troupes d'élite entraînées pour des missions délicates, ce qui limite la portée du démenti de l'état-major.

Au cours d'une conférence de presse, le chef d'état-major des armées, l'amiral Edouard Guillaud, fournit en revanche une indication de l'intensité de l'engagement français : pas de blessés côté français, mais un volume de munitions "de quelques milliers d'obus de 20 mm et quelques dizaines de missiles" utilisé au cours des derniers jours.

Ce qui traduit un engagement décisif, sans lequel les forces du nouveau président ivoirien n'auraient pas été en mesure d'arrêter Laurent Gbagbo. Mardi, le Premier ministre François Fillon a réaffirmé que "pas un seul soldat français n'a mis les pieds dans la résidence" de Laurent Gbagbo. Et le camp de l'ancien président a à nouveau accusé "les forces spéciales françaises" d'avoir "enlevé" Laurent Gbagbo. Une version immédiatement démentie au ministère de la Défense.

Des éléments incontestables existent-ils sur le déroulement de l'opération ? Le ministre de la Défense, Gérard Longuet, s'est dit "absolument certain que nous aurons des images de toute l'opération. Non pas de l'armée française, mais de l'ensemble des acteurs, et on saura qu'aucun soldat français, aucun soldat de l'Onuci n'est rentré dans la résidence présidentielle".

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6 avril 2012 5 06 /04 /avril /2012 20:45

En hommage à sa mémoire, nous invitons nos lecteurs à méditer deux témoignages qui éclairent les circonstances réelles de sa mort.

Ceux qui ont tué ou qui ont fait tuer Ernest Boka ont prétendu ensuite que, pris de remords après avoir comploté contre la vie de Félix Houphouët, il s’était fait justice lui-même en se pendant dans sa cellule.

Les deux documents qui suivent font la démonstration qu’après l’avoir tué, on a lâchement calomnié Ernest Boka.

Vaine tentative de salir à jamais la mémoire d’un homme libre, droit et fier !

Au moment où d’aucuns, qui se réclament disciples de Félix Houphouët, affirment qu’ils veulent en finir avec l’impunité, souvenons-nous et rappelons-leur que le meurtre d’Ernest Boka dans la prison illégale d’Assabou (Yamoussoukro) est resté impuni jusqu’à ce jour.

Marcel Amondji

   

La mort d’Ernest Boka racontée par Samba Diarra

 

« Le 5 avril 1964, pendant que le crépuscule descend sur la pri­son d'Assabou, on voit Ernest Boka, à pas lourds et comptés, fran­chir la cour centrale, en direction des cachots, accompagné de Michel Pichard. L'émoi est grand parmi les prisonniers. D'abord à cause de la personnalité du nouveau pensionnaire, jeune et brillant universitaire, apprécié de tous pour s'être révélé un grand com­mis de l'État en tant que ministre et surtout président de la Cour suprême. Ensuite, son incarcération semble indiquer que les ar­restations, après un temps d'accalmie, ont repris. Pendant une bonne partie de la nuit du 5 au 6 avril, les prisonniers perçoivent des bruits sourds, semblables à ceux qu'auraient fait des coups donnés dans un mur, provenant du côté des cachots, où n'est en­fermé que le nouveau pensionnaire. Ces bruits cessent quelque temps avant le jour.

 

Le 6 très tôt le matin, une agitation inhabituelle secoue la par­tie administrative de la prison. Le médecin-chef de Yamoussoukro, un Français, le docteur Bandelier, est conduit aux cachots. Il res­sort de là après quelques minutes, manifestement assommé. Samba Ambroise Koné l'y a précédé, quelque temps avant. Les prison­niers observent que ce dernier, sur le seuil de la porte des cachots, se décoiffe, se signe et s'incline avant d'entrer. Tout indique que l'ancien président de la Cour suprême est mort au cours de la nuit. Les geôliers murmurent qu'en haut lieu on parle de suicide. La consternation et la stupéfaction sont à leur comble parmi les pri­sonniers. Il faut attendre la nuit, toutes lumières éteintes afin de plonger la prison dans le noir opaque, pour que le corps quitte l'enceinte d'Assabou. Toute la journée du 7 avril, les prisonniers, en signe de sympathie pour le défunt, refusent leur repas. C'est l'Avril noir.

 

S'agit-il d'un suicide, comme l'assure Houphouët-Boigny ? La rhétorique développée par le président une semaine après, le 13 avril, au cours de sa conférence à l'Assemblée nationale6 sur la question n'entraîne pas la conviction, tant elle comporte de con­trevérités grotesques.

 

Que dit Houphouët-Boigny dans la déclaration à « la grande réunion annoncée pour informer la nation et le monde, représenté par les chefs de mission diplomatique, et les agences de presse, sur les menées subversives et la fin tragique de M. Ernest Boka »7 ? Après avoir observé qu'il n'a de compte à rendre qu'« au peuple ivoirien qu'(il) respecte » et « à Dieu qu'(il) adore », Houphouët-Boigny indique qu'il est « nécessaire pour mettre fin aux accusa­tions les plus noires, aux calomnies monstrueuses, aux interpréta­tions fantaisistes » d'« apporter (des) précisions » sur « l'ensem­ble du complot ». Boka a été arrêté, a passé trois nuits au palais présidentiel puis a été transféré à Yamoussoukro. Le 5 avril au soir, Samba Ambroise Koné « chargé spécialement de la surveillance des détenus » vient l'« informer du désir de Boka de se faire en­tendre, ayant des choses graves à (lui) dire et (le) priant de pren­dre connaissance d'un mémoire qu'il avait remis à Samba Am­broise ». Revenu fatigué de son chantier de barrages économi­ques, il ne prend connaissance du mémoire de Boka que le 6 avril à 8 h 30. Mais quelques instants après, le capitaine Brouan lui annonce « qu'à neuf heures exactement Boka s'était donné la mort ». Comment ? Boka s'est pendu à la tige de la douche. Puis Houphouët-Boigny précise que le corps du défunt « était encore tout chaud quand le médecin français, un catholique, un croyant qui avait été appelé pour examiner le corps, a dressé le constat de décès. Le médecin a tout tenté pour le ranimer : la mort avait fait son œuvre ». Il poursuit : « Je demande à tous ceux qui ne vou­draient pas me croire et qui ont leurs raisons de ne pas me croire de s'adresser au médecin de Yamoussoukro. (...) Il affirmera ce qui est réalité, qu'aucun sévice n'a été exercé à rencontre de Boka, pas plus qu'il n'a été exercé de sévices à rencontre de Mockey, Banny, Alloh Jérôme, Djessou Lougbo, Ahmadou Thiam, et tant d'autres ». Les commentaires et observations qui suivent portent sur la place prépondérante qu'occupent l'animisme et le fétichisme en Afrique, surtout parmi les intellectuels qui portent toujours sur eux gris-gris et fétiches. Il souligne la foi que des hommes comme Mockey, Koné, Djaument, Boka, ont accordée aux prédictions des marabouts. Houphouët-Boigny argue de la brièveté du délai de 3 à 4 heures mis à faire lire à l'ambassadeur de France en Côte d'Ivoire, Jacques Raphaël-Leygues, la « confession » de Boka, pour assurer que ce document ne peut être un faux, l'écriture et le style du défunt n'ayant pu être imités en un temps si court.

