Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
12 mars 2013 2 12 /03 /mars /2013 19:37

Extrait de l’article de Vincent Hugeux intitulé : « Au Mali les embarras de Paris », lexpress.fr 12/03/2013.

 

Un an après le putsch fatal à la présidence d’« ATT », deux mois après le lancement de l’Opération Serval, la France affronte en solitaire ou peu s’en faut les écueils de la guerre comme ceux de l’après-guerre. Acrobatique.

Deux mois après le déclenchement de l’Opération Serval au Mali, la France combat sur deux fronts : le théâtre militaire et l’échiquier politique. Rien d’inattendu en l’occurrence. Reste qu’en dépit de l’âpreté de la traque aux djihadistes dans le massif des Ifoghas, à l’extrême-nord-est du Mali, le champ de bataille le plus piégeux n’est pas nécessairement celui qu’on croit. (…)

Comme si la complexité du bourbier politique bamakois, peuplé de chevaux de retour amplement discrédités, ne suffisait pas, un trublion galonné persiste à brouiller les écrans radars, le capitaine Amadou Sanogo, « cerveau » du putsch fatal, voilà un an, au second mandat finissant du président Amadou Toumani Touré. « Il faut encore se méfier de lui et de sa capacité de nuisance, admet un initié. D’autant qu’il contrôle pour l’essentiel les services de renseignement maliens. » Cela posé, il y a du mieux. Voilà peu, le président par intérim Dioncounda Traoré, terrorisé, s’abstenait de citer le nom de Sanogo lors de ses échanges téléphoniques, car il se savait sur écoute. Tel ne serait plus le cas…

 

Source : Connectionivoirienne.net 12 mars, 2013

 

 

@@@@



COMMENTAIRE


Plus « nouveau chien de garde » que jamais et moins que jamais journaliste, Vincent Hugeux continue de harceler le capitaine Amadou Haya Sanogo comme s’il s’agissait d’un ennemi personnel.

Un vrai journaliste recherche et recueille les faits et les porte à la connaissance du public après s’être assuré de leur exactitude. Un vrai journaliste sait que ses lecteurs n’ont rien à faire de ses sentiments ; qu’ils veulent seulement qu’il leur apporte des faits véridiques, afin qu’ils puissent se faire leurs propres idées sur les événements qui les intéressent.

Le chien, comme dirait l’autre, c’est celui qui aboie aux basques du quidam qui ne lui a rien fait et avec qui il n’a rien à voir…

Qu’est-ce que le capitaine Sanogo a fait à ce « journaliste » ? Ce jeune homme est un officier malien. C’est en tant qu’officier malien qu’il a pris sa part dans le mouvement qui a chassé le fantoche Amadou Toumani Touré du palais de Koulouba où, recherchant des complicités jusque dans les rangs des soi-disant djihadistes, celui-ci complotait benoitement de se maintenir après l’échéance de son dernier mandat constitutionnel. Citoyen vigilant et patriote conséquent, le capitaine Sanogo a fait son devoir tel qu’il se le représente, et beaucoup d’autres Maliens avec lui, civils ou militaires. C’est le type d’homme qui, en matière de civisme et de patriotisme, pourrait en remontrer à des dizaines, voire des millions de ces vincents-hugeux haineux et imbus de cette vanité raciale si caractéristique des dupont-la-joie de toutes les époques. De tels hommes, de quelque nation ou de quelque couleur qu’ils soient, les vincents-hugeux écument de rage dès qu’ils les flairent… L’histoire de la France hexagonale comme celle de la France colonisatrice foisonnent de tels spectacles.

Qu’est-ce que le capitaine Sanogo a bien pu faire personnellement à Vincent Hugeux ? Rien. Il a seulement le tort de ressembler à ces Françaises et ces Français d’hier et d’aujourd’hui qu’instinctivement les vincents-hugeux haïssent. 

Marcel Amondji

Repost 0
Published by chato9.over-blog.com - dans Chroniques
commenter cet article
11 novembre 2012 7 11 /11 /novembre /2012 21:32

Déclaration du Pdci-Rda au soir du premier tour

 

« Le PDCI-RDA a constaté que l’élection présidentielle du 31 octobre 2010 s’est déroulée de façon globalement satisfaisante malgré quelques actes de violence relevés ça et là dans les zones de forêts.

Le PDCI-RDA note également le fort taux de participation des Ivoiriens à ce scrutin, signe d’une réelle volonté de changement.

Toutefois, le PDCI-RDA dénonce le climat d’opacité entretenu par la commission électorale indépendante lors des opérations de dépouillement des bulletins de vote, ainsi que lors du comptage des suffrages.

C’est ainsi que les représentants des candidats n’ont pas été admis à prendre part ni à la centralisation ni à la consolidation des résultats comme arrêté d’accord partie.

D’ailleurs, la mission d’observation électorale de l’Union Européenne en Côte d’Ivoire a relevé cette opacité et trouvé inacceptable le refus de la CEI d’autoriser l’accès sans « explication rationnelle » à ses locaux et en plusieurs endroits du pays à ses observateurs. La mission a également noté que l’acheminement des PV des bureaux de vote jusqu’à Abidjan et leur traitement posent problème.

Dans ce même ordre d’idées, de nombreux éléments matériels fondent la suspicion qui pèse sur le processus de proclamation des résultats. Ainsi, on constate des erreurs de calcul des voix obtenues par le candidat BEDIE dans nombre de localités notamment à Soubré où la CEI a proclamé pour BEDIE 55.971 voix au lieu de 56.129 et pour Laurent GBAGBO 31.126 voix au lieu de 30.472. Il en est de même à Grand Bassam où le candidat Laurent GBGBO est crédité de 22.189 voix au lieu de 12.000, ce qui fait un écart de plus de 10.000 voix. Ce genre d’anomalies est constaté dans plusieurs localités du pays.

Fort de tout ce qui précède, le PDCI-RDA doute de la crédibilité des résultats proclamés.

Le PDCI-RDA dénonce une volonté manifeste de tripatouillage des résultats.

Le PDCI-RDA exige l’arrêt de la proclamation des résultats et le recomptage des bulletins de vote. »

 

Fait à Abidjan, le 3 novembre 2010

Le Directeur national de campagne, Prof. Alphonse Djédjé MADY

 

 

COMMENTAIRE

 

L’un des faits les plus mystérieux de ce que d’aucuns qualifient de « crise postélectorale » – mais qui n’est pas que cela, tant s’en faut ! –, c’est l’évolution de l’attitude du candidat Bédié face à son résultat du 31 octobre 2010. Le premier à dénoncer des « tripatouillages » ayant eu pour but et pour résultat de l’éliminer artificiellement du deuxième tour, et le premier à demander – logiquement – un « recomptage » général des bulletins de vote, il rengaine brusquement ses griefs, ses récriminations et ses prétentions dès qu’il se retrouve derrière la muraille du Protectorat franco-onusien du Golf Hôtel. La veille, il estimait que le suffrage universel l’avait placé devant Ouattara ; le lendemain, sans explication, il se range avec armes et bagages derrière le même Ouattara…

Un miracle ? Si c’en était un, il fut beaucoup aidé par la République française dont tout le monde a pu mesurer l’engagement picrocholien du président d’alors, Nicolas Sarkozy, aux côtés des fantoches actuellement au pouvoir à Abidjan. C’est du moins ce qu’affirme le quotidien abidjanais Le Temps dans sa livraison du 18 novembre 2011, sous le titre « Paris veut déposséder Bédié de ses biens » (article signé d’un certain K.K.M.) :

« Le candidat du Pdci dut accepter d’être sacrifié lors de la présidentielle de 2010 au profit de son allié, dans la vaste stratégie de fraude qui l’a fait arriver en troisième position, derrière le candidat du Rdr, là où il aurait dû le battre pour affronter Laurent Gbagbo au second tour. On était donc en droit de penser qu’après avoir rempli son « contrat », Bédié trouverait le répit. Et que Sarkozy lèverait l’hypothèque que l’Elysée fait peser sur ses biens en France. Que non ! Le chantage et les pressions continuent. Pour demander à Bédié de se tenir tranquille auprès de son allié de circonstance. Car on sait que Bédié et Ouattara n’ont pas la même vision des choses sur plusieurs points. (…). La France ne peut pas se permettre de laisser Bédié prendre ses distances avec le régime Ouattara. Car, si Ouattara s’appuie sur les armes pour maintenir sa dictature, il a grandement besoin de la parodie de légitimité que seule la présence de Bédié au sein du Rassemblement des houphouétistes pour la démocratie et la paix (Rhdp) peut lui conférer. Aussi, indiquent nos sources, ces derniers temps l’Elysée se serait mis à agiter de façon plus énergique l’épouvantail de la confiscation des biens et du gel des avoirs de Bédié. Plusieurs notes auraient été adressées dans ce sens au président du Pdci en guise d’avertissement. Et, pour lui montrer que ce n’est pas un jeu, Paris pourrait mettre partiellement sa menace à exécution en usant du stratagème classique d’accusation d’« enrichissement illicite », de « biens mal acquis » que la France n’hésite pas à déployer, avec la participation de la justice française, contre les chefs d’Etat africains qui refusent de se laisser dicter leur conduite. »

Mais en politique il n’y a pas de mystères ; et dans la Côte d’Ivoire telle qu’Houphouët nous l’a laissée, encore moins qu’ailleurs. La posture adoptée par Bédié depuis la création, à Paris ! – précision importante –, de la coalition dénommée « Rassemblement des houphouétistes pour la démocratie et la paix » (RHDP), est sans doute ce qui, en la circonstance, correspond le plus à sa vraie personnalité. Mais rappelez-vous le Bédié bouffi de vanité qui, le 22 décembre1999, s’adressant aux députés de la nation, martelait ces paroles qui durent sonner aux oreilles françafricaines comme une véritable déclaration de guerre. Des paroles dignes du marbre. Des paroles que, jusqu’à ce fatidique 22 décembre 1999, on n’avait entendues qu’à Conakry en 1958, à Léopoldville en 1960 ou Ouagadougou entre 1983et 1987 :

« La citoyenneté est la pierre angulaire de la démocratie et de la souveraineté nationale. La démocratie n'est pas le libre cours laissé à des minorités violentes qui veulent imposer leur point de vue en dépit des lois. Par exemple, vouloir empêcher l'application de dispositions constitutionnelles ou le déroulement régulier d'un scrutin ne sont pas, c'est le moins qu'on puisse dire, des actes démocratiques. Les changements démocratiques ne s'obtiennent pas par la violence et dans la rue mais pacifiquement dans les urnes. Deuxième point : La citoyenneté est la pierre angulaire de la démocratie et de la souveraineté nationale. Même si, dans certains pays, l'on a récemment étendu le droit de vote à certains non nationaux (lors de scrutins locaux, à titre expérimental), la citoyenneté, c'est-à-dire la capacité de voter et de se présenter aux suffrages, est fondamentalement et, pourrait-on dire, consubstantiellement attachée à la nationalité. A plus forte raison lorsqu'il s'agit de la candidature à la magistrature suprême. C'est parce que la Côte d'Ivoire est un pays d'accueil largement et généreusement ouvert qu'il a paru au législateur qu'il était nécessaire que la nationalité des candidats découle à la fois du droit du sol et du droit du sang, c'est-à-dire à la fois de la naissance sur le territoire national et de la filiation. Quoi de plus logique et de plus naturel ?

L'intégration à la communauté nationale est un processus et non pas le résultat d'un coup de baguette magique à effet instantané. A fortiori est-il concevable, et même convenable, quoi qu'on puisse juridiquement le faire, de chercher à tirer parti, de façon la plus intéressée, d'une éventuelle appartenance à plusieurs nationalités ? Quelles sont ces personnes qui se disent Ivoiriennes les jours pairs et non Ivoiriennes les jours impairs ? N'y a-t-il donc pas, dans nos formations politiques, assez de personnalités ivoiriennes présentant les qualités requises pour être des candidats valables à l'élection présidentielle ? Oserais-je ajouter que dans les pays où certains se donnent volontiers en modèles, voire en censeurs, il existe des dispositions légales semblables aux nôtres et qui s'appliquent aux conditions de l'éligibilité à la magistrature suprême.

C'est ce lien fort entre nationalité et citoyenneté qui fonde la souveraineté et l'indépendance de la Nation. Aujourd'hui, cette souveraineté et cette indépendance sont grossièrement mises en cause par des personnes et des organisations qui s'arrogent la faculté de décider de ce qui est bon pour les Ivoiriens. Nos aînés n'ont pas lutté pour l'indépendance pour que nous acceptions aujourd'hui de nouvelles soumissions. La nationalité, la citoyenneté, la démocratie et la souveraineté nationale sont les quatre côtés d'un carré magique qu'il nous faut défendre avec calme et détermination devant ces ingérences inacceptables. C'est aux Ivoiriens de décider par eux-mêmes, pour eux-mêmes, et de choisir librement l'un d'entre eux pour conduire le destin de la Nation en refusant les aventures hasardeuses et l'imposture insupportable ». (Fraternité Matin du 23 décembre 1999).

Quel contraste, n’est-ce pas ?, entre ce Bédié-là et le Bédié d’aujourd’hui qui joue si bien les nécessités dans l’ombre et au service de ceux qui l’on renversé !