 

A travers ces propos, Houphouët-Boigny apparaît tel qu'il s'est révélé depuis janvier 1963 : fabulateur, fantasque, cynique, diabolique. Son exposé est un tissu de contrevérités assénées avec un aplomb inimaginable. Mensonge que de dire que chaque dé­tenu d'Assabou dispose d'une douche et d'un WC, et que cette douche comporte une tige. On a vu plus haut la disposition des commodités dans les cachots. On a vu également que c'est par des sévices que les aveux désirés sont extorqués, contrairement à ce qu'assuré le président de la République. Contrevérité encore, quand Houphouët-Boigny déclare n'avoir pu recevoir Boka le 5 avril au soir. Ce dernier est arrivé à Assabou dans l'état typique où se trouvent ceux qui sortent des interrogatoires menés par l'homme de Yamoussoukro : contusionné et endolori par les coups. Qui d'autre qu'Houphouët-Boigny lui-même aurait osé mettre dans un tel état une personnalité du rang de Boka ? Pourquoi faut-il s'adresser au médecin de Yamoussoukro sur la nationalité et la foi chrétienne duquel on insiste, pour s'assurer que Boka n'a pas subi de sévices, et qu'il s'est donné la mort en se pendant ? Il eût été tellement plus simple de demander une expertise médico-lé­gale à une équipe internationale, et présenter le rapport établi par cette équipe. Contrevérité toujours s'agissant de l'heure du décès de Boka, et de la réanimation de celui-ci dont le corps « était en­core tout chaud ». Nous avons rapporté plus haut l'heure d'entrée de Samba Ambroise et son attitude aux cachots, et la décomposi­tion du docteur Bandelier après sa visite de quelques minutes. Quelle réanimation ce médecin a-t-il fait en un temps si court ?

 

Le « mémoire », le « testament » de Boka ? Un faux aussi, œuvre d'un magistrat membres de la Cour suprême, africain et franc-maçon proche de Boka. Le faux est réalisé le 6 avril. L'homme qui se prête à cette sale besogne laisse sa marque de magistrat soucieux de l'authenticité des documents judiciaires, en paraphant chaque page de celui-ci au nom du défunt. Ainsi, la lettre prêtée à Boka est la seule du genre adressée par un détenu au président de la République. Le paraphe qu'elle porte la parti­cularise, la singularise et la rend suspecte. Le faux ne fait aucun doute pour ceux qui connaissent le style de puriste de Boka, fort différent de celui utilisé dans le fameux testament. Plutôt que des photocopies de ce « testament », c'est le résultat d'une analyse graphologique qu'il aurait fallu présenter, pour attester que l'écri­ture et le style sont bien ceux de Boka.

 

La surveillance des gardes, trompée par Boka pour se donner la mort ? Un autre arrangement d'Houphouët-Boigny. Boka ne peut avoir trompé quelque surveillance que ce soit, ne partageant avec aucun garde le compartiment des cachots où il est seul. Gar­des et miliciens désertent l'enceinte de la prison, la nuit tombée. De plus, on peut relever que ceux-ci sont demeurés sourds aux bruits semblant provenir des cachots, que les prisonniers ont en­tendus toute la nuit. De même, il est curieux qu'après s'être ac­cusé de tous les péchés, « ordures, pourritures, laideurs d'âme, honte de toute l'humanité »8, Boka se donne la mort. Quel sens donner à un suicide qui ne répond pas au refus d'avouer l'ina­vouable ? Les marabouts, les gris-gris et les fétiches, les revoilà dans l'argumentaire houphouétien, tour à tour dénoncés et tour­nés en dérision. Il est cocasse d'entendre Houphouët-Boigny bro­carder ainsi marabouts, voyants et féticheurs, quand on sait le crédit qu'il leur accorde ! L'histoire tragique du pauvre célébrissime ma­rabout Karamoko Diarrasouba a été déjà contée et commentée.

 

Dans toutes les sociétés du monde, et particulièrement en Afri­que, on porte respect et déférence aux morts, quels qu'ils soient, et quoi qu'ils aient pu faire. Parents et proches sont l'objet de la sympathie et de la compassion de tous. Mais rien, dans tout le discours d'Houphouët-Boigny ce 13 avril, n'exprime respect et déférence envers le défunt, sympathie et compassion à l'adresse de ses parents et proches. Par contre, la volonté de salir la mé­moire de Boka, de sataniser l'homme, et de couvrir de honte et d'opprobre ses parents et proches est trop évidente. Monstrueuse démarche !

 

Le corps de Boka est remis à ses parents, dans un cercueil plombé avec interdiction de l'ouvrir. « La terre bénie de Yamoussoukro ne peut être souillée par un corps comme celui-là. Allez lui trouver une sépulture chez vous », assène Houphouët-Boigny. La région de Grand-Morié en pays abey, dont est originaire le défunt, est investie par l'armée et la gendarmerie dès le 8 avril. Malgré l'interdiction, le cercueil est ouvert, et le corps de Boka examiné. Des traces de coup par objet contondant sont relevées : fracture au niveau des membres supérieurs, œdème au niveau du crâne, de la face et du sexe. Point d'indices de strangulation par pendaison. N'est-ce pas pour dissimuler cette accablante vérité qu'interdiction a été donnée d'ouvrir son cercueil ?

 

La thèse du suicide de l'ancien président de la Cour suprême, présentée par Houphouët-Boigny, ne résiste pas à l'analyse. Le professeur Georges Lavau, dont Boka a été l'étudiant, la récuse dans un article que publie le quotidien français Le Monde, le 24 avril, soit onze jours après la déclaration d'Houphouët-Boigny. (…).

 

Quatre versions de la mort de Boka au moins ont été données.

 

Il y a d'abord celle du Parti révolutionnaire ivoirien (PRI) – un parti clandestin – publiée dans un document en 1966. Incontesta­blement les auteurs de ce document sont bien informés quant à l'aménagement des cachots d'Assabou. Leur argumentation est pertinente. Mais, en tenant compte des témoignages sur le séjour de Boka aux cachots, on ne peut partager leur « certitude que Boka n'est pas mort dans une cellule de la prison de Yamoussoukro, mais que son corps y a été transféré ». A moins que l'homme n'ait été subrepticement extrait nuitamment des cachots, pour y être ramené décédé dans les mêmes conditions, sans que les prison­niers ne s'en soient aperçus. Et les coups entendus par les prison­niers ?

 

La deuxième version complète la précédente, en apportant des précisions sur les circonstances de la mort de l'ancien président de la Cour suprême. Il en ressort qu'Houphouët-Boigny lui aurait dicté sa « confession » le 4 avril, et réclamé des détails le lende­main 5 avril. Mais Boka se serait rebellé et aurait craché à la fi­gure du président de la République qui aurait alors ordonné : « Bé koun hi » en baoulé ; ce qui signifie : « Tuez-le ». Au cours de la bastonnade qui suivit cet ordre, Boka s'en serait pris à Samba Ambroise Koné, membre de l'équipe de bastonnade, et lui aurait fracturé le bras avec une prise de judo ; puis les gardes présiden­tiels auraient, par inadvertance, brisé le cou à l'ancien président de la Cour suprême. En d'autres termes, dans cette version, Boka serait mort hors des cachots à la suite d'une bavure et son corps aurait été transféré secondairement.

 

Selon la version livrée aux prisonniers d'Assabou par les gar­des présidentiels, Houphouët-Boigny arrête Boka le 2 avril dans la perspective de le présenter comme le chef des complots à la réunion du 9 avril des chefs d’Etat RDA de la sous-région qu'il a convoquée à Bouaké, et le fait transférer le 4 avril à l'hôtel de la Plantation. Le 5 avril, le président aurait convié à un déjeuner Boka qui n'est pas encore formellement prisonnier. Un autre con­vive aurait été du repas, l'ambassadeur Henri Konan Bédié. Au cours du déjeuner, Houphouët-Boigny se serait mis à fustiger les comploteurs, et surtout les universitaires, et l'ambassadeur aurait renchéri. Boka aurait alors réagi vis-à-vis de ce dernier, à peu près en ces termes : « Henri, comment peux-tu parler de cette fa­çon ? Tu connais fort bien tous les universitaires qui ont été arrê­tés. Ce sont des camarades, voire des amis à toi. Tu sais très bien qu'ils n'ont monté aucun complot... » Le président irrité par ces propos se serait écrié : « Boka, tu ne crois pas alors aux com­plots ? » Réponse de l'interrogé : « Non ! Je ne crois pas aux com­plots, Président. Pas plus que votre épouse d'ailleurs ». Houphouët-Boigny, hors de lui, aurait alors giflé Boka, qui aurait réagi en faisant une prise de judo à son agresseur, l'aurait terrassé et se serait mis à lui administrer une correction. Henri Konan Bédié aurait alors donné l'alerte en criant : « II veut tuer Nanan ». Les gardes présidentiels et Samba Ambroise Koné auraient fondu sur Boka, le frappant à coups de crosse, de pied, de matraque, etc. Le supplicié aurait été conduit à Assabou, au cachot. Là, il aurait encore été frappé dans la nuit, pour le punir d’avoir voulu « tuer nanan ». Quelle version rocambolesque !

 

Où est la vérité ? Difficile à dire ; mais certaines d'observa­tions permettent de s'en rapprocher. La première, c'est que l'amé­nagement des cachots rend impossible un suicide, du moins tel qu'il est décrit par Houphouët-Boigny. Par ailleurs, les lésions relevées à l'examen du corps de Boka par ses parents montrent qu'il n'est point mort par pendaison, comme l'affirme Houphouët-Boigny, mais à la suite de lésions déterminées par objet conton­dant. Dans quelles circonstances de telles lésions ont-elles pu être produites ?

 

Qu'Houphouët-Boigny ait envisagé de faire de Boka le chef des complots – troisième version – cela ne peut être exclu. Uni­versitaire, franc-maçon, ayant tissé de nombreuses relations à tra­vers le monde occidental à son poste de président de la Cour su­prême, il fait mieux figure de chef de complots qu'Amadou Koné, ou même Mockey considéré comme un fidèle d'Houphouët-Boigny. Au demeurant, même mort, le président ne peut s'empê­cher de faire de lui le chef des complots. Les deux hommes ont-ils déjeuné ensemble ? On est tenté de répondre non. Mais Houphouët-Boigny est un homme si fantasque, si comédien et dissimulateur qu'on ne peut totalement l'exclure. N'a-t-il pas dîné avec Charles Donwahi la veille de l'arrestation de celui-ci ? Maintenant, est-ce à l'occasion de son interrogatoire par Houphouët-Boigny, ou à la suite d'une rixe avec celui-ci que Boka a fait l'objet de sévices ? Il est plus vraisemblable que cela soit survenu au cours de son interrogatoire, le 5 avril dans l'après-midi, par Houphouët-Boigny accompagné de Samba Ambroise Koné et d'Henri Konan Bédié. On a vu que le président est toujours accompagné de certaines personnalités, quand il conduit ses interrogatoires. Il est possible qu'au cours de cet interrogatoire l'ancien président de la Cour suprême, excédé par tout ce qu'il a subi et enduré, ait crié son ras-le-bol en citant madame Thérèse Houphouët-Boigny. Possible également que le président, piqué au vif d'entendre dire que sa propre épouse ne croit pas aux complots, ait ordonné qu'une cor­rection particulière soit administrée à l'impertinent. Il reste ce qui se serait passé aux cachots dans la nuit du 5 au 6 avril. Si les bruits que les prisonniers ont enregistrés comme venant des ca­chots, cette nuit-là, sont en réalité venus d'ailleurs que des cachots, alors Boka est mort à la suite de sévices infligés à la planta­tion, dans le cadre de son interrogatoire. Si par contre ces bruits ont bien été produits aux cachots dont le seul pensionnaire cette nuit-là était Boka, force est d'admettre qu'il s'y est passé quelque chose de monstrueux. En effet, il aurait alors continué à subir secrètement des sévices, et sa mort serait un meurtre, un assassi­nat froid, prémédité. C'est la quatrième hypothèse de la mort.

 

Les circonstances de cette mort demeurent encore obscures. Ce qui paraît sûr, par contre, c'est qu'il ne s'agit pas d'un suicide. Meurtre ? On ne peut se résoudre à y croire. Il reste alors la ba­vure qu'Houphouët-Boigny a cru devoir maquiller, pensant déga­ger ainsi sa responsabilité. Suicide, meurtre ou bavure, sa respon­sabilité est de toutes les façons engagée, la mort étant survenue dans un cachot de la prison d'Etat d'Houphouët-Boigny à Yamoussoukro. La rhétorique développée par le président de la République à propos de cette mort est ridicule et indécente. Elle n'honore point son auteur. Il est manifeste qu'Houphouët-Boigny ne s'attendait pas à une aussi vive réaction de réprobation de la part du monde entier, ignorant peut-être que toute mort d'homme est un événement grave, quel que soit cet homme. D'où ses manœuvres inqualifiables.