 

Les mêmes causes, dit l’adage, entraînent toujours les mêmes effets. La même sorte de défi avait coûté la vie à Lumumba et Sankara, et à Sékou Touré la tranquillité durant toute la durée de son règne. Mais Bédié lui, plus chanceux ou, plus vraisemblablement, moins craint, encourut seulement l’interruption brutale d’une carrière lucrative jusqu’alors sans accrocs.

Ceux qui l’ont retourné après sa chute devaient bien le connaître. Ils devaient savoir que c’est un homme à facilement s’accommoder de la perte du pouvoir, mais pas de la perte de son confort domestique. Que, pour préserver ce confort, il était capable de sacrifier le fameux « carré magique » dont il entretenait hypocritement les députés ce fatal 22 décembre… Bref, qu’il suffirait de l’effrayer un peu pour le révéler à lui-même tel qu’il est profondément.

 

Reste, pour nous, à nous expliquer comment ce petit arriviste, qui ne serait jamais monté si haut s’il n’avait pas été porté par la faveur d’Houphouët, a-t-il pu se croire assez fort pour défier ainsi les autorités françaises alors qu’il ne pouvait pas ignorer leur susceptibilité, ni l’emprise multiforme qu’elles continuent d’exercer sur la Côte d’Ivoire, ni leur capacité de nuisance tant de fois constatée ici et ailleurs ? C’est que, à force de se raconter des histoires sur Houphouët et ses prestiges, Bédié s’était persuadé qu’il lui suffisait d’être le président de la Côte d’Ivoire pour en imposer au monde entier… Ne raconte-t-on pas qu’Houphouët était universellement respecté et qu’il était si influent qu’il pouvait se permettre de manipuler Foccart et De Gaulle soi-même ? C’est ainsi que, devenu président à son tour, Bédié se crut aussi de taille à défier la France. Elle n’aimait pas son concept d’« ivoirité » ? Qu’importe ! Tant que Ses reproches et Ses mises en garde à ce propos restèrent des paroles verbales, il crut qu’il ne courait aucun risque à persévérer. Il le croyait encore le jour où, fuyant les tueurs du général Guéi, il alla se livrer à Son 43e BIMa et fut déporté chez Elle. Sans doute persista-t-il dans cette illusion au début de ce drôle d’exil, jusqu’à ce que, exaspérée par tant de sotte prétention, la France décide d’employer ces grands moyens dont nous parle Le Temps. Alors Bédié fut bien obligé d’admettre que, vu de France, un président de la République de Côte d’Ivoire était vraiment peu de chose…

 

En prenant les choses sous cet angle, l’histoire que rapporte Le Temps est au moins plausible. Car même si le rôle d’eunuque en chef qu’il tient dans le sérail ouattariste est celui qui va le plus naturellement au sybarite natif de Doukro, c’est quand même le genre de rôle qu’un homme quel qu’il soit accepte difficilement de jouer, à moins qu’il n’y soit énergiquement poussé par une cause extérieure.

 

L’autre leçon de cette histoire tragi-comique, c’est que nous pouvons y trouver un biais pour comprendre comment fut inventé le personnage d’Houphouët, que Bédié, avec beaucoup d’autres, revendique comme son modèle. Lui aussi, d’abord, les Français l’attirèrent chez eux, en 1950, en lui faisant peur. C’est à quoi servit le meurtre du sénateur Biaka Boda ! Puis ils lui mirent entre les mains le même marché : « Ou bien tu te soumets, ou bien on te casse ! » C’est ainsi qu’ils ont toujours agi dans ce pays, depuis le temps du gouverneur Angoulvant, avec ceux qui osent leur résister.

 

Marcel Amondji

Repost 0
Published by chato9.over-blog.com - dans Chroniques
commenter cet article
6 novembre 2012 2 06 /11 /novembre /2012 12:58

« Il y a quatre ans, le cœur de l’Afrique battait au rythme de l’élection américaine. Pensez donc, pour ces grands sentimentaux, un frère allait entrer à la Maison-Blanche. L’émotion est nègre. Très peu d’Africains ont pris la peine d’user de la raison pour comprendre que l’élection qui se déroulait, désignerait le Président américain. (…). Obama était édifié par l’expérience des Jackson, Powell, de tous ces Noirs qui avaient rêvé de la Maison-Blanche et n’avaient pas dépassé le cap de l’investiture par leur parti. Il avait compris que l’Amérique n’était pas prête à élire un «descendant d’esclave», mais qu’elle était mûre pour poser un acte fort pour l’égalité raciale. Ceux qui ont une expérience des Usa, notamment du côté de la Virginie, du Mississipi ou de l’Alabama, savent qu’une bonne frange d’Américains blancs est encore rétive à cohabiter avec les Noirs. (…). Obama sait tout cela. Son ascension vers le sommet passe donc par la construction d’une identité qui l’éloigne le plus possible de cette population. » AFP 05 Novembre 2012

 

Si l’élection de Barack Obama il y a quatre ans comme président des Etats-Unis fut une telle surprise pour certains, c’est parce qu’ils n’avaient pas tiré toutes les leçons des deux candidatures à la candidature du pasteur Jesse Jackson. A l’époque, réagissant à un article de Obama-ou-Romney.jpgla revue (encore) soviétique en Français « Temps Nouveaux », j’avais adressé à son directeur une lettre, restée sans suite, qui de ce fait reste pour moi toujours actuelle. Et actuelle, elle l’est d’autant plus que la question que je me posais à la fin, et qui me semblait être la seule vraie question posée tant par le fait même de la candidature de Jesse Jackson que par la remarquable progression de son score entre 1984 et 1988, est toujours ouverte, après (ou malgré) quatre années de présidence …Obama.

Alors que nous attendons non sans anxiété – et pas seulement les Noirs d’Afrique ou d’ailleurs – de savoir si Barack Obama sera reconduit aujourd’hui ou si les électeurs lui préféreront Mitt Romney, j’offre à nos lecteurs cette lettre vieille de 24 ans, comme ma contribution personnelle à la compréhension des enjeux – relativement à la question des relations « raciales », notamment – d’une élection présidentielle étatsunienne à notre époque.

 

Lettre au directeur de Temps Nouveaux

 

J’ai tenu, malgré certains scrupules, à vous faire part de ma surprise, en lisant l’article de Galina Borissova sur Jesse Jackson (TN-18/88), d’y rencontrer des énoncés du genre :

 

1-  “Les descendants des anciens esclaves n’ont pas pardonné à leurs maîtres. Et les descendants de ces derniers le savent. Ces animosités réciproques ne peuvent être aplanies ni par la réduction du clivage dans les niveaux de vie, ni par les acquis des combattants pour les droits civiques des années 60, ni par les possibilités offertes aux citoyens de couleur d’atteindre le sommet de la pyramide sociale, ni l’égalité du droit à l’instruction (quoique, là encore, les choses se présentent mieux sur le papier que dans la réalité). Apparemment, cent ans ne suffisent pas pour refaire la mentalité d’une nation, comme l’exemple américain n’est pas le seul à le prouver.”

 

2-  “J’avoue que je ne me suis jamais sentie si mal à l’aise que sous les regards de certains habitants d’Harlem fumant sur les marches d’une maison. Je sentais leur haine monter depuis quelque recoin de l’inconscient.”

 

3-  “On se demande aussi logiquement si Jesse Jackson est prêt à surmonter le complexe inconscient du ressentiment pour le mal que lui a causé l’Amérique blanche.”

 

4- “Il n’empêche que l’Amérique des années 80 n’est pas prête à être gouvernée par un président noir.”

 

Sans vouloir faire un procès d’intention à G. Borissova ni, à plus forte raison, à Temps Nouveaux que je lis avec le même intérêt depuis que je l’ai découvert il y a plus de vingt ans, j’estime qu’il n’est pas possible de laisser passer cet article sans relever ces opinions qui ne dépareraient pas la panoplie des idéologues qui font l’opinion en Occident.

Tout d’abord, je voudrais faire observer que les noirs américains – qui, soit dit pour mémoire, ne sont pas tous des noirs si on n’envisage que leur morphologie. Ainsi, par exemple, votre Pouchkine serait un noir s’il était né aux Etats-Unis ! – n’ont nullement besoin de remonter jusqu’à l’esclavage pour trouver les raisons et les causes de la haine que G. Borissava a cru voir dans le regard de certains habitants de Harlem. En effet, la situation actuelle des relations raciales dans ce pays n’est liée à l’esclavage que d’une façon très indirecte. La situation actuelle des noirs dans la société américaine résulte essentiellement des institutions racistes développées postérieurement à la guerre civile et à l’abolition de l’esclavage.

L’éminente personnalité noire W.E.B. DuBois rapporte que nombre d’observateurs ont remarqué après la guerre de sécession que les sudistes semblaient avoir détourné leur colère du gouvernement fédéral pour la reporter sur le peuple de couleur. L’évolution d’un Fitzhugh, le principal idéologue sudiste de cette époque, en est d’ailleurs la preuve. Après avoir passé une bonne part de son existence à dénoncer la négrophobie, tout en étant du reste un esclavagiste ainsi que l’écrit son biographe, il a lui aussi fini comme un négrophobe. Après la guerre de sécession, il se mit à décrire les noirs dans des termes qui l’eussent révolté quelques années plus tôt (…). D’après E. Genovese (The World the Slaveholders Made), la négrophobie peut être rattachée aux traumatismes de la défaite et de la reconstruction.

Contrairement à ce qui s’est produit dans d’autres pays de la région, où la discrimination raciale perdit peu ou prou de sa rigueur après l’abolition de l’esclavage, aux Etats-Unis elle se renforça sans cesse à partir de l’abolition. Il est établi que c’est pendant les dernières années du 19e siècle, donc trente ans environ après la fin de la guerre civile, que la violence raciste vis-à-vis des noirs devint systématique. C’est à cette période, entre 1890 et 1900, qu’il y eut le plus de lynchages : en moyenne 154 par an ! C’était l’époque où, écrit Henri Alleg (SOS America), le lynchage donnait lieu à de véritables fêtes populaires ; les gens étaient avertis par avance et les familles venaient sur les lieux avec leur pique-nique.

Aujourd’hui, certes, on ne lynche plus ; mais le racisme n’en conditionne pas moins l’existence des noirs américains. Pour des millions d’entre eux, les pratiques d’exclusion de la vie civique, sanctionnées ou non par des lois formelles étatiques ou fédérales ; les meurtres individuels ou massifs ; les dénis de justice ; la privation d’instruction, la relégation dans des métiers, des fonctions ou des tâches subalternes, et la ségrégation dans l’habitat ne relèvent pas de complexes freudiens logés dans “quelque recoin de l’inconscient”, mais sont des réalités qu’ils doivent quotidiennement affronter.

L’expression “les descendants des ex-maîtres” que G. Borissova emploie pour désigner les blancs n’a aucune justification historique, si elle n’est pas une mystification pure et simple, ainsi que la suite le donne à penser. En effet, la plupart des noirs américains reconnaissables à leur couleur sont des individus métissés à divers degrés. Eux aussi sont donc les descendants des ex-maîtres. Mais surtout, la plupart des blancs qui peuplent les Etats-Unis ne sont pas des descendants d’ex-maîtres d’esclaves, mais des immigrants arrivés dans le pays après l’abolition, et qui n’y sont pas toujours arrivés, loin s’en faut, dans un état social et culturel différent de celui qu’avaient les noirs au lendemain de l’abolition lorsqu’ils se retrouvèrent libres, mais sans instruction, sans terre, sans outils et sans toit. En 1865, le voyageur français Duvergier de Hauranne observait un groupe d’immigrants embarqués dans le même train que lui : “C’étaient des paysans de Bohême avec leurs pieds nus, leurs costume nationaux et leur saleté séculaire (…). Ces braves gens sont de futurs yankees. L’an prochain, ils auront pris le costume et, l’année suivante, le langage de leur nouveau pays ; leurs enfants seront des hommes modernes et ne se souviendront plus de leur pays natal…”

En effet, contrairement aux noirs qu’ils fussent déjà libres avant l’abolition ou libérés par elle, les immigrants européens avaient l’avantage d’être des blancs. Aucun stigmate pouvant trahir leur ancienne condition ne les différenciait des blancs déjà en place. Grâce à quoi ils bénéficiaient tout naturellement de l’exclusion des noirs. Même, beaucoup de ces nouveaux venus devinrent des racistes virulents, comme les noirs de New York l’apprirent à leurs dépens avant même la fin de la guerre civile.

Ce qu’on appelle le problème noir est fait aussi de cette injustice dans le sort fait aux uns et aux autres et dont tous les blancs ont profité et aucun noir. Dans ces conditions, est-il honnête de donner à croire que les blancs seraient en quelque sorte d’innocentes et patientes victimes d’un ressentiment imaginaire ou, tout au plus, seulement motivé par des souvenirs inconscients du temps de l’esclavage ?

Au lieu d’écrire : “cent ans ne suffisent pas”, ne vaut-il pas mieux écrire : “cent ans ne suffisent pas si les hommes n’y mettent pas du leur” ? Car enfin, ce n’est certainement pas une question de temps, ni même d’intention déclarée, mais une question de volonté et d’application. Avant de dire : “il n’y a pas d’espoir”, ne faut-il pas d’abord essayer, et essayer sérieusement avec esprit de suite, quand il y va de la dignité et même de la vie de millions de gens ?