 

Monseigneur Bernard Yago, archevêque d'Abidjan, donne son agrément pour l'enterrement de Boka conformément aux rites ca­tholiques. Autant dire que le chef de l’Eglise de Côte d'Ivoire récuse la version du suicide. Houphouët-Boigny considère qu'il s'agit là d'un camouflet inadmissible à sa propre personne. D'autant plus que l'archevêque de Côte d'Ivoire avait rejeté aupa­ravant la demande de sacrements religieux pour son neveu Jacques Aka, refus motivé par le fait que le défunt était divorcé d'un mariage catholique sans l'autorisation requise. En vérité, ce n'est pas seulement la version du suicide de Boka que monsei­gneur Yago récuse. C'est tout le complot qu'il rejette. Cette posi­tion irrite le président de la République, qui envisage d'arrêter l'homme de Dieu. Le projet ne sera pas exécuté, mais marquera à jamais les rapports entre celui-ci et Houphouët-Boigny.

 

Le drame du 5 avril 1964 ne fait même pas changer de mé­thode d'interrogatoire à Houphouët-Boigny. En effet, un autre prévenu trouve la mort à la suite des sévices qui lui sont infligés. Il s'agit de Bassina Konaté, une notabilité de la région de Kong, dont on a voulu faire un marabout d'Ernest Boka. Le 14 août 1964, il est interrogé à la plantation par Houphouët-Boigny, en fin d’après-midi. Vers 19 heures, il est renvoyé en cellule parmi ses compagnons. Il rend l’âme au cours de la nuit. Le drame passe totalement inaperçu hors d’Assabou. C’eût été la seule mort du genre, on n’aurait jamais su qu’Assabou a comporté des morts violentes par coups. »

 

 

 

(Les faux complots d’Houphouët-Boigny, Karthala, Paris 1997 ; pp. 180-190)

 

    L'ENTERREMENT D'ERNEST BOKA

 

«... Le corps était déjà dans le cercueil placé dans une voiture avec des inspecteurs de police et des gendarmes qui devaient l'accompagner à son village natal "Grand-Morié" de la Sous-préfecture d'Agboville. La famille est donc partie avec le corps, le 8. Ils ont pris la route de N'Douci-Agboville. Ils se sont arrêtés à Agboville, car on devait renforcer la garde de gendarmes. Ils sont arrivés à "Grand-Morié" dans la nuit du 8 au 9. Les inspecteurs ont dit qu'ils avaient reçu des ordres, qu'il fallait enterrer Boka immédiatement dans la nuit sans ouvrir le cercueil. Les parents ont argué des coutumes qui exigent que l'on voie le corps avant de l'enterrer, ainsi que les rites de l'exposition du corps, de sa toilette, etc. (…). Les gendarmes s'y sont opposés formellement, mais les parents n'ont pas cédé. Ils ont donc ouvert le cercueil. Ils ont sorti Boka qui présentait des écoulements sanglants des narines, de la bouche, des oreilles, le nez très enflé, et, chose curieuse, pour un soi-disant suicidé par pendaison, la langue ne sortait pas de la bouche. Boka avait également un enfoncement des os du crâne vers la nuque, le dos complètement écorché, la clavicule gauche cassée, des fractures au membre supérieur gauche, les dents cassées, les côtes fracturées. Son sexe était œdématié (très enflé) des suites de violences. Il présentait aussi des fractures aux membres inférieurs. Seuls les pieds paraissaient solides, alors que les membres paraissaient de caoutchouc. On a d'ailleurs trouvé son corps nu dans le cercueil avec un simple tricot de peau et un drap de lit. Donc la famille à procédé à la toilette du corps. Ils ont bien voulu l'exposer, mais le sang coulait encore : on l'a donc remis dans le cercueil, et on l'a laissé dans sa maison natale jusqu'au 9 à 16 heures où on l'a enterré entouré d'un peloton de miliciens, d'inspecteurs, et de gendarmes qui ont empêché les gens d'assister à l'enterrement disant qu'ils avaient reçu cet ordre du Président et que seul son père pouvait l'enterrer. Malgré ça les gens qui étaient au village se sont rendus quand même à l'enterrement ». 

 

(Extrait d'un document de source confidentielle daté du 17 mai 1964). 

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2 mars 2012 5 02 /03 /mars /2012 15:13

Entretien avec Marcel Amondji (février 1991)

 

Cette interview fut réalisée en février 1991 par Carnus Bee, alias Valentin Lia Bi, et le regretté Faustin Gnaoré, pour leur journal, L’EVEIL. Elle aurait dû normalement paraître dans le numéro 15 (mars 1991). Mais ce numéro ne put jamais être diffusé et fut probablement le dernier, du moins à ma connaissance. Pour quelles raisons ? Je l’ignore. Mes interviewers, qui, ce jour-là, m’avaient parus très intéressés par ma petite personne, ne se sont plus jamais manifestés…

 

 

Q – Nombreux sont les Ivoiriens qui ont lu vos livres ; cependant, peu de nos compatriotes connaissent l’homme Amondji. Présentez-vous donc à nos lecteurs.

R – Le nom Amondji est un pseudonyme, Marcel étant mon prénom réel. A partir du moment où j’ai choisi ce pseudonyme pour écrire mes livres, j’ai en même temps choisi de n’être qu’une ombre derrière ces livres. Je voudrais donc autant que possible ne pas m’appesantir sur cette question somme toute secondaire.

 

Q - Depuis quand résidez-vous à l’étranger ?

R – Depuis 1961. Arrêté en France, le 7 juillet 1961, en vue de mon extradition en Côte d’Ivoire, j’ai faussé compagnie à mes gardiens à l’escale de Bamako et, je me suis promis de ne jamais accepter de composer avec le régime Houphouët. Depuis je n’ai eu aucun contact avec les autorités ivoiriennes. Je suis libre de toute allégeance et de tout lien avec les autorités actuelles de la Côte d’Ivoire. Ce qui ne m’empêche pas de me sentir totalement Ivoirien.

 

Q – Depuis le 30 avril 1990, la Côte d’Ivoire s’est réconciliée avec le multipartisme. En tant qu’intellectuel ivoirien vivant au bord de la Seine, ne pensez-vous avoir manqué au rendez-vous de l’histoire politique de notre pays ?

R – Personne n’a rendez-vous avec l’histoire ; surtout pas moi. Je ne conçois pas ma vie par rapport à des résultats et à des échéances politiques précises. Je crois que l’important est d’être un citoyen de la Côte d’Ivoire, où que l’on soit. Si on me démontrait que de si loin il est impossible de rien dire de valable, j’en prendrais mon parti. En attendant, je crois qu’il est possible, même de si loin, de juger valablement de la situation, et peut-être de contribuer à la montrer d’une manière plus complète, plus riche, à des gens qui, parce qu’ils sont immergés dans l’événement, ne peuvent en voir qu’une portion restreinte. Ce n’est pas un choix d’être à l’extérieur, de juger de l’extérieur. Les événements m’ont trouvé à l’extérieur et, à mon sens, les conditions ne sont pas encore réunies pour me permettre de mener en Côte d’Ivoire l’existence d’un citoyen vraiment libre.