Puisque G. Borissova en appelle à d’autres exemples, outre celui des Etats-Unis, pour étayer son opinion, sans préciser lesquels, je me permets de citer l’opinion de votre poète Oljas Souleimanov (TN-15/88) : “Nous n’avons pas le droit de transférer des faits isolés du passé dans l’aujourd’hui en transmuant les outrages d’antan en souffrances actuelles de toute une nation qui de nos jours fait partie d’une grande famille de peuples et constitue une république au sein d’un Etat multinational.” Il s’agissait, je crois, de mettre en garde contre certains phénomènes aberrants observés ces derniers temps dans les relations inter-nationales en Union soviétique. Je suis sûr que, comme moi, tous les amis de votre pays se réjouissent de ce que chez vous, apparemment, personne ne prend son parti de telles choses.

Aux Etats-Unis par contre, la transmutation des outrages d’antan en souffrances actuelles n’est pas un phénomène aberrant ; c’est la règle ! Et c’est peu de dire que dans ce pays rien n’a été vraiment fait pour en finir avec les conséquences de l’esclavage, ni avec celles des lois Jim Crow, ni avec celles de la ségrégation dans l’habitat entraînant l’inégalité dans l’éducation, l’accès aux soins de santé, le travail et la rémunération. Ce pays dont on dit sans cesse qu’il donne sa chance à chacun a toujours refusé et continue de refuser toute chance à ses citoyens noirs.

Aussi peut-on s’étonner que G. Borissova use de l’expression “animosités réciproques” pour désigner une situation dans laquelle les noirs n’ont aucune part, sinon comme victimes, récalcitrantes certes, mais sans vrai recours depuis plus de trois siècles.

Quant à la touchante confidence sur la peur qu’elle éprouva pendant sa visite à  Harlem, j’avoue qu’elle me rappelle une vieille caricature antibolchévique : l’homme au couteau entre les dents ! C’est, de ma part, une impression purement subjective, mais je veux être aussi sincère et spontané que votre journaliste. Cela dit, se peut-il que dans le regard de ces pauvres gens elle n’ait su voir que la haine et rien de leur immense détresse ?

Hélas ! il paraît que glasnost et perestroïka nous réservent aussi, parmi les nombreux bienfaits espérés qui les justifient, des visions peu agréables comme, par exemple, celle d’une journaliste de Temps Nouveaux parlant de Harlem comme si elle écrivait pour les lecteurs du Figaro !

Il me semble que dans Temps Nouveaux, qui, même avant la perestroïka, n’avait pas d’équivalent en Occident, on ne devrait jamais dire les choses à moitié lorsqu’il s’agit d’éclairer la situation et l’avenir des relations raciales aux Etats-Unis. Car il y a le risque d’accréditer l’idée que le système ségrégationniste trouve sa justification dans les vices et les attitudes des noirs eux-mêmes ; ou bien, que la haine est toujours du même côté, celui des noirs. Or, les noirs tels que G. Borissova nous les montre à travers les jugements condescendants de certains blancs, et tels qu’elle-même les aurait perçus à Harlem, sont une création du système ségrégationniste. Quant à ce qui se passait selon elle dans l’inconscient des habitants de Harlem à sa vue, je voudrais lui poser une question : est-ce qu’elle s’imagine que si elle avait été noire et qu’elle se fût aventurée dans une zone résidentielle blanche, c’est de l’amour qu’elle aurait lu dans le regard des blancs occupés à tondre le gazon devant leurs coquettes maisons ?

J’en viens, pour terminer, à ce qui paraît être la conclusion de l’analyse de G. Borissova ; analyse qui doit tant au freudisme et si peu au matérialisme dialectique : “L’Amérique des années 80 n’est pas prête à être gouvernée par un président noir”. A quoi cette “nouvelle” rime-t-elle ? Je ne dis pas qu’elle n’est pas vraie ; je dis qu’elle n’apporte rien à l’article de G. Borissova, au contraire !

Si on en juge d’après son programme politique, le plus clair et le plus exigeant de cette campagne, ce n’est pas en tant que noir que Jesse Jackson serait élu, s’il est élu. Si tel devait être le cas, il eût été préférable pour lui de se présenter à cette élection vêtu d’une livrée de majordome, d’un habit de groom ou d’un costume de jazzman. Il est vrai, cependant, qu’il y a des gens qui sont intéressés à ce que sa compétition avec Michael Dukakis soit perçue par le public comme une lutte entre les noirs et les blancs.

Il est déjà évident que le candidat démocrate à l’élection de 1988 ne sera pas le descendant (en partie) d’esclaves noirs arrivés peut-être au début du 17e siècle, mais le fils d’immigrants grecs de 1912. Pour autant, les années 80 ne resteront pas dans l’histoire comme celles où l’Amérique n’a pas élu un noir à la présidence, mais celles où, candidat à deux élections présidentielles successives – primaires, il est vrai –, un noir a vu son audience s’élargir très sensiblement de l’une à l’autre, jusqu’à talonner celle des plus grands favoris ; ce qui prouve que les limites de son électorat potentiel dépassent celles de la minorité noire.

Pour la première fois dans l’histoire des Etats-Unis, une fraction considérable du corps électoral comprenant, certes, presque l’ensemble des noirs inscrits sur les listes électorales, mais aussi beaucoup de blancs, affirme par son vote que seul l’échec aux élections après une compétition loyale, et rien d’autre !, peut interdire la présidence des Etats-Unis à un citoyen américain né dans le pays.

Telle est la seule vraie leçon de la campagne en cours. On peut regretter que G. Borissova ne l’ait pas souligné suffisamment et qu’elle ait préféré cette “nouvelle sensationnelle”, au risque de se faire le relais d’une opération de diversion médiatique qui se développe en Occident et dont l’objectif évident est de barrer la route d’une éventuelle vice-présidence à Jesse Jackson en cas de victoire démocrate. Il n’est pas indifférent que, depuis la fin de la dernière guerre mondiale, trois vice-présidents aient directement accédé à la présidence pour des raisons diverses. Ceux qui ont placé Jesse Jackson juste derrière Michael Dukakis acceptent cette éventualité ; donc il est absurde de claironner : “L’Amérique des années 80 n’est pas prête… etc.” Les électeurs de Jackson ne sont-ils pas, eux aussi, l’Amérique ?

En réalité, ce n’est pas l’Amérique, mais seulement les racistes qui ne sont pas prêts et qui font mine de s’épouvanter d’un fantôme dans l’espoir de détourner l’attention du public de la véritable question que pose la performance du candidat noir, à savoir : est-ce que les leaders du parti démocrate sont prêts à saisir cette occasion pour donner le coup décisif à la discrimination raciale dans le pays, et dans tous les domaines ?

Depuis quelques semaines on entend dire qu’un ticket Dukakis-Jackson conduirait inévitablement les démocrates à l’échec. Il est également question de complots en vue de l’assassinat de Jesse Jackson. Tout cela relève de manœuvres de basse politique qui visent à annuler le principal acquis de la prodigieuse campagne de ce candidat, à savoir : la démonstration désormais faite que des millions d’Américains sans distinction de couleur sont décidés à en finir avec tout le système ségrégationniste. Après tout, dans le passé, des tickets ont échoué sans qu’il y eût des noirs parmi les candidats ; et des candidats ont été assassinés qui n’étaient pas des noirs…

Dans ces conditions, il est clair que si Michael Dukakis refuse de s’associer avec Jesse Jackson sous prétexte de ne pas compromettre ses chances de battre George Bush ou de protéger la vie de Jackson, une telle décision constituerait une prise de position pure et simple en faveur du maintien du système ségrégationniste. Et il porterait une lourde responsabilité devant l’Amérique.

Plutôt que de se lamenter parce que le prochain président des Etats-Unis ne sera pas un noir, ne doit-on pas se réjouir de ce que, peut-être, l’Amérique a la possibilité cette année, grâce à la campagne de Jesse Jackson, d’élire son deuxième président abolitionniste, cent vingt quatre ans après Abe Lincoln ?

 

Marcel AMONDJI (26 mai 1988).

 

Repost 0
Published by chato9.over-blog.com - dans Chroniques
commenter cet article
22 août 2012 3 22 /08 /août /2012 21:57

Parmi les Ivoiriens de ma génération, je suis l’un de ceux qui ont approché du plus près l’homme véritable qu’était Félix Houphouët. Je l’avais rencontré déjà plusieurs fois avant qu’il ne devienne tout puissant, et encore plusieurs fois après qu’il le fut devenu. A la différence des auteurs collectifs de « Ma première rencontre avec Houphouët-Boigny », jamais je ne me suis trouvé devant lui en solliciteur, en quémandeur, en obligé ou en pénitent, mais toujours en homme libre, qui ne lui devait rien, ne lui demandait rien et n’attendait rien de lui sinon ce que tout notre peuple, dont le suffrage et la ferveur avaient fait de lui ce qu’il était, était en droit d’espérer de lui en retour. Et c’est l’occasion de tordre le cou à une rumeur qui a circulé sur mon compte dans le milieu des étudiants ivoiriens de France, au début des années 1960, suite à des insinuations d’Houphouët qui, pour me compromettre aux yeux de mes camarades sur lesquels mon insoumission faisait alors grand effet, fit croire à je ne sais quels liens affectifs qui auraient existé entre lui et moi, et en vertu desquels il se faisait fort de me retourner quand il le voudrait.

 

Certes, des liens de cette nature existaient bien entre son fidèle ami, le président Auguste Denise, et moi depuis ma naissance ; par exemple, c’est à lui que je dois mon prénom de Marcel, qui était son deuxième prénom, ainsi que quelques objets extraordinaires dans notre milieu et à cette époque : un berceau en fer avec sa garniture, un parc, un landau et sans doute des tas de vêtements et de chaussures d’enfants… Mais pour moi – et je précise, à tout hasard, que je suis le portrait craché de l’homme dont je porte le nom –, ce fut toujours une légende familiale plutôt qu’une réalité tangible. Du moins, jusqu’à ce jour de 1959, où l’une des filles du président Denise vint de sa part dire à ma sœur Suzanne de m’avertir de la menace qui planait sur moi… Cependant, avant comme après cette démarche qui signalait chez lui un intérêt certain pour ma petite personne, jamais je ne me suis prévalu de cette histoire. De toute ma vie, je ne vis le président Denise de près qu’une seule fois. C’était à Créteil, à l’hôpital Henri-Mondor, le 26 juillet 1990. Il était couché dans sa bière…

 

Quant à Houphouët, qui, étant donné sa très vieille amitié avec le président Denise, avait probablement eu vent de notre étrange « secret », il n’y a jamais eu, que je sache, aucun lien particulier entre lui et moi, ou entre lui et ma famille.

 

 

1949. Treichville...

 

La première fois que j’ai rencontré Houphouët, c’était en 1949, pendant mes premières vacances au pays depuis notre odyssée sur la frégate L’Aventure et le paquebot Médie II à l’automne 1946. A notre arrivée à Port-Bouët, mes parents m’attendaient sur le wharf et ils m’ont emmené dans notre village tout proche après un bref arrêt à Abidjandjèmin chez ma sœur aînée. Mes camarades, eux, étaient invités à déjeuner avec « le député » – ainsi appelions-nous Houphouët en ce temps-là – à sa résidence de Treichville, avant de se disperser dans leurs familles. Frustré de ne pas avoir pu être de cette fête, je profitai de mon premier retour à Abidjan pour aller, avec ma sœur Suzanne et à l’insu de nos parents, rendre visite au député. Ce fut son épouse d’alors – née Kadija Sow – qui nous ouvrit et qui nous introduisit auprès de lui. Visiblement notre arrivée avait surpris Houphouët dans un moment de lassitude et d’abandon. On voyait qu’il sortait juste de dormir alors que l’heure approchait de midi. Son accueil n’en fut pas moins empreint d’une grande gentillesse. Il nous reçut alors qu’il ne portait pour tout vêtement qu’un pagne baoulé drapé en toge. Je ne me rappelle pas nos paroles ni les siennes, mais il nous a longuement interrogés sur nous, et il s’est enquis de nos parents. Quand nous avons voulu prendre congé, il nous a demandé si nous ne voulions pas rester pour partager son déjeuner – il allait être l’heure –. Nous avons répondu que nos parents ignoraient où nous étions et qu’il fallait que nous rentrions pour ne pas qu’ils s’inquiètent. Et nous sommes partis. 

 

 

1951. Paris, la Mutualité...

 

La deuxième fois, ce fut à Paris, à la Mutualité. Il y avait une réunion avec tous les élus RDA encore fidèles à ce mouvement. Après les discours de Gabriel d’Arboussier et d’autres orateurs qui ont tressé des lauriers à Houphouët, Fodéba Kéita a donné une saynète de son cru où il jouait à lui seul tour à tour le rôle d’Houphouët et celui des dirigeants du RDA qui avaient déjà abandonné la lutte sous la pression du parti colonial. Houphouët cherchait à les retenir, mais il n’y réussissait pas. A la fin il restait seul. « S’il n’en reste qu’un… » ! Je crois que l’intention de Fodéba était de convaincre Houphouët que l’honneur lui commandait de ne pas abandonner la lutte comme d’autres l’avaient déjà fait. C’était en 1951, précisément l’année où Houphouët aussi abandonna pour entamer ce qu’il appellera son repli tactique. A la tribune, à côté des Ouezzin, D’Arboussier, Chikaya et d’autres, Houphouët gardait son regard continuellement baissé, comme si ce qui se passait là ne le concernait pas ou ne l’intéressait pas vraiment. Il n’arrêtait pas de griffonner je ne sais quoi (ce qui est sûr, c’est que ce n’étaient pas des notes qu’il prenait) sur les papiers qui se trouvaient devant lui. 

 

 

1952. Le fiancé de Thérèse…

 

La troisième fois, ce fut encore à Abidjan, en 1952. Un pur hasard. J’étais allé, en compagnie de Marcel Etté, visiter notre camarade Paul Brou, le jeune frère de Thérèse, la fiancée d’Houphouët. Comme Paul était absent, nous rebroussions chemin quand une Chevrolet grise vint se ranger devant la villa de la famille Brou. C’était Houphouët qui venait faire sa cour à Thérèse Brou. A peine descendu de sa voiture, il s’est avancé vers nous et il nous a tendu la main. Ce fut une rencontre très brève, et silencieuse, mises à part les formules convenues. Cette même année, un jour que nous marchions sur la route qui relie notre village à la route de Bingerville, mon père me demanda brusquement :

 

– Comment se fait-il que cette année tu ne sois pas encore allé voir le député ?

 

– C’est que, répondis-je, mon opinion sur lui est changée depuis qu’il a fait sa paix séparée avec nos ennemis.

 

Sur ce, mon père dit, à la cantonade :

 

– Hélas ! Quand les affaires d’un homme vont se gâter, c’est toujours ainsi que ça commence.

 

La suite à largement démontré que mon père n’était pas un très bon prophète, mais sur le moment sa réflexion me fit forte impression. Ce n’est pas la seule explication de mes choix politiques ultérieurs, mais cette manière d’approbation de ma nouvelle opinion d’Houphouët par mon père les a certainement influencés. 

 

 

@@@

 

J’ai eu encore plusieurs occasions de rencontrer Houphouët, mais beaucoup plus tard. A Abidjan, trois fois en 1959, en tant que l’un des responsables de l’Union générale des étudiants de Côte d’Ivoire chargés d’organiser notre traditionnel congrès estival de cette année-là. A Paris, deux fois en 1960, en tant que président de l’Union générale des étudiants de Côte d’Ivoire. Rien à voir par conséquent avec une rencontre personnelle comme celle de 1949. 

 

 

1959. Extraits de mon journal de vacances.

 

11/08 – On daigne nous recevoir demain, le 12/08 à 11 heures. L’épreuve la plus dure… Hier, les chômeurs ont été reçus par Houphouët. On raconte que le conseil de cabinet du même jour avait pour but de trouver une solution provisoire au problème du chômage… « qui n’existe pas » ! Simple acte de démagogie ? Peut-être se souvient-on des incidents de 1958. A moins qu’Houphouët n’ait voulu s’attirer la sympathie et le soutien d’une partie de la population désœuvrée d’Abidjan au moment où certaines explications sont devenues inévitables. En tout cas, que signifie ce conseil de cabinet juste la veille du retour de J.-B. Mockey ?

 

12/08 – Dans le bureau du patron à 11 heures pétantes. Mockey devait nous y retrouver. Il apportait la copie d’une circulaire interne (et confidentielle) de l’UGECI signée de son secrétaire général, Michel Goly… En raison de quoi notre congrès est interdit, ainsi que toute réunion de plus de vingt (20) personnes. (Tiens ! Mais que devient alors le congrès extraordinaire du RDA ?). A part ça, Houphouët a encore fait la bouche sur Kwame Nkrumah, Sékou Touré, le Liberia et l’Union soviétique. Tout ça pour démontrer que la « sagesse » qu’il prétend incarner est la meilleure science politique. Dans le feu de son discours, il a tout de même reconnu qu’une réussite de la Guinée ou du Ghana (qu’il appelle « les abcès de fixation ») rendrait service à la Côte d’Ivoire. Or nous prétendons que les deux G sont bel et bien sur la voie de la réussite. Décidément, c’est un parieur : s’adressant particulièrement à moi, il dit : « Je parie qu’à votre sortie vous changerez d’idées ». Houphouët avoue que le succès de sa politique dépend de la confiance que les capitalistes privés mettent en lui. C’est aussi une chose que nous savions déjà… Mockey nous apporte une preuve que cette confiance ne règne pas précisément : aucun médecin français ne veut des conditions contractuelles proposées par le ministre de la Santé, Amadou Koné, nous informe-t-il.

 

(…)

 

02/10 – Depuis le 24 septembre, nous sommes assignés à résidence à Abidjan, Tanoé, Koné et moi. Chaque matin, à 9 heures, nous devons aller signer une feuille de présence à la Sûreté, où nous avons été identifiés le 24/09. L’histoire mérite d’être contée : introduits dans le bureau d’Houphouët par J. Bony, nous écoutons d’abord une engueulade du patron qui nous dit que nous ne pourrons plus continuer à saper son autorité au frais du trésor public. « Apprenez à souffrir comme nous ! ». Ou encore : « Je n’emprisonnerai ni ne poursuivrai plus personne ; mais, dans trois mois, il n’y aura plus de double jeu ni de fantaisistes dans mon Etat. » Comme nous ne disions rien pour notre défense, J. Bony croit devoir nous suggérer de nous désolidariser des positions de principe de l’UGECI. A quoi nous répondons que seule l’Union peut décider de sa propre conduite, et que nous n’avons pas qualité pour faire cela à sa place. Sur ce, nous prenons congé et sortons du bureau, puis de la cour d’entrée… Mais à peine sommes-nous dans la rue qu’on nous rappelle. Brève attente d’abord dans un petit local vide, sans doute réservé aux sous-flics d’Houphouët (puisque nous y voyons arriver le fameux Pierre Goba qui ne fait d’ailleurs que d’entrer et sortir) puis dans la véranda sur laquelle donnent les bureaux du Premier ministre et de son directeur de cabinet ; puis J. Bony apparaît par la porte du bureau du directeur de cabinet Guy Nairay et nous y fait entrer. Guy Nairay est assis à son bureau. Debout, outre le Premier ministre et le ministre J. Bony, Wilt, le superflic du cabinet, et le nouveau directeur de la Sûreté, un vieux bonhomme un peu surréel dans son complet rose ! aux bons soins duquel le Premier ministre nous confie aussitôt d’un ton impérieux, avec l’ordre de faire procéder immédiatement à notre identification, et de prendre toutes dispositions en vue de nous maintenir à Abidjan. Nous apprendrons plus tard que c’est notre attitude devant lui qui l’a rendu si versatile soudain ; il ne lui en faut pas plus ! Sur ce, le chef de la Sûreté nous emmène dans ses locaux dans sa propre voiture. C’est un petit homme bien mis, vieux ou vieilli ; un peu voûté. Pas du tout le physique du métier ; mais je ne m’y connais guère ! De midi et demie environ à 3 heures, nous sommes gardés par trois agents dont deux sont venus spécialement du commissariat central. Pour passer le temps, nous mangeons des sandwiches que nous avons fait acheter au Bardon. A 3 heures, nous sommes entraînés vers les formalités ; puis on nous relâche, non sans nous avoir invités à repasser chaque matin pour nous faire voir. Il paraît que la nouvelle a indigné la JRDACI ; mais cela n’aurait pas été plus loin. Quelques jours plus tard, nous sommes invités à témoigner dans une affaire de tract pour laquelle plainte aurait été déposée contre X… Nous sommes donc désormais à la merci du juge d’instruction qui peut nous identifier à X d’un moment à l’autre selon son bon vouloir, ou pour obéir à un ordre venu d’en haut. Conclusion : au mieux, une année de perdue ; au pire, impossibilité définitive de poursuivre nos études. En soi cela n’est rien. Il sera sans doute malaisé de s’adapter à une situation qui ne m’est pas familière ; mais qui peut avaler une couleuvre, peut en avaler deux ou plus… Les ralliés et les prudents que j’ai revus depuis triomphent : « Je l’avais bien dit, mais on ne m’a pas écouté ! » Triomphe facile ! Si nous sommes sacrifiés comme cela est probable, cela ne sera pas inutile dans tous les cas ; et c’est cela seul qui compte. Sans les individus qui la composent, l’UGECI n’est rien ; son honneur, c’est surtout le nôtre. Il n’y a pas de loterie de l’honneur ; et il n’y a pas d’âge pour commencer à être fier.

 

Les billets d’avion mis à notre disposition par l’Union depuis Paris ont été mystérieusement décommandés le même jour. J’ai averti Abdoulaye ; il me dira si c’est lui, ou bien les services d’Houphouët qui ont fait le coup. I. Koné penche pour cette dernière hypothèse qui semble en effet plus plausible. Mais il me semble que j’ai moi-même demandé à Abdoulaye de surseoir à l’exécution de son plan, en attendant les développements futurs de l’affaire. Le télégramme était ainsi libellé : « Renvoyer billets faveur Anoma, inutilisables. »

 

06/10 – Nouveau fait depuis le samedi 3 octobre. On nous a appris à l’identité judiciaire que « ce n’est plus la peine de venir signer ». Le même jour, nous avons appris que la PJ menait une vaste enquête pour connaître les noms des délégués présents à notre assemblée générale du 20 août. Des camarades ont été interrogés dans les locaux de l’Inspection d’Académie. I. Koné a lui-même dû répondre à une ou deux questions indiscrètes. Nous ne connaissons pas encore de cas d’indiscrétion…

 

Aujourd’hui, déjeuner-causerie au domicile du Dr Amadou Koné, le ministre de la Santé, qui est aussi le président (ou le secrétaire général) de la Jrdaci. Excellent repas de poisson auquel ont pris également part Siaka Coulibaly et François Kamano. C’est après le repas que nous avons causé dans le bureau. A. Koné voulait connaître notre version de l’affaire ; mais il est probable qu’il voulait plutôt connaître l’état de notre moral avant d’entreprendre une éventuelle démarche auprès du Premier ministre.

 

(Ici s’arrête mon journal… Dans la crainte d’une perquisition toujours possible du domicile de mon frère chez qui je logeais cette année-là, j’avais planqué le cahier où je le notais dans la garçonnière d’un de mes neveux, et je n’y avais plus touché jusqu’au jour de mon départ.) 

 

Quelques jours après le déjeuner chez Amadou Koné, il nous donna rendez-vous pour le lendemain devant les bureaux du Premier ministre. Dès que nous fûmes introduits dans le bureau d’Houphouët, Koné prit la parole. Je ne me souviens absolument pas de ce qu’il a dit ; tout ce que je me rappelle, c’est qu’il parla peu, qu’il parla en son nom ou au nom de la Jrdaci, mais pas au nôtre, c’est-à-dire sans engager notre parole et sans nous demander de nous dédire comme l’avait fait son collègue J. Bony. Curieusement, cela suffit quand même pour satisfaire Houphouët, qui se montra paternel et fit même preuve d’une gentillesse vraiment surprenante quand je repense à la tournure dramatique de notre entrevue précédente. S’adressant à moi, comme j’étais déjà en retard pour ma rentrée, il se proposa de faciliter ma réservation si je le désirais. Je lui répondis que j’avais prévenu le secrétariat de la Faculté et qu’il n’y avait pas d’urgence. En fait j’avais besoin de prolonger mon séjour car ma sœur Suzanne et son époux, le dirigeant syndicaliste Joseph Coffie, venaient d’être emprisonnés. J’avais à peine pu échanger quelques mots avec eux dans un couloir de la Sûreté quand ils y avaient été amenés ; je ne voulais pas partir sans les avoir revus. Ma sœur Clémentine, qui alors résidait à Tiassalé, était descendue à Abidjan à la nouvelle de l’arrestation de Suzanne et de son époux ; et elle m’avait demandé de lui obtenir un billet de visite. Je me suis présenté à cette fin au bureau du procureur Nanlo Bamba, qui me reçut à la fois avec une extrême froideur et une grande courtoisie, et refusa mordicus de me délivrer le précieux « sésame ».  

 

 

1960 (12 juillet). Avenue Foch…

 

De passage à Paris avant de s’envoler pour les Etats-Unis, Philippe Yacé, qui n’était encore que le président de l’Assemblée territoriale, manifesta le désir de s’entretenir avec les responsables de l’Ugeci. Nous allâmes, le vice-président Désiré Tanoé et moi, le rencontrer dans l’appartement d’un immeuble neuf du 16e arrondissement où il résidait. Son intention était de nous faciliter une rencontre avec Houphouët. Il dit qu’il comprenait notre position sur la question de la scission qui avait été suscitée contre nous au lendemain de notre congrès de décembre 1959. Lui-même avait à se plaindre de nos adversaires qui lui avaient manqué de respect et l’avaient calomnié auprès d’Houphouët. Et il avait aussi à se plaindre de la Délégation de la Côte d’Ivoire à Paris, alors remplie de Toubabs à la mentalité non « décolonisée », qui lui avait refusé la voiture avec chauffeur à laquelle il avait droit de par sa fonction ! Cependant, insista-t-il, c’est à vous de faire le premier pas car c’est votre aîné… Il se proposa de nous obtenir un rendez-vous avec Houphouët dès son retour de Suisse. La rencontre eut lieu le 12 juillet 1960, avenue Foch.