 

Q – Nous nous trouvons aujourd’hui dans un contexte de multipartisme. Pensez-vous encore que vous soyez soumis au cérémonial dont vous parlez ?

R – Je pense que la situation est encore telle que des actes que nous pouvons poser, y compris des actes que nous croyons d’opposition, peuvent servir une certaine personnalité, une certaine image de quelque chose que nous refusons. Les conditions actuelles sont extrêmement confuses. C’est pourquoi je préfère me tenir en dehors de ce qui se fait. J’ai pris le risque de n’être qu’un observateur lointain qui n’a pas sa place dans les événements, ni dans les structures politiques. Je crois que je suis fidèle à ce que j’ai toujours été, et que c’est comme cela que je suis le mieux Ivoirien. Je ne veux pas régler ma position en fonction d’Houphouët. Quand je pense à l’avenir de la Côte d’Ivoire, c’est une Côte d’Ivoire débarrassée du culte d’Houphouët…

 

Q – Est-ce à dire que vous n’êtes pas sensible à la souffrance de votre peuple ?

R – Je suis moi-même une partie de la Côte d’Ivoire et, si j’ose dire, une part de la souffrance de mon peuple.

 

Q – Votre position se rapproche de celle de Harris Mémel Fotê qui, répondant à une question du Nouvel Horizon, disait être un « résistant ». Vous considérez-vous comme un résistant ?

R – Il n’y a pas eu que Mémel et moi. En tout cas, pour ce qui me concerne, c’est une affaire qui a touché plus d’une dizaine de personnes, dont mes amis Francis Wodié et Laurent Nguessan Zoukou, entre autres. Quant à me considérer comme un résistant, ce serait lui faire trop d’honneur que de dire que nous sommes des résistants à Houphouët. C’est une chose difficile à faire comprendre aux gens, mais, pour moi, Houphouët n’aura jamais été qu’une simple parenthèse dans l’histoire de la Côte d’Ivoire ; une parenthèse honteuse. Or, je ne vois pas où il y aurait de la gloire à résister à une parenthèse.

 

Q – Depuis l’instauration du multipartisme, près de 30 formations politiques se partagent aujourd’hui l’espace politique ivoirien. Cela suffit-il, selon vous, pour dire que la Côte d’Ivoire est devenue un pays démocratique ?

R – Plutôt que le multipartisme, c’est-à-dire la permission pour chacun de créer son parti, j’aurais préféré la liberté pour chacun d’exprimer son opinion sans encourir l’emprisonnement ou l’exil. Pour cela il n’était pas nécessaire d’avoir plusieurs partis. Il était seulement nécessaire de laisser s’exprimer le plus complètement possible toute la pensée politique que les Ivoiriens sont capables de produire. Naturellement, dans n’importe quel pays, si la liberté existe d’exprimer totalement la pensée politique, la diversité y est aussi;  et si la liberté de le faire est garantie, cela enrichit la vie politique. Sinon nous allons vers un piège plus dangereux que le monopartisme ; vers une situation où, au cas où le pouvoir tomberait aux mains d’hommes décidés à transformer le pays et à y promouvoir une nouvelle forme de gouvernement, ils seraient paralysés par des faux principes. Il faut savoir que tous ces pays qui se disent démocratiques, et qui nous donnent des leçons, ont commencé leur existence moderne, il y a cent ou deux cents ans, et, alors, aucun d’eux n’a placé la démocratie telle qu’ils nous l’enseignent en avant de ses préoccupations. Nous n’avons rien à gagner dans l’application mécanique de doctrines qui affaibliraient en nous les forces dont nous avons besoin pour les changements que nous devons faire si nous voulons vraiment nous en sortir. Je crois être un démocrate en ce sens que je ne préconise ni la dictature militaire, ni la dictature civile d’un individu ou d’un parti, mais la recherche du consensus, d’un esprit de coalition, afin que le plus de monde possible et le plus de cerveaux possible contribuent à créer les conditions de l’exercice de la vie politique dans ce pays. Il faut considérer les symboles de la démocratie que certains mettent en avant de nos jours avec un esprit de responsabilité alerté, si on veut éviter ce nouveau piège.

 

Q – En clair, vous êtes pour un parti unique à l’intérieur duquel se manifesteraient plusieurs tendances ?

R – Je ne dis pas forcément parti unique. Plutôt front unique, front de partis, coalition de partis… ; parce que chacun doit être libre d’avoir son idée. De toute façon, en Côte d’Ivoire, il n’y a jamais eu de parti unique. Nous avons eu un régime sans partis ; un régime politique où Houphouët, pour complaire à ses amis de Paris, a tout fait pour que les Ivoiriens ne disposent pas d’un moyen d’expression et d’action politique. Nous étions dans un système de « No Party Government »…

 

Q – Vos différentes prises de position semblent très critiques à l’égard des partis d’opposition, notamment les quatre partis de la gauche démocratique. Que leur reprochez-vous concrètement ?

R – Merci de me donner l’occasion de dissiper un malentendu. Je me tiens dans la position d’un observateur, mais je suis un observateur qui ne peut pas être indifférent au fond des choses. Dans ces conditions, il me semble que j’ai le devoir de dire, par exemple, qu’à mon sens, il n’y a pas eu une réflexion assez autonome sur la réalité politique du pays de la part de ces différents partis. Il me semble, pour tout dire, qu’on n’a pas su saisir l’occasion de poser le seul véritable problème de la Côte d’Ivoire, à savoir le problème de son indépendance politique vis-à-vis de la France. Il ne suffisait pas de secouer Houphouët ; il fallait détruire son système de fond en comble ! Cela dit, je crois qu’on peut trouver dans chacun de ces partis et chez chacun de leurs dirigeants beaucoup des qualités politiques dont le pays a besoin dans cette phase de son histoire. Il n’y a pas à désespérer. Donc il est aussi permis d’être critique. C’est-à-dire exigeant.

 

Q – Pensez-vous que le problème de la colonisation soit toujours d’actualité, quand on sait que les Africains qui sont aux affaires depuis trois décennies ne passent pas pour des modèles de bons gestionnaires ?