 

Lors de notre réunion de bureau pour nous préparer à cette entrevue, nous avions décidé que moi seul, en ma qualité de président de l’Union, prendrait la parole pour donner la réplique à Houphouët. Nous ignorions alors combien notre décision était sage ! Lorsqu’on nous introduisit dans la salle où Houphouët nous attendait, nous trouvâmes, assis à sa gauche, une quinzaine de personnes dont certaines nous étaient bien connues, et qui toutes avaient en commun d’être plutôt hostiles au courant dominant de l’Ugeci dont nous étions les représentants. Au cours de l’entretien, à plusieurs reprises, Houphouët essaya de mêler ces « irresponsables » à la conversation, mais je me gardais bien de leur répondre quand ils s’adressaient à nous et, très ostensiblement, je ne m’adressais qu’à lui, commençant toujours mes phrases par un « Monsieur le Premier ministre » bien appuyé. Quand Houphouët comprit qu’il ne réussirait pas à nous entraîner dans une foire d’embrouille avec ses « mercenaires », il se fâcha. Le prétexte qu’il trouva était que dans le texte que nous lui avions soumis au nom du Conseil d’administration de l’Union qui le félicitait pour sa déclaration du 3 juin 1960, il y avait l’expression « sursaut de conscience »… Sur ce, nous nous retirâmes sous ses imprécations. 

 

 

1960. Salon d’honneur d’Orly…

 

Ma dernière rencontre avec Houphouët eut lieu la même année, en automne. Un jour, je reçus un télégramme de mon ami Abdoulaye Fadiga qui me prévenait d’un coup de téléphone que je devais aller attendre à la poste de mon quartier. Au téléphone il me demanda instamment d’être à Paris le lendemain matin parce qu’il voulait recueillir mon avis avant une décision importante qu’il devait prendre. Quand je le vis à Paris, boulevard Poniatowski, il m’apprit que Robert Léon, le conseiller de l’Union française, lui avait proposé de se porter candidat à la députation ; que ça consistait à lui remettre en mains propres une feuille blanche signée !… J’opinai que la chose me paraissait difficile à accepter. Abdoulaye en convint.

– Mais, me dit-il, comment faire pour m’en tirer sans grabuges ?

Je lui suggérai de trouver un autre diplôme à préparer, histoire de se rendre indisponible pour l’élection de la nouvelle assemblée. Quand nous allâmes rejoindre R. Léon dans un café de la place d’Italie, Abdoulaye n’avait pas sur lui la feuille blanche avec sa signature qu’il attendait. En le voyant arriver avec moi, il dut s’en douter. En tout cas il n’en fut pas question devant moi. Tandis que nous bavardions avec « Monsieur Léon », Bissouma Tapé vint lui remettre une enveloppe. Etait-ce sa candidature à la députation ? Toujours est-il qu’il fut l’un des députés de la première législature de la Côte d’Ivoire indépendante.

 

Quoi qu’ayant fait chou blanc en ce qui concerne Fadiga, R. Léon nous emmena tout de même à Orly, où Houphouët devait prendre l’avion pour Abidjan dans la soirée. Dans le salon d’honneur, au début, nous faisions plutôt vraiment tache ; les Ivoiriens présents nous évitaient ; Guy Nairay nous observait à la dérobée en souriant malicieusement. Mais quand Houphouët entra, on aurait dit qu’il n’y avait qu’Abdoulaye et moi dans ce vaste salon. Il s’élança littéralement vers nous en nous interpellant et en nous félicitant d’avoir passé nos examens avec succès. Et il ajouta tout en paraissant chercher quelqu’un des yeux :

– « Combien sont-ils ? Il faut rétablir les bourses… »

Aussitôt, nos compatriotes présents nous entourèrent ; et l’un d’eux, l’agrégé Assoi Adiko, qui venait juste d’être nommé à l’Unesco, croyant sans doute que nous aussi étions devenus quelque chose dans son genre, nous proposa même un rendez-vous chez lui, le lendemain, pour nous montrer la documentation qu’il avait déjà réunie… ; etc.

 

Telle fut ma dernière rencontre avec Houphouët. Ô ironie ! Ce fut, comme on voit, un beau malentendu : Houphouët ignorait qu’il n’avait pas obtenu de Fadiga ce qu’il espérait ; il nous a rétablis dans nos bourses sans que nous ayons cédé sur ce que nous considérions essentiel : notre liberté et l’indépendance de notre mouvement. Est-ce de cela qu’il a voulu se venger l’année suivante quand, en juillet 1961, il demanda à la France, et obtint d’elle, que, au mépris de ses lois, elle lui livre 15 dirigeants ou anciens dirigeants de l’Ugeci ? 

 

 

1963. Port d’Alger…

 

J’eus une fois encore – la toute dernière – l’occasion de croiser le chemin d’Houphouët, mais dans les conditions de l’époque, il n’était évidemment pas question de le rencontrer. C’était à Alger, en août 1963, quand le paquebot qui le ramenait au pays après la conférence d’Addis Abéba et un crochet par la France y fit escale pour la journée. Le président Ben Bella avait offert à son hôte de passage et à sa suite, après déjeuner, une visite des vestiges romains de Tipaza. J’espérais, lorsqu’il rejoindrait le bateau, apercevoir dans son sillage quelque connaissance avec qui je pourrais m’entretenir un peu des choses terribles qui se passaient au pays depuis le mois de janvier. A cette fin, je m’étais glissé dans le port, alors très accessible, et, posté derrière des containers, je guettais le passage du cortège. Je vis passer Houphouët, suivi d’un Germain Coffi Gadeau un peu penaud – sans doute le pauvre savait-il qu’il serait jeté en prison dès leur arrivée à Abidjan – au milieu d’officiels algériens. Je ne me découvris que lorsque j’aperçus, non sans surprise, mon vieux camarade du sanatorium de Neufmoutiers-en-Brie, Tahiri Zagré, que je ne savais pas si bien en cour ; il me rendit mon salut, mais ne s’arrêta pas car, me dit-il, le temps leur était compté. Je revis aussi Joseph Diomandé, à cette époque « LA VOIX » de notre Radio-Télévision nationale ; c’était un ami très proche quand nous étions lycéens et je croyais qu’il serait content de me voir là ; mais dès qu’il m’aperçut il se mit à courir – à reculons ! – vers le quai tout proche, où, me cria-t-il pour s’excuser, son métier de grand reporter l’appelait impérativement. C’était d’ailleurs vrai… 

 

 

@@@

 

Cette évocation de mes rencontres avec Félix Houphouët est à considérer comme une manière de préface à une série de courts essais sur l’homme et sur les ressorts de sa politique que j’ai l’intention de publier ici au cours des prochains mois. Je sais – je le constate tous les jours quand je lis la presse abidjanaise – que très peu de nos compatriotes ont sur l’homme et sur son « œuvre » un regard aussi critique que le mien. Mais, en raison de cette liaison très particulière que l’histoire m’a imposée, je me crois tout à fait fondé à parler d’Houphouët comme je le fais depuis que j’écris des livres. Ce n’est peut-être pas la seule façon ni la plus exacte de traiter un sujet aussi complexe que celui-là ; mais c’est du moins celle qui est la plus cohérente avec mon expérience. Et je crois que cette expérience est réelle, et qu’elle est au moins aussi riche que celle de certains auteurs que j’ai lus récemment, qui s’annonçaient comme des « disciples » d’Houphouët, qui l’ont certes vu de fort près, mais peut-être de trop près pour le connaître vraiment.

 

Marcel Amondji (22 août 2012)

Repost 0
Published by chato9.over-blog.com - dans Chroniques
commenter cet article
2 août 2012 4 02 /08 /août /2012 23:07

UN SUJET ET SES FAUX FRÈRES

« On peut aisément comprendre pourquoi l’ensemble de la classe politique française (…) se rendit en grande pompe aux funérailles d’Houphouët-Boigny (…). Elle n’alla pas simplement rendre hommage à une grande personnalité africaine, fût-elle étroitement liée à l’histoire de l’imperium français et au processus de décolonisation. Elle célébra (…) cette part qui en avait fait (…) sinon un grand Français, du moins un membre éminent d’elle-même, une personnalité sans laquelle l’Etat franco-africain n’aurait jamais pu aussi bien fonctionner et la France gagner en indépendance et en puissance. » J.-P. Dozon