R – Je suis étonné d’entendre une telle question dans la bouche d’un jeune Ivoirien. Permettez-moi de vous poser deux questions. C’était quoi, la colonisation ? Et de quoi sommes-nous libérés ? Lors des derniers événements en Afrique ex-française, tous les journaux de France sans exception ont mis l’accent sur notre dépendance vis-à-vis de l’ancienne métropole. Ils ont mis en avant le fait que nos problèmes proviennent de ce que nos pays sont restés trop longtemps dépendants de la France ; et, à cet égard, la Côte d’Ivoire est tout à fait exemplaire. Et nous, Ivoiriens, nous dirions que la France n’est pas responsable de nos malheurs ! En Côte d’Ivoire, aujourd’hui, les Français que l’on dit « partis », sont encore plus nombreux qu’ils ne l’ont jamais été avant notre prétendue indépendance. Non seulement la décolonisation ne nous a rien apporté, mais elle a mis en place des dirigeants indignes et incapables.

 

Q – Quels sont les enseignements que vous tirez des élections qui viennent de se dérouler en Côte d’Ivoire ?

R – Ma tendance aurait été de préconiser l’abstention ; non pas une abstention passive, mais tout faire pour empêcher l’utilisation de ces élections pour fausser le jeu politique, comme ce fut la cas. Si l’opposition avait été assez forte, assez cohérente, pour donner à la Côte d’Ivoire un manifeste ou un programme politique, même pour le court terme, les gens en face auraient été assez impressionnés pour ne pas avoir recours au genre de subterfuges dont ils ont usé pour casser le mouvement populaire. Lors des événements du printemps 1990, une question importante a été réellement posée : c’est la question de la relève. S’il s’était trouvé des forces oppositionnelles cohérentes et suffisamment crédibles, le choix aurait été fait d’enlever Houphouët pour permettre l’alternance. Il y a eu un moment de flottement, que l’opposition n’a pas su mettre à profit pour imposer les changements attendus par tous. Les gens étaient prêts ; mais pas l’opposition. Les élections, en elles-mêmes et par leurs résultats, ne paraissent pas très significatives de la situation. Elles n’ont rien réglé, et elles ne permettront pas de régler quoi que ce soit. Le système politique ivoirien est conçu de telle sorte que le suffrage populaire ne peut pas conduire à de véritables changements, dans la mesure où la réalité du pouvoir est détenue par des personnages totalement irresponsables, tels Guy Nairay, Alain Belkiri, Antoine Césaréo, etc…

 

Q – Vous qui connaissez le PDCI depuis sa naissance, quel est le système Houphouët ?

R – Houphouët règne parce qu’il a été le héros national à un moment donné, mais aussi parce que, à un autre moment, il a été retourné par les ennemis du mouvement anticolonialiste ivoirien. Les Français, qui l’ont toujours utilisé depuis, ont besoin de lui en tant que leader charismatique du mouvement anticolonialiste ; mais, en même temps, ils ont fait en sorte qu’il ne puisse jamais échapper à leur contrôle. Le système Houphouët a été conçu pour substituer la volonté étrangère à la volonté ivoirienne. Nous venons peut-être d’avoir notre nouveau Guy Nairay en la personne d’Alassane Ouattara… Dans le système Houphouët, la volonté nationale ne joue aucun rôle ; elle est toujours subordonnée à la volonté étrangère.

 

Q – Que pensez-vous de la base militaire française de Port-Bouët ?

R – Il est inadmissible que des troupes étrangères campent sur le territoire national sous quelque forme que ce soit. L’armée nationale doit être organisée de manière à échapper à la tutelle d’officiers étrangers. Ce sont des choses qui, à mon avis, sortent du cadre de la négociation, puisque le pays est indépendant. C’est une question de souveraineté.

 

Q – La nomination d’un Premier ministre, la formation d’un nouveau gouvernement sans les barons du PDCI, Gbagbo et Wodié à l’Assemblée nationale… Tout cela pourrait laisser croire que tout bouge en Côte d’Ivoire. Est-ce votre sentiment ?

R – C’est vrai que tout bouge. Comme dit l’adage, parfois le vice rend hommage à la vertu. Le fait de nommer un nouveau gouvernement soi-disant compétent est un hommage rendu à ceux qui ont toujours dénoncé ce régime. Mais on parle d’un « gouvernement de technocrates ». Quand on dit d’un ministre que c’est un technocrate, cela veut dire qu’il n’a aucune responsabilité et, à la limite, qu’il n’a aucun rôle dans la définition de la politique qu’il va appliquer. Est-ce de cela que la Côte d’Ivoire a besoin aujourd’hui ? J’en doute. Dans un pays tel que le nôtre, et dans les circonstances actuelles, la technocratie n’est qu’un leurre qui permet d’évacuer la politique. C’est pourquoi la meilleure façon de qualifier ce gouvernement, c’est de dire qu’il est politiquement irresponsable, pour ne pas dire illégitime. Avec lui, pour la première fois, on a définitivement effacé toute trace de notre mouvement anticolonialiste de la vie politique active. Tout un symbole, au moment où, en France, certains préconisent une recolonisation de l’Afrique… Quant à l’entrée de l’opposition à l’Assemblée nationale, j’ai déjà répondu quand j’ai dit ma position au sujet des élections telles qu’elles ont eu lieu.

 

Q – Compte tenu des difficultés que connaît la Côte d’Ivoire, quelles sont, selon vous, les priorités pour relancer l’économie ivoirienne ?

R – Il faut commencer par analyser les véritables causes de la crise, sans craindre de donner toute leur importance aux causes dites exogènes, qui peuvent être résumées par un mot : « DEPENDANCE » ! Dépendance politique ; dépendance économique ; dépendance financière ; etc… Après seulement se pose la question de la manière de s’attaquer à la solution de cette crise. Selon moi, il faut payer la dette ; parce que la situation actuelle est dangereuse pour l’avenir de notre peuple ; et parce que nous n’avons pas la force de ne pas payer. Mais il ne s’agit pas de payer tout en laissant le FMI faire la loi chez nous. Il s’agit de payer pour nous en libérer. En somme, il s’agit de racheter notre souveraineté au FMI et à la France.

 

Q – La violation du secret de la confession, si confession il y a eu, par Mgr Yago ne vous a, semble-t-il, pas fait problème.

R – La manière dont Houphouët a présenté cette affaire de complot contre le pape est, à mon avis, une accusation dirigée contre l’archevêque et le clergé. Il s’agissait pour lui de se venger de la lettre pastorale du 18 juillet 1990 en faisant croire à l’opinion qu’un secret de la confession avait été trahi. L’attitude de Bernard Yago, qui a accusé le coup, est tout à fait intéressante en ce sens qu’il a dit que Houphouët a placé son intérêt avant celui de la religion. Je crois le cardinal pour qui j’ai depuis longtemps le plus grand respect.

 

Q – Pensez-vous que l’Eglise doit se limiter à des déclarations de principe du genre lettre pastorale, ou qu’elle doit prendre une part active dans la consolidation de la démocratie en Côte d’Ivoire ?