Quand on considère la qualité et le nombre tout à fait exceptionnels de ceux qui représentaient la France à ses funérailles, il paraît difficile de douter que Félix Houphouët jouissait de la plus haute considération dans ce pays. Mais comment être sûr que cette débauche d’honneurs ne disait pas le contraire de ce qu’elle voulait paraître quand on constate qu’autant la présence française dans la basilique Notre Dame de la Paix était somptueuse, autant l’intérêt des chaînes de télévision françaises pour l’événement qui s’y déroulait fut mince. Comme si l’événement était assez considérable pour faire se déplacer à Yamoussoukro tout le Gotha politique français, mais pas suffisamment toutefois pour que le public français en fût informé autrement que comme s’il ne s’agissait que d’un fait divers pittoresque. C’était exactement l’inverse de ce qu’on avait vu, cinq mois plus tôt, lors des funérailles du roi des Belges et de ce qu’on verra en 1999, lors des obsèques du roi du Maroc : une représentation française réduite au seul président de la République, mais des heures d’émission en direct sur les chaînes du service public.
Talleyrand disait : « Tout ce qui est exagéré est sans importance ». Le faste inouï de la représentation française aux funérailles d’Houphouët ne saurait faire oublier que, trois mois auparavant, le même, agonisant dans un hôpital parisien en fut, pour ainsi dire, proprement expulsé vers Genève, alors que si cet homme-là avait fait le choix de mourir à l’étranger plutôt que dans le pays où il était quasiment un roi, c’était très probablement parce qu’il comptait bien que ce serait à Paris, et que ses bons amis et ses anciens collègues parlementaires et ministres français auraient à cœur de lui rendre les ultimes honneurs dans cette ville où il fut longtemps un parlementaire et un ministre d’Etat aussi respectable et aussi utile que d’autres. Le malheureux ignorait – mais qui l‘aurait-il su avant qu’il ne fût mort ? – que « Sous l’apparence d’une grande famille fraternelle et solidaire, se perpétuaient en réalité des rapports de sujétion (…). Il fut tout à fait symptomatique qu’alors qu’Houphouët-Boigny jouait avec beaucoup de zèle le jeu de l’Etat franco-africain en faisant baptiser les plus belles artères d’Abidjan du nom des grands dirigeants de la Vè République (…), nul ne songea au sein de la classe politique française à rendre la pareille à l’illustre défunt. (…) cet oubli devait rappeler qu’en dépit de ce qu’Houphouët-Boigny représenta au sein de l’Etat franco-africain, la France ne pouvait véritablement en faire l’un des siens, n’ayant jamais assumé jusqu’au bout ses velléités assimilationnistes » (J.-P. Dozon, Frères et sujets).  Peut-être la débauche d’hommages adressés au cadavre d’Houphouët dans sa bonne ville de Yamoussoukro traduisait-elle la mauvaise conscience du procédé peu élégant dont on usa envers ce « frère et sujet » pendant les tout derniers moments d’une vie qu’il avait consacrée toute entière à la France…
Oui, Dozon a raison. La gratitude de la France eût été certainement plus évidente si, sans se transporter en masse à Yamoussoukro pour l’y enterrer, elle avait seulement donné le nom d’Houphouët à une placette ou même à une impasse de Paris… On pourra toujours objecter qu’à défaut d’une marque concrète de la gratitude de la France envers l’un de ses plus fidèles serviteurs, Houphouët fut de son vivant comme après sa mort couvert de plus de louanges en bon français qu’aucun autre homme d’Etat au monde. Ainsi de Jacques Raphaël-Leygues, l’ambassadeur qui se prenait pour un gauleiter : « Son équipe et son pays lui survivront. Il a écarté les branchages gênants pour tracer une route qui est sinueuse, mais dont le sol est plus solide qu’on ne le croit. […] Le paysan Houphouët a créé un pays comme il aurait construit un monument de pierres, comme il aurait bâti une ferme, comme il aurait composé une symphonie ou un livre qui lui survivront ». Ainsi de François Mitterrand, qui, apparemment ignorant des idées d’Houphouët en la matière, croyait rendre un vibrant hommage à sa mémoire en le plaçant au premier rang des fondateurs de nation : « Peu d’hommes dans l’histoire ont fondé une nation. Moins encore ont su le faire dans la paix. Félix Houphouët est l’un d’eux. Le monde n’oubliera pas ce qu’il a fait et l’exemple qu’il lègue ». Ainsi de Dominique de Villepin enfilant dans une courte formule deux hénaurmes inepties : « Les grands hommes ne meurent jamais et les grands hommes africains encore moins ».
Quand un Français fait l’éloge d'Houphouët, on y sent toujours plus de condescendance que de véritable estime. Le modèle du genre est de la plume du général de Gaulle soi-même : « Houphouët, (…), cerveau politique de premier ordre, de plain-pied avec toutes les questions qui concernent non seulement son pays, mais aussi l'Afrique et le monde entier, ayant chez lui une autorité exceptionnelle et, au-dehors, une indiscutable influence et les employant à servir la cause de la raison ». Cette miniature baroque est devenue pour les inconditionnels d’Houphouët un véritable certificat attestant de son incomparable grandeur. Mais c’est oublier que, dans la même page de son livre et à peu près dans les mêmes termes ampoulés, de Gaulle tressa les mêmes lauriers à Tsiranana, Senghor, Diori, Ahidjo et d’autres ; lauriers dont leurs compatriotes ne font pas un aussi grand cas que les Ivoiriens de ceux d’Houphouët, sans doute parce que Malgaches, Sénégalais, Nigériens et Camerounais avaient leur propre idée des qualités et des défauts de leurs dirigeants et n’avaient donc pas besoin d’un Français, si prestigieux fût-il, pour les leur indiquer.
Et c’est aussi oublier que de Gaulle était avant tout l’homme du 18 juin 1940. Et qu’à ce titre il peut être intéressant de comparer ce qu’il a écrit d’Houphouët et ce qu’il aurait dit à Georges Pompidou quand il apprit la mort de Pétain, qui, lui aussi, avait choisi de collaborer avec ses vainqueurs plutôt que de leur résister : « Sa présence fut un grand malheur pour la France. Il a fourvoyé l’Etat. L’Etat est quelque chose qui est fait pour contraindre les citoyens. Il ne peut le faire qu’en leur donnant ce qu’il leur doit. Or, il a ruiné l’Etat. Il a brisé l’armée. Comment referait-on, aujourd’hui, une armée qui ne s’est pas battue ? Comment referait-on une flotte qui s’est sabordée ? Il a tout empoisonné (…). Le rôle de l’Etat n’est pas de pousser vers la bassesse. Ceux qui célèbrent aujourd’hui Pétain, le font pour des raisons basses parce qu’il leur a évité de se battre. Il a sauvé les meubles, mais il ne s’agissait pas de meubles. Il s’agissait de la France. (Un silence). Heureusement que j’étais là ». Un autre propos du général sur Pétain, rapporté par son fils, pourrait également s’appliquer au paysan Houphouët : « Sa vanité était telle qu’il ne prêtait même plus attention à l’uniforme de la garde, celui de l’occupant, pourvu qu’on lui rendît les honneurs, et cela le satisfaisait. » Il est clair que si ce de Gaulle-là avait été un Ivoirien, et s’il se fût trouvé à la place d’Houphouët en 1950, ce qu’il eût trouvé honorable de faire n’eût pas été de se livrer corps et âme au « parti colonial ».
Dans son livre d’entretien avec Philippe Gaillard, sous prétexte d’exprimer sa gratitude envers Houphouët, Jacques Foccart a plagié son maître : « Mes amis africains que je me suis efforcé d’aider et qui m’ont aidé, ne pouvant les citer tous, je n’en citerai qu’un. Par sa culture, par sa perception des hommes, par son bon sens et par l’amitié qu’il m’a prodiguée, Félix Houphouët est un des êtres à qui je dois le plus. Sans lui, je n’aurais pas réalisé tout ce qu’on voudra bien reconnaître que j’ai fait de meilleur, et peut-être ne serais-je pas exactement qui je suis. » Mais, plus haut dans le même livre, une autre « confidence » de l’homme de l’ombre nous permet de situer Houphouët beaucoup plus exactement dans l’estime de ses bons amis français de cette époque, à commencer par Foccart lui-même : « Le président de la République de Côte d'Ivoire avait l'oreille du président de la République française... Il lui arrivait d'en abuser. Au cours des longs séjours qu'il faisait à Paris, il insistait pour avoir deux audiences et il finissait par les obtenir. La principale raison de cette obstination était dans le plaisir qu'éprouvait toujours Houphouët à s'entretenir avec le Général. S'y ajoutait sans doute le plaisir inavoué de montrer aux autres qu'il jouissait d'un traitement de faveur. Mais, dix ou quinze jours après la première audience, il n'avait plus grand-chose d'important et de nouveau à dire; il se répétait et il évoquait des choses futiles. Le Général n'était pas dupe, et il s'en irritait quelque peu. Mais cela ne retirait rien à la grande considération qu'il avait pour l'homme ».
Voire !
En réalité, la « grande considération » du Général pour le président de la République de Côte d’Ivoire s’accommodait très bien de certains préjugés, comme on peut en juger d’après ce passage du journal inédit de Gaston Monerville cité par Eric Roussel : « Dans ses notes inédites, il [G. Monerville] rapporte que (…) de Gaulle s’est opposé à la création d’un poste de vice-président de la communauté, de crainte de voir Félix Houphouët en devenir le premier titulaire. Alors que Pierre Pflimlin, toujours selon Gaston Monerville, avait exprimé son refus de voir un homme de couleur accéder à cette fonction, le général serait resté silencieux. ‘’Qui ne dit mot consent’’, conclut-il ». Pour compléter le tableau, voici sur le même sujet l’opinion d’un admirateur du général, Paul-Marie  Coûteaux : « …de Gaulle n’avait pas pour les Arabes en général une passion débordante. Il était comme Jeanne d’Arc qui aimait les anglais, à condition qu’ils restent chez eux ». A quoi Stéphane Zagdanski son interlocuteur, saisissant la balle au bond, réplique : « Il était raciste ! Dites le mot. Nous sommes entre Français qui parlons français. Il était xénophobe. Il n’était pas délirant, mais il était xénophobe de manière très stupide et très française ». Les choses étant ce qu’elles étaient de ce point de vue, il est plus que douteux que le grand enfant capricieux et importun qu’évoque Foccart, eût jamais été reçu à l'Elysée s'il ne rendait pas de très grands services à la France !
A cet égard il ne semble pas qu’Houphouët ait pesé plus auprès du président François Mitterrand, son ancien camarade de groupe au palais Bourbon. Dans le volumineux ouvrage de Jacques Attali intitulé « Verbatim », il n’y a pas le moindre indice de l’influence que les admirateurs d’Houphouët lui attribuent dans la vie politique française. Sous la plume du conseiller de F. Mitterrand, à première vue Houphouët a même moins d’influence sur la politique africaine de la France qu’un Hissène Habré, par exemple. Et on ne peut s’empêcher de penser à un propos ambigu d’Arthur Comte selon qui, pendant ses six ministères d’Etat, Houphouët passa plus de temps à faire le crocodile, c’est-à-dire à somnoler pendant les conseils des ministres qu'à contribuer activement à la marche des affaires de la République française : « Je me rappelle le conseil des ministres, l’an 1957, à l’Élysée. Il paraissait sans cesse dormir. Réellement, il n’ouvrait pour ainsi dire pas les yeux. Rigide, sans le moindre tressaillement de sa carapace de bronze, il ne semblait que poursuivre des songes hors du temps. On pouvait imaginer que quiconque avait cessé d’exister autour de lui… ». Cette image d’un Houphouët dormant profondément dans l’exercice de sa haute fonction se retrouve aussi chez Attali : « Jeudi 22 octobre 1981. Début du Sommet de Cancún. (…). Le Brésilien Figuereido s’est endormi. Zhao Ziyang prend des notes. Indira Gandhi est sans cesse sortie pour voir l’un ou l’autre. Shagari, le Nigerian, brille par ses tenues. Le Suédois Falldin, le Vénézuélien Campins, le Yougoslave Khrajcher ne disent mot. Le Prince Fahd est attentif. Houphouët-Boigny sommeille. Margaret Thatcher refuse tout ce qu’elle peut. Le Chancelier Schmidt n’espère rien. Trudeau s’agite. Suzuki ronfle. Lopez Portillo semble obsédé par la blancheur de sa chemise. Nyerere espère tout. Le Bangladeshi Sattar est silencieux. Le Guyanais Bishop passe inaperçu. Kreisky manque… ».
Mais la meilleure preuve qu'Houphouët ne comptait pas plus dans l’estime des dignitaires français que n’importe laquelle des autres marionnettes africaines dont ils tiraient les ficelles, nous la devons à un événement qui eut lieu à des kilomètres de Paris et d’Abidjan : la libération de Nelson Mandela et de ses compagnons. A cette occasion, comme tous les autres chefs d'Etat, Houphouët y était allé de son message, que dis-je ? de ses messages de félicitations, l'un destiné à l’ancien prisonnier, l'autre à son geôlier. Mais dans les quotidiens parisiens du 13 février 1990 qui, pourtant, consacraient de longues colonnes à l’événement, pas la moindre trace de ces deux messages. Comme s’ils s’étaient donné le mot, le nom même du président ivoirien n'était mentionné dans aucun d’eux alors qu’on y voyait ceux de tous ses homologues africains…
Comme si le jour où un authentique héros africain se révélait au monde malgré tous les obstacles imaginés pour empêcher qu'un tel exemple ne se manifeste jamais sur le continent captif, Houphouët, le théoricien et le symbole de la soumission éternelle des Noirs aux Blancs, n'était plus présentable, et on devait le cacher.

Marcel Amondji

Repost 0
Published by chato9.over-blog.com - dans Chroniques
commenter cet article
29 juillet 2012 7 29 /07 /juillet /2012 23:51

L’affaire Ouattara (1990-1993) et la crise de l’houphouéto-foccartisme

3e partie

 

« L'héritage que laissera Houphouët sera lourd de guerres intestines et de règlements de comptes. » Eric Temos (« CI, ce que personne ne dit », L’Officiel d’Afrique  n°17, décembre 1984-janvier 1985).

 

 

Les « mystères » du 7 décembre 1993

Que s’est-il réellement passé le 7 décembre 1993, jour de l’annonce officielle de la mort d’Houphouët ? Y eut-il oui ou non tentative de coup d’Etat ? Quels rapports y a-t-il entre les événements de ce jour-là et la crise générale du régime, patente depuis 1990 ? Et quels rapports entre ces événements et les drames que la Côte d’Ivoire devait connaître par la suite, au cours des vingt années suivantes ? Enfin, quelles leçons aurions-nous pu ou dû tirer de ces événements qui nous eussent peut-être permis d’éviter ces drames ? Telles sont les questions que je propose d’examiner dans la troisième et dernière partie de cette étude.

Malgré leur importance évidente dans l’histoire de la longue crise du système politique ivoirien, les événements de décembre 1993 n’occupent guère de place dans la littérature politique ivoirienne. A ce jour, il n’existe, du moins à ma connaissance, que deux auteurs qui en aient traité, et encore très incidemment : Diégou Bailly et Francis Wodié. Dans La restauration du multipartisme en Côte d’Ivoire ou la double mort d’Houphouët-Boigny (L’Harmattan 1995), malgré les promesses de son titre, le regretté Diégou Bailly nous a laissé une sorte de long reportage plutôt qu’un authentique essai politique. De même, Mon combat pour la Côte d’Ivoire, de Francis Wodié (NEI-CEDA 2010), n’est pas à proprement parler un ouvrage politique. Livre d’entretien, et d’autocélébration comme son titre l’annonce d’ailleurs franchement, les événements politiques auxquels l’auteur a eu part à un titre ou à un autre n’y sont évoqués que comme de simples jalons de son cursus honorum tantôt triomphal, tantôt contrarié, qui en est le véritable sujet. Mais, à la différence de Diégou Bailly, qui n’était à tout prendre qu’un observateur extérieur, F. Wodié, en sa qualité de leader politique et d’ancien ministre, était à sa manière l’un des grands acteurs de cette fameuse journée. Et son témoignage qu’il nous livre vingt ans après les faits, et après toutes les tragédies qui en ont découlé, est d’autant plus intéressant que s’y révèle vis-à-vis des conséquences à terme des événements politiques en cours une indifférence affective alors proprement effarante venant d’un juriste qu’on a connu plus regardant, mais dont on n’a plus lieu de s’étonner depuis son ralliement à Ouattara au le soir du premier tour du scrutin présidentiel de 2010. C’est un comportement dans lequel Jean-François Médard aurait vu une confirmation de son constat de 1982 : « Les Ivoiriens semblent largement étrangers dans leur propre pays » (Y.-A. Fauré et J.-F. Médard, Etat et bourgeoisie en Côte d’Ivoire, p.81). La remarque de J.-F. Médard, quoique datant du début des années 1980, était encore valable en 1993. Cette année-là, hormis quelques barons du Pdci, qui avaient de bonnes raisons de craindre pour leur position au cas où Ouattara se serait imposé malgré eux en lieu et place de Bédié, et hormis les partisans de Ouattara, qui n’osaient pas encore se déclarer, tous les politiciens en vue affectèrent publiquement de ne prendre parti ni pour ce dernier ni pour Henri Konan Bédié. En 1992 déjà, à l’occasion de la querelle des privatisations qui fut la première escarmouche contre Ouattara au sein de l’Assemblée nationale, « Le groupe parlementaire du Front populaire ivoirien (FPI) [s'était] abstenu de prendre la parole (…). [Et, à un journaliste étranger qui l’interrogeait sur ce que cela signifiait, Laurent Gbagbo [avait dit] en rigolant : "On compte les points. On attend que le PDCI ait fini son big bang pour y voir clair. En attendant, on ne peut que se féliciter que les députés du PDCI se soient ralliés à nos positions". » (D’après Stéphane Dupont, Jeune Afrique économique, avril 1993). Dans une autre interviewé de la même époque, le même L. Gbagbo dira encore : « A tout prendre, je préfère me battre contre le Premier ministre. N'étant pas très implanté dans le pays, il me donne plus de chance de l'emporter. Mais le problème n'est pas là. J'ai simplement été abasourdi par l'accumulation de ses erreurs et de ses fautes. C'est lui qui, le 17 mai 1991, a été responsable, en dernier ressort, des forfaits des militaires sur le campus. C'est encore lui, le 18 février 1992, qui a ordonné, au mépris de toute règle démocratique, l'embastillement des dirigeants de l'opposition. Dans ces deux circonstances, il s'est montré au-dessous de tout. Un Premier ministre qui ordonne l'arrestation des députés, dont le leader du parti le plus important de l'opposition, ignore tout ou presque de la démocratie. » (interview de Laurent Gbagbo dans Jeune Afrique 29 avril-12 mai 1993). Facile à dire en 1992 ou 1993 ; mais cette désinvolture contribuera aussi à nous acheminer presque insensiblement vers la catastrophe du 11 avril 2012, comme on mène les bœufs à l’abattoir sans qu’ils s’en doutent.


« Fallait-il résister ou ne pas résister à la prise du pouvoir par Bédié ? »

Pour bien comprendre la signification du 7 décembre 1993, il faut remonter une quinzaine de jours en amont de cette date. Nous prendrons pour guide l’auteur de Mon combat pour la Côte d’Ivoire. « Le 17 novembre 1993, je reçois plusieurs coups de fil de la part de Alassane Ouattara, Premier ministre, de Konan Bédié, président de l’Assemblée nationale, et de Philippe Yacé, président du Conseil économique et social, chacun demandant à me rencontrer. Nous prenons rendez-vous pour le lendemain. Le 18 novembre vers huit heures, je rencontre d’abord Konan Bédié. Il me dit que le président Houphouët-Boigny va mal et que des gens veulent former un gouvernement ; qu’il semblerait que le Pit soit prêt à accepter d’y participer. Je me borne à prendre note de ce qu’il me dit puisqu’il ne formule clairement aucune proposition ou demande. Il cachait, j’en étais certain, son jeu. A neuf heures je rencontre Yacé. Il me dit qu’Houphouët-Boigny est au plus mal et qu’après le président Houphouët-Boigny, c’est lui, Yacé, qui est le dépositaire de la légitimité au sein du Pdci; que le président demande à Alassane Ouattara de former un gouvernement; que celui-ci n’étant pas très connu encore, le président lui a demandé à lui, Yacé, d’aider Alassane Ouattara à former le gouvernement. Puis il me parle longuement de ses déboires politiques et personnels avec Houphouët-Boigny depuis plusieurs années. J’écoute attentivement, sans réaction. Il n’est pas plus précis sur ce projet. (…). A onze heures, je rencontre Alassane Ouattara. Il me dit qu’il a reçu mandat du chef de l’Etat pour former un gouvernement d’union et voudrait la participation du Pit. (…). Je lui réponds que nous prenons acte et que nous allons en discuter au sein du parti. Il me rétorque que c’est urgent et qu’il a besoin d’une réponse assez rapidement. Ainsi commencent les grandes manœuvres à la veille du décès d’Houphouët. (…). »

« De tous ceux que j’ai rencontrés, je n’ai donné de réponse qu’à Ouattara, car il était le seul à s’être exprimé clairement sur le projet de formation d’un gouvernement. Bien sûr le Pit a refusé de participer à un tel gouvernement. Il faut savoir que nous doutions de la réalité même de ce mandat, verbal, de la part d’Houphouët-Boigny, mourant, et de la régularité, autant la légitimité que la légalité d’une telle entreprise. Nous nous sommes demandés si le président Houphouët n’était pas déjà décédé ; cette propsition s’offrant comme une aventure à laquelle nous ne pouvions nous associer. » (pp. 153-154)

 « On assistera ensuite à une confusion déplorable dans les rôles. Alassane Ouattara qui veut faire constater le décès, la Cour suprême qui dit qu’il n’y a pas à constater le décès, et Konan Bédié qui se déclare président de la république. (…). Nous assisterons par la suite à la querelle scandaleuse entre Konan Bédié et Alassane Ouattara, à travers le spectacle de la guerre des communiqués ce jour [le 7 décembre 1993] entre dix-neuf et vingt-trois heures. » (p. 156).

« (…) quand survient le décès du président Houphouët-Boigny, la Côte d’Ivoire est face à un dilemme. Konan Bédié est considéré comme le nouveau président de la République. Ce n’est pas normal mais que pouvons-nous, que devons-nous faire ? Si nous ne sommes pas d’accord, nous trouvons une autre solution, mais qui n’est pas de droit. On tombe alors dans l’aventure politique. Nous avions entendu dire que des formations et individus avaient conçu le projet de transférer autrement le pouvoir que par la voie prévue par la constitution. Nous avons même entendu parler d’un Conseil d’Etat, donné comme un triumvirat dont je ne citerai pas les membres présumés. » (pp. 158).

En fait d’« aventure politique », il s’en fallut vraiment de très peu que le projet d’un coup de force en vue sinon de porter tout de suite Ouattara au pouvoir suprême, du moins de le maintenir dans sa position de Premier ministre – ce qui dans le contexte de l’époque revenait exactement au même – ne devînt réalité. Sous le titre « Après la mort du président de Côte d’Ivoire Houphouët-Boigny : succession explosive », le quotidien parisien France Soir annonçait en gros caractères dans son numéro du 8 décembre 1993 : « Le Premier ministre prend la direction du pays… ». Dans le corps de l’article, non signé – en l’occurrence cela aussi a sans doute son importance ! –, le journal révélait que quinze jours plus tôt, « sentant venir la fin de Félix Houphouët-Boigny, le Premier ministre Alassane Ouattara avait décidé de son propre chef d’assurer "la suppléance du président de la République". Aussitôt sept députés Pdci ont publié une lettre ouverte pour dénoncer "le coup d’Etat de Ouattara" ». Ainsi, dès la mi-novembre, le mot était dit : coup d’Etat ! Toutefois, si la tentative du 7 décembre d’officialiser cette usurpation devait provoquer quelques belles petites phrases du genre : « Bédié représente la légalité républicaine. Tout ce qui est en dehors de la constitution équivaut à un coup d’Etat civil ou militaire. » (Gbagbo) ou « Konan Bédié est considéré comme le nouveau président de la République. Ce n’est pas normal mais que pouvons-nous, que devons-nous faire ? Si nous ne sommes pas d’accord, nous trouvons une autre solution, mais qui n’est pas de droit. On tombe alors dans l’aventure politique. » (Wodié), ce premier attentat pourtant déjà gros de tous ceux qui jalonneront les vingt années à venir passera, semble-t-il, totalement inaperçu. Quel magnifique indice pourtant que, le 7 décembre 1993, il y eut bel et bien tentative de prise illégale du pouvoir par celui qui exerçait la plus haute fonction de l’Etat après celle de président de la République. Lequel d’ailleurs ne se gênait pas pour en faire l’aveu devant les journalistes : « [Ouattara] me confirmait qu’effectivement, il y avait eu une période de flottement aux alentours du 7 décembre 1993. Fallait-il résister ou ne pas résister à la prise du pouvoir par Bédié ? (…). Il ne souhaitait pas, non plus, travailler avec Bédié (ce qui, dans le contexte politique d’alors, voulait dire : travailler sous les ordres de Bédié) : ayant été le Premier ministre de Félix Houphouët-Boigny, il ne pouvait envisager d’être quoi que ce soit dans le système Bédié. » (Jean-Pierre Béjot, « Alassane Dramane Ouattara et la tentation du pouvoir », La Dépêche diplomatique 14 juillet 2003).

 

« J'en appelle donc aujourd'hui à la France… »

Nous avons vu dans la deuxième partie de cette étude comment, afin de lui faciliter au maximum l’usurpation du pouvoir suprême lorsque lui-même aurait disparu, Houphouët prépositionna Ouattara au sommet de la hiérarchie de l’Etat et du Pdci, à cette époque le parti dominant à l’Assemblée nationale. L’intérêt de l’opération, c’est que le jour de la disparition d’Houphouët, devenu ipso facto le maître absolu de ce parti, Ouattara aurait pu en faire ce qu’il voulait ; mais il n’essayera même pas de s’en servir directement pour appuyer son plan. Preuve qu’Houphouët n’avait pas réussi à l’imposer dans le parti.

Pour mettre toutes les chances du côté de Ouattara, Houphouët prit une précaution supplémentaire, qui consista à mettre la Cour suprême hors d’état de remplir son rôle quand sonnerait l’heure de son remplaceent. Lazeni Coulibaly, le président de la Cour suprême, avait dû démissionner après avoir été accusé d’un détournement de fonds publics dont pourtant la justice n’eut jamais à connaître. Pour d’autres raisons tout aussi mystérieuses, il ne fut pas remplacé, et il ne l’était toujours pas quand Houphouët mourut… Nous retrouvons ici un vieux procédé houphouéto-foccartien : l’abolition de toute règle susceptible de gêner les manigances de la Françafrique. Le coup de la démission forcée du président de la Cour suprême et de son non remplacement relève incontestablement de cette même vieille technique qui avait déjà permis à Houphouët pour se débarrasser de ses opposants en 1959, 1963 et 1964. La constitution stipulait qu’en cas d’incapacité absolu du chef de l’Etat en exercice dûment constatée par la Cour suprême, cette charge était dévolue de plein droit au président de l’Assemblée nationale. Or, privée de son président, la Cour suprême n’était pas en état de sièger valablement. Le 7 décembre, dès l’annonce officielle du décès du chef de l’Etat, Ouattara tentera de mettre à profit cette carence pour empêcher la dévolution du pouvoir à Henri Konan Bédié. Son insistance à faire constater le décès d’Houphouët par la Cour suprême, alors que cette formalité n’est exigée qu’en cas d’empêchement absolu, n’était qu’une manœuvre dilatoire visant à retarder l’application automatique de la constitution dans un premier temps, puis à la contrecarrer tout à fait dans un deuxième temps, s’il pouvait créer un rapport de forces à son avantage dans la classe politique, les directions des forces armées et l’opinion publique. Dans un article intitulé « Le Premier ministre se pose en successeur de Houphouët. Alassane Ouattara conteste la légitimité de Henry Konan Bédié, qui s'est autoproclamé président mardi », Alain Frilet, deLibération, écrit le 9 décembre 1993 : « Le Premier ministre, Alassane Ouattara, (…), refuse de déposer les armes. Hier matin, le chef du gouvernement convoque dans la plus grande discrétion son ministre de la Défense et le chef d'Etat-major des armées, qui l'auraient, affirme-t-on à la primature, assuré de leur entière loyauté. La veille déjà, il avait saisi la Cour suprême, réclamé qu'elle constate officiellement la vacance du pouvoir et, au terme du délai nécessaire, installe un nouveau président de la République. Selon un diplomate occidental visiblement inquiet, cette manœuvre, tout en donnant l'impression de respecter la loi fondamentale, permet à Ouattara d'ignorer le nouveau "président" et de conserver sa qualité de Premier ministre. Plus qu'un simple défi à l'héritier constitutionnel, Ouattara vient d'engager un bras de fer politico-ethnique aux conséquences imprévisibles ». Si Ouattara échoua le 7 décembre 1993, grâce notamment à l’instinct de conservation de quelques dirigeants du Pdci, sa tentative de violer la constitution n’en fut pas moins le prélude de la tragédie à rebondissements que vit notre peuple depuis bientôt vingt ans.

La meilleure preuve qu’il y eut bel et bien tentative d’usurpation, c’est la démarche que Ouattara fit auprès du gouvernement français de l’époque aux fins de recueillir son interprétation de l’article de la constitution ivoirienne réglant la transmission des pouvoirs du président de la République, en cas d’empêchement ou de décès du titulaire, au président de l’Assemblée nationale jusqu’à la fin du mandat en cours ! (D’après Soir Info 03 décembre 2001. Six ans plus tard, lorsqu’il déclarera ouvertement ses ambitions, c’est encore à la France qu’il s’en remettra pour lui mettre le pied à l’étrier : « J'en appelle donc aujourd'hui à la France, qui a un rôle important en Côte d'Ivoire, par l'histoire, par la question des accords de défense, donc la sécurité de la Côte d'Ivoire, par la monnaie, le franc CFA. La France ne peut rester indifférente à la situation en Côte d'Ivoire. Il faut qu'elle fasse quelque chose. (…) J'en appelle donc au président Chirac, au Premier ministre Lionel Jospin. Ces jours prochains, lors de mon retour à Paris – je suis actuellement à Libreville – je rencontrerai le médiateur, Bernard Stasi. Je lui demande sa médiation en la matière avec les autorités ivoiriennes. » (La Croix 23/12/1999). Ici, comme en 1993, il ne s’agit pas d’un simple appel au secours mais d’une véritable offre de service !

 

« J’aurais pu le faire arrêter… »

Qu’il se soit seulement agi de se faire interpréter la constitution ivoirienne par une puissance étrangère, ou qu’il se soit agi, sous ce prétexte apparemment banal, de demander à la France, dont il savait que le soutien lui était acquis, d’exprimer plus clairement cette préférence, le seul fait d’avoir osé une telle démarche constitue une forfaiture pour laquelle Ouattara encourait un procès pour haute trahison avec, à la clé, au minimum, son bannissement perpétuel et sa disparition définitive de la scène politique ivoirienne. Or, au lieu de cela, ni l’auteur de ce forfait ou, en tout cas, celui qui devait en bénéficier, ni ses principaux complices pourtant biens connus n’encoururent la moindre sanction ! Au contraire, après l’échec de son entreprise, Ouattara put sortir du pays pratiquement avec les honneurs pour aller se mettre à couvert auprès de ceux qui l’avaient imposé à Houphouët en 1990, et attendre là-bas, tranquillement, l’occasion propice de revenir à la charge.