R – L’Eglise catholique ivoirienne n’a pas à avoir un rôle particulier dans l’Etat et la société. Pas plus que les harristes, les musulmans ou les protestants. Mais, en tant que citoyens, les catholiques et tous les autres croyants ont évidemment leur place, ainsi que leur rôle, et ils doivent occuper l’une et jouer l’autre comme ils l’entendent, dans le respect mutuel.

 

Q – Aujourd’hui, l’Ecole ivoirienne est en perte de vitesse. Quel est votre sentiment devant cette réalité ?

R – J’avoue que quand je pense à l’état dans lequel se trouve notre système éducatif, je me sens mal à l’aise. Et il n’y a pas que l’enseignement. Il y a aussi la Santé, la Sécurité, etc… Tout se tient. Alors, que faire ? Il faut à la Côte d’Ivoire un système politique capable de prendre en charge la construction d’une société moderne, harmonieuse, instruite et libre. Libérée par l’instruction et le développement économique. Sans aucune restriction de l’indépendance et de la souveraineté nationale. Car rien de tout cela ne sera possible si la souveraineté n’est pas rétablie d’une manière totale, et de telle sorte qu’il n’y ait plus ici un seul intérêt étranger qui pèse plus lourd aux yeux d’un gouvernement que les intérêts de cet Etat et ceux de ses citoyens.

 

Q – Que pensez-vous de l’avenir du monde rural ?

R – L’avenir du monde rural, mais c’est tout l’avenir de la Côte d’Ivoire ! Il faut penser le développement comme une chose qui doit commencer au village. Le développement, c’est le développement de la société, de ses structures politiques comme de ses capacités économiques. Il faut que cela commence dans la structure politique la plus élémentaire dans laquelle les Ivoiriens existent, et, cette structure, c’est le village. En outre, le village se trouve être non seulement un lieu de vie, mais c’est aussi un lieu de production culturelle. C’est le tabernacle de notre identité nationale. Le système actuel n’en a jamais tenu compte, sauf en paroles. Quand on fait des lois et qu’on n’y fait aucune référence aux coutumes de nos villages, toujours en vigueur, cela veut dire qu’on abolit ces coutumes ; qu’on les met hors la loi, avec tous ceux qui se guident encore sur elles. Parce que c’est une chose que personne ne peut empêcher. Et c’est l’une des causes de l’inefficacité de ce système : toute une partie de la vie politique réelle n’est pas reconnue. L’avenir du monde rural doit donc nécessairement passer par la réhabilitation des coutumes.

 

Q – Les coutumes étant différentes selon les régions, vouloir les faire entrer dans les textes de loi, ne serait-ce pas courir le risque de morcellement de la Côte d’Ivoire ?

R – La solution qui paraît la plus normale est celle de la législation française appliquée à tout le monde. Seulement cette loi fait problème, car le plus important n’est pas de créer des lois, mais de créer les conditions de la formation des lois adaptées aux Ivoiriens. Il faut donc faire des lois qui tiennent compte des besoins réels des gens ; de la manière dont les gens vivent réellement. La réalité d’aujourd’hui, c’est que, près de cent ans après la naissance de la Côte d’Ivoire, lorsque les Ivoiriens retournent au village, ils y vivent selon leurs coutumes. A mon avis, c’est là une raison plus que suffisante pour qu’on en tienne compte lorsqu’il s’agit de faire des lois…

 

Q – Que pensez-vous de l’avenir de la démocratie en Côte d’Ivoire ?

R – La démocratie n’est pas uniquement liée au multipartisme. L’essentiel pour moi, c’est l’émergence de forces toujours plus nombreuses pour la libération de la Côte d’Ivoire de cette emprise coloniale déguisée.

 

Q – Pour terminer, quel jugement portez-vous sur L’Eveil, et comment pouvez-vous le soutenir ?

R – Un journal tel que L’Eveil ne peut être qu’un journal d’ouverture ; un lieu de rencontres. J’ai été très impressionné par vos deux derniers numéros qui, justement, font référence à cette ouverture. C’était pour moi comme un rêve que je faisais, qui est d’aider la communauté ivoirienne de Paris à s’unir davantage. Cela ne doit pas empêcher les animateurs de ce journal d’avoir leurs propres opinions. Je suis prêt à collaborer à L’Eveil ; à participer à un travail collectif de mise à la portée des Ivoiriens de toutes les informations dont ils ont besoin pour avancer avec sûreté dans cette phase délicate de notre histoire. Tous les Ivoiriens, sans distinction. Car l’identité ivoirienne existe ; il s’agit seulement d’en renforcer la conscience qu’en ont les uns et les autres, tout en respectant la diversité des opinions et des croyances.

 

(Source : L’Eveil n°15, mars 1991)

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11 février 2012 6 11 /02 /février /2012 17:30

Ce dimanche 12 février 2012 verra peut-être nos « Eléphants » rééditer leur exploit de 1992. Espérons que cette nouvelle victoire que nous souhaitons tous ne sera pas, comme la précédente, le prélude d’une nouvelle catastrophe nationale… En effet, à peine quelques jours après le retour triomphal des « Eléphants » avec le prestigieux trophée panafricain, éclatèrent les événements du 18 février 1992, qui virent l’arrestation de plusieurs dizaines d’opposants, dont Simone et Laurent Gbagbo ainsi que leur fils Michel. Alassane Ouattara était alors le Premier ministre, chef du gouvernement, et il assurait l’intérim du chef de l’Etat, absent du pays.

 

Que cette nouvelle finale de la CAN, que  nos « Eléphants » la remportent demain ou pas, soit l’occasion de nous souvenir de ces événements tragiques et de ceux qui en firent les frais, d’autant plus que ce sont à peu près les mêmes qui a été embastillés le 11 avril 2011.

 

A l’époque, j’avais préparé pour le magazine « Le Nouvel Afrique Asie », auquel je collaborais, une réflexion sur le contexte de l’exploit de nos « Eléphants ». Je ne sais plus pour quelle raison, mais cet article fut refusé par la rédaction. Heureusement je l’ai conservé et je suis heureux de pouvoir l’offrir tel quel à nos amis visiteurs, dont beaucoup sont aussi des grands fans de nos « Eléphants ».

 

Marcel Amondji (11/02/2012)

 

 

UNE POTION BIEN AMERE…

 

 

 

Si brillant que soit ce militaire aux yeux du chef de l’Etat, le refus de le sanctionner ne risque-t-il pas d’apparaître comme une permission permanente donnée à la soldatesque de brutaliser quiconque leur déplaît ?

 

 

Les énormes risques pris par la plus haute autorité du pays à l’occasion de cette affaire sont de ceux qui font craindre que le désordre dans lequel la Côte d’Ivoire s’est installée depuis deux ans, n’affecte aussi, désormais, le cœur même du pouvoir. On serait tenté de parler d’une véritable provocation à l’émeute si on n’avait pas vu avec quel empressement les autorités ont cherché à monnayer l’exploit des « Eléphants » en termes de popularité, peut-être, d’ailleurs, en vue de préparer les esprits à accueillir la publication du rapport, remis au président un mois auparavant et gardé secret jusqu’alors, avec indulgence ou, au moins, avec indifférence ; et si on ignorait qu’à l’approche de la date de la toute première cérémonie de remise du « Prix Houphouët-Boigny pour la recherche de la paix », le parrain de cette récompense avait tout intérêt à ce que la paix règne dans sa propre capitale. Un succès éclatant de la cérémonie eût été une fort belle occasion à saisir pour s’en aller la tête haute. Mais, après ce flop, c’est à se demander ce qui pourrait encore être fait pour offrir à « l’homme de la paix » une sortie vraiment digne de lui.

 

 

Nul doute que le président Houphouët-Boigny rêvait de faire de cet événement le couronnement de sa longue carrière ; son chant du cygne, en somme. Du côté ivoirien, la préparation de la cérémonie faisait l’objet de soins attentifs depuis plusieurs mois, sous la direction de l’ancien ministre de l’Education et première victime du Printemps ivoirien, Balla Kéita, qui en a été récompensé récemment par un ministère honorifique, sorte d’évêché in partibus, à la présidence de la République, et par un siège au directoire de l’UNESCO. Il n’est pas facile de croire qu’on s’est donné toute cette peine, et qu’on a fait ensuite, délibérément, tout ce qu’il fallait pour que cela échoue si lamentablement.

 

 

Les convives du déjeuner de l’Elysée et les personnalités réunies place Fontenoy le 3 février n’ont pas pu ne pas entendre les clameurs qui remplissaient les rues d’Abidjan ce jour-là. Si la cérémonie a pu, malgré tout, se dérouler à peu près comme prévu, la participation de celui qui devait en être le parrain y fut remarquablement discrète. Il ne fait pas de doute que la situation qui régnait en Côte d’Ivoire pendant qu’elle avait lieu fut pour beaucoup dans la façon dont les médias ont traité son image comme si, un tel jour, Houphouët-Boigny n’était qu’un badaud quelconque. Comme quoi, s’il y a certainement beaucoup de mérite à rechercher la paix partout à travers le vaste monde, il y en a encore plus à l’établir solidement chez soi.

 

 

L’affaire du rapport sur les incidents de mai dernier n’est qu’une de ces gouttes d’eau qui font déborder les vases et signalent aux inattentifs qu’ils sont déjà trop pleins. La rechute de ces deux derniers mois prouve, s’il en était besoin, que la crise qui secoue la Côte d’Ivoire depuis deux ans est plus profonde qu’on ne veut bien le reconnaître, et, surtout, qu’il est tout à fait vain de croire qu’on la surmontera simplement en la faisant durer. D’autant que, sur le front de l’économie, en dépit des assurances optimistes qui se sont multipliées dans la dernière période, les choses n’ont toujours aucune tendance à s’arranger, bien au contraire. Depuis le lancement du plan Ouattara, la dette intérieure a plus que doublé, passant de 425 milliards de francs CFA au premier semestre 1990, à environ 1.000 milliards aujourd’hui. Toutes les mesures prises jusqu’à présent en vue de l’apurement de cette dette, condition sine qua non de la relance, se sont non seulement avérées inopérantes, mais encore, elles soulèvent toujours plus de mécontentement. Ce qui prouve doublement et la nécessité et l’urgence d’associer des mesures politiques honnêtes aux mesures économiques et financières dictées par les bailleurs de fonds.

 

 

Le président Houphouët-Boigny et son Premier ministre semblaient d’ailleurs en avoir pris leur parti depuis quelques mois, si on en juge d’après leurs appels réitérés à l’opposition chaque fois qu’ils eurent l’occasion de s’adresser publiquement aux Ivoiriens. Cela ne va jamais jusqu’à l’acceptation de la concertation nationale que réclame certains opposants ; mais, de source généralement bien informée, on assurait ces derniers temps que la Côte d’ivoire s’acheminait vers la formation d’un gouvernement pluraliste « à la sénégalaise ». Mais on peut désormais douter qu’un tel arrangement reste encore possible après l’effet si déplorable de la publication du rapport sur l’opinion publique.

 

 

La seule idée d’un gouvernement « à la sénégalaise » implique l’existence ou, au moins, la possibilité d’une entente sans préalable entre le FPI, le parti d’opposition actuellement le plus influent, et le PDCI majoritaire à l’Assemblée nationale. Or, le refus du président de la République de tirer toutes les conséquences du rapport et, qui plus est, dans un langage qui rappelle le ton de son célèbre discours-confession de 1983, ne semble pas précisément fait pour faciliter un aboutissement heureux, ni même la poursuite discrète des convergences qui se dessinaient entre certains milieux proches du pouvoir et la formation de Laurent Gbagbo. Car, les jeunes qui se sont spontanément répandus dans les rues après avoir appris que les auteurs de l’agression de Yopougon et leurs complices ne seraient pas sanctionnés, sont les mêmes qui constituent le public des meetings du FPI et des autres partis d’opposition.

 

 

Tandis que le président Houphouët-Boigny volait en concorde vers Paris ou s’y préparait, le fougueux leader du FPI lui lançait cet avertissement en forme d’ultimatum : « Si nos exigences ne sont pas prises en compte, il n’y aura plus de paix sociale pour toujours en Côte d’Ivoire ». Comme on pouvait s’y attendre, le bureau politique du PDCI n’a pas manqué de se saisir de cette rodomontade pour accuser l’ensemble de l’opposition d’entretenir le désordre pour assouvir des ambitions personnelles. Dès lors toutes les conditions étaient réunies pour l’éclatement des échauffourées du 18 février qui ont fourni à la police et à l’armée l’occasion d’humilier publiquement, dans la personne de plusieurs députés, du président de la Ligue ivoirienne des Droits de l’Homme (LIDHO) et de plusieurs dirigeants politiques et syndicaux, à la fois l’ensemble de la représentation nationale issue des élections de 1990 et l’ensemble de l’opinion publique nationale.

 

 

Remarquons que ces faits se sont produits alors que Houphouët-Boigny et d’autres personnalités de premier plan du régime se trouvaient à Paris depuis plusieurs semaines. On a dit que l’ordre de sévir avait été signé dans cette ville étrangère. Espérons qu’au moins la main qui l’a signé est ivoirienne…

 

 

Mais quoi qu’il en soit, la réunion de tous ces faits montre la profondeur de l’impasse ivoirienne. S’il fallait des preuves que ni le pouvoir, ni l’opposition dans son état actuel n’ont les moyens – ni la volonté peut-être – de rechercher la solution de la crise ivoirienne par des voies pacifiques, civilisées, les déclarations et les faits et gestes des uns et des autres depuis un mois en sont incontestablement.

 

 

Marcel Amondji (février 1992)

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