A les en croire, les houphouéto-ouattaristes actuellement au pouvoir feraient de l’impunité la cible principale de leur de leur politique. C’est l’éternelle histoire de la paille et de la poutre… Ce sont ceux à qui une inexplicable indulgence de la nation épargna un châtiment mérité qui parlent d’éradiquer l’impunité ! Certes ce n’est pas la première imposture dans cette pauvre Côte d’Ivoire où, trente années durant, Houphouët s’est plu à contourner, à ignorer ou à carrément violer ses propres lois sans s’attirer la moindre conséquence pour lui-même. Mais Houphouët avait, dans la Françafrique, un parapluie à toute épreuve. Qu’est-ce qui empêcha Bédié de faire payer à Ouattara le juste prix de sa forfaiture ? Quelques semaines après sa victoire provisoire sur Ouattara, le nouveau chef de l’Etat confiait à un journaliste : « J’aurais pu le faire arrêter ». S’il le pouvait, alors pourquoi ne l’a-t-il fait ? La question ne fut pas posée. Ou bien, si elle le fut, soit Bédié n’y répondit pas, soit sa réponse ne pouvait pas être livrée au grand public…

Bédié pouvait-il vraiment faire arrêter Ouattara ? Le doute est permis ; et encore plus aujourd’hui quand nous le voyons dans la position où il s’est mis depuis le 28 novembre 2010. C’est que, à la fois, le crime était gravissime, et il y avait pléthore de beau monde derrière l’apprenti usurpateur. Il y avait des Ivoiriens de tendances diverses, mais ce n’étaient pas les plus puissants ni même les premiers intéressés. Et, si par leur attitude – qu’elle fût favorable au coup d’Etat projeté, ou qu’elle lui fût hostile sans être toutefois vraiment décidée – ils contribuèrent aussi à préparer les succès futurs de Ouattara, ce ne fut que comme des instruments, et, comme dirait l’autre, à l’insu de leur plein gré le plus souvent. Les plus intéressés – les plus puissants aussi – se trouvaient à Paris. Là, on savait ce qu’on voulait, on en avait les moyens et on savait comment l’obtenir en se servant des Ivoiriens eux-mêmes. Il suffisait de se donner le temps et de leur jeter des tonnes de poudre aux yeux en attendant l’occasion de leur porter le coup décisif.

On peut repérer la main de la Françafrique à chaque étape de la conspiration dont le premier acte se joua le 7 décembre 1993 et le dernier, le 11 avril 2012. D’après La Lettre du continent (N°243, 5 octobre 1995), en décembre 1993, Alain Juppé, ministre des Affaires étrangères dans le gouvernement Balladur,  soutenait l’entreprise visant à maintenir Ouattara dans la fonction de Premier ministre malgré l’hostilité générale des Ivoiriens. Le rappel de l’ambassadeur Michel Dupuch juste une semaine avant l’annonce officielle du décès d’Houphouët fut le premier acte de ce soutien. L’ambassadeur Dupuch, en poste depuis près de 15 ans, était réputé plutôt favorable à Bédié ; en le remplaçant brusquement dans cette période critique, le Quai d’Orsay choisissait son champion : c’était Ouattara.

Officiellement, c’est le 7 décembre 1993, dans sa résidence familiale de Yamoussoukro, qu’Houphouët mourut. Mais il n’est pas impossible qu’il soit mort en fait en Suisse où il avait été évacué depuis un hôpital parisien ou même à Paris, avant d’en être évacué. C’est en tout cas ce que beaucoup d’Ivoiriens ont cru. Le choix de cette date, alors jour de fête nationale, donc jour de prises d’armes dans l’enceinte du palais présidentiel sis au Plateau, n’était évidemment pas dû au hasard. Il existe au moins une preuve qu’à Paris certaines personnes savaient d’avance que ce serait ce jour-là qu’Houphouët mourrait : « La France, pouvait-on lire dans l’officieuse Lettre du continent (LCN°200 du 02 décembre 1993) est en train de mettre en place le casting du film "La Constitution, rien que la Constitution" pour introniser le plus vite possible, au titre de l'article 11, le président de l'Assemblée nationale à la tête de l'Etat. Tout doit être verrouillé pour le 7 décembre, fête de l'indépendance nationale. Le "Président Bédié" pourrait alors prononcer un premier discours historique de rassemblement national pour affronter la tempête économique et financière (en particulier l'éventuelle dévaluation du franc CFA après les fêtes...). Reste que tous les acteurs pressentis n’ont pas encore accepté leur rôle. C'est en particulier le cas du Premier ministre Alassane Ouattara que la France aimerait bien voir rester en fonction au moins le temps de la transition. Avec l'appui de l’administration et de barons anti-bédiéistes, ce dernier a toujours fait savoir qu'il "n'a pas l'intention de laisser le fruit de son travail à des gens qui lui tirent dans les pattes" » (LC N°199). L’histoire ne dit pas qui avait choisi cette date du 7 décembre ni comment elle fut choisie de préférence à toute autre. Pourquoi le 7, et non pas le 6 ou le 8 décembre, par exemple ? Pourquoi décembre et pas novembre ? Mystère… En revanche il n’est pas difficile de deviner qui avait le plus intérêt à ce que ce fût un jour où Robert Guéi, le chef d’Etat major qui n’était pas hostile à Ouattara, disposerait à l’intérieur et autour du palais, en toute légalité, de suffisamment d’hommes et d’armes pour en prendre éventuellement le contrôle afin d’y installer son favori ! Ouattara d’ailleurs s’y croyait déjà ! Et j’annonce à « mes chers compatriotes », avec ce qu’il faut de sanglots retenus dans la voix, la perte cruelle que nous venons de subir ; et je décrète le deuil national ; et je saisis la Cour suprême pour constater la vacance du pouvoir, un pouvoir que le cher défunt m’a confié au moment d’aller à Paris attendre sa mort annoncée et que je tiens et tiendrai d’une main ferme tant que la Cour suprême n’aura pas statué…

Le plus étrange de l’affaire, c’est l’apparente indécision des autorités françaises qui tantôt semblaient pousser l’un des deux rivaux, et tantôt l’autre. Longtemps le remplacement annoncé de l’ambassadeur Michel Dupuch, en poste depuis une quinzaine d’années, fut ajourné pour ne pas compliquer les choses. Puis, brusquement, le 17 novembre il doit céder la place à Christian Dutheil de la Rochère, dont l’agrément avait été présenté au Premier ministre Ouattara « assurant la suppléance » du président de la République.

IMG 0037IMG 0038

Autre indice de l’embarras des autorités françaises devant la tournure que prenaient les événements à l’approche de l’inéluctable, c’est la venue à Abidjan de deux personnalités bien connues du village françafricain de l’époque, Jean-Marc Rochereau de la Sablière et Antoine Pouillieute. Ils étaient chargés d’une mission qui serait restée à jamais secrète n’était une photographie de presse qui les montre, flanqués de l’ambassadeur Dupuch, successivement face à Ouattara et face à Bédié. Je dis bien : une photographie. Car il n’y a pas deux clichés, mais un seul, celui qui montre les deux missionnaires s’entretenant avec Ouattara. Sur ce même cliché, pour fabriquer la deuxième photographie, on a remplacé Ouattara par Bédié. La grossièreté du montage semble indiquer une certaine fébrilité chez les envoyés des faiseurs parisiens de rois nègres qui, arrivés sans doute avec la conviction que ce serait un jeu d’enfants de maintenir Ouattara dans sa position, durent battre précipitamment en retraite devant la fermeté de ceux qui, dans le Pdci notamment, s’opposaient à son maintien. Ce choix ils ne le firent sans doute pas de gaieté de cœur ; une petite phrase au cœur d’un éditorial de Marchés tropicaux et méditerranéens (18 février 1994), où, après la constitution du premier gouvernement de l’ère Bédié, il était question d’« un gouvernement constitué dans l’esprit de continuité, et même plus conforme que le précédent à certaines positions du pouvoir au sein de la classe dirigeante. », indique clairement qu’il s’est seulement agi, devant un obstacle imprévu, de reculer pour mieux sauter. D’où la photographie hâtivement bidouillée pour faire accroire que la France ne prenait pas parti dans cette « histoire ivoiro-ivoirienne », alors que l’original trahissait sa partialité en faveur de Ouattara.

 

De quoi, au juste, s’agit-il de sortir ? 

Avant de conclure, je voudrais d’abord lever tout risque de malentendu. Ce n’est pas un procès qu’on instruit ici contre la classe politique ivoirienne ou contre les élites ivoiriennes en général. Car tout ce qui s’est passé avant et jusqu’au 7 décembre 1993, on peut dire que c’était déjà écrit dans l’histoire de la Côte d’Ivoire sous le régime houphouéto-foccartien et dans la mentalité des élites formatées par ce régime depuis ce jour de 1963 où, par le truchement d’Houphouët, il leur a été signifié qu’elles devaient se garder de toute ambition de jouer un rôle politique dans leur propre pays sous peine de terribles châtiments. De sorte que jusqu’à cette date, les Ivoiriens ne pouvaient rien faire, sauf à révolutionner le système de fond en comble. Ce qu’ils entreprirent d’ailleurs de faire au bout de 33 ans de résignation, le 2 mars 1990, mais que malheureusement ils ne purent achever faute d’organisation et faute de dirigeants aguerris. A l’impossible nul n’est tenu… Il ne s’agit donc pas d’incriminer quiconque. Ma seule intention, c’est de montrer à travers les événements du 7 décembre 1993 que les élites ivoiriennes, tenues depuis toujours à l’écart de toute responsabilité politique réelle par celui qui, trahissant la confiance que notre peuple avait placée en lui, s’était mis au service de nos ennemis, se trouvaient de ce fait dans l’incapacité d’éviter le piège tendu, même s’il crevait les yeux.

« La Côte d’Ivoire n’est pas n’importe quel pays ! », entendait-on souvent dire vers à l’époque de ces faits. C’était bien vrai !, et ça l’est toujours d’ailleurs… C’est vrai que toutes ces choses ne se passaient pas dans un pays banal, un de ces pays où le pouvoir politique, l’administration centrale, l’économie, les banques, la défense nationale étaient effectivement tenus par leurs nationaux et par eux seuls, mais dans un pays qui, depuis le premier jour de son indépendance, était gouverné par des agents de l’ancienne puissance coloniale auxquels un soi-disant leader charismatique servait de prête-nom. Compte tenu de ce niveau de dépendance de la Côte d’Ivoire vis-à-vis de la France, ce qui se passait autour d’Houphouët agonisant, ou de son cadavre, ne se résumait pas seulement à un conflit fratricide entre Bédié et Ouattara, et entre leurs partisans ; c’était, sur le fond de la crise généralisée du système houphouéto-foccartien, la recherche de la solution qui le laisserait intact, au moins quant à sa finalité et quant aux avantages qu’elle en tirait pour sa politique africaine, malgré la disparition de celui qui jusqu’alors en était le rouage essentiel. Par conséquent, ce qui était en jeu ce n’était pas de savoir si le régime sous lequel nous vivions depuis 33 ans était démocratique ou non, mais si la Côte d’Ivoire était un pays indépendant ou si elle était toujours une colonie de la France. Certes, cette crise nous pose sans cesse et avec insistance la question : « Comment s’en sortir ? », mais il faut bien savoir qu’il n’y a pas d’issue tant qu’on n’a pas d’abord répondu à cette question-ci : « De quoi, au juste, s’agit-il de sortir ? ». 

En outre, ce n’était pas seulement l’affaire de quelques hommes prédestinés par leur savoir ou leur fortune mais une affaire qui regardait la nation dans son ensemble, et qui exigeait par conséquent que la nation y fût impliquée toute entière, et, après ces trois décennies de mensonges et de faux semblants, qu’elle le fût en toute connaissance de cause. Malheureusement, ce n’est pas ce qui s’est passé. Cela doit être dit, sans intention, je le répète, d’incriminer quiconque, parce que c’est la vérité.

En révélant la terrible malfaisance du système houphouéto-foccartien en même temps que la fragilité de son assise, Le 7 décembre 1993 aurait pu/aurait dû être l’occasion de secouer définitivement ce joug honteux, et de nous débarrasser une fois pour toute du fantochisme. Nous avons préféré nous gargariser de discours sur la démocratie ou sur l’esprit des lois. Ainsi Byzance disputait du sexe des anges pendant que l’Ottoman abattait ses murailles… Pendant qu’on bavardait, ceux qui avaient inventé Ouattara en 1990 fourbissaient leurs armes en épiant l’occasion de nous l’imposer à coup sûr, bon gré mal gré.

Et, ce malheur, combien d’entre nous l’avaient vu venir ?

Dans son livre, Diégou Bailly fait à ce sujet une remarque intéressante malgré une formulation quelque peu étrange : « L’une des raisons fondamentales du blocage du processus de démocratisation, écrit-il, c’est que toute la classe politique – aussi bien le parti au pouvoir que l’opposition – adhère à la logique du président de la République. Tous ne s’attellent qu’à rechercher des solutions aux problèmes du présent et veulent ignorer le futur. » (La double mort d’Houphouët-Boigny ; p. 245). Au lieu de « futur », ne faudrait-il pas plutôt lire « passé » ? Car quoi de plus normal que des hommes ignorent le futur ? « L’avenir, dit le poète, n’appartient qu’à Dieu » ! Alors, peut-être est-il vrai que nous ne savons pas rêver ou, seulement, que nous ne l’osons pas. Mais notre véritable défaut, c’est de ne pas avoir suffisamment d’attention pour notre passé… C’est ce que j’observe non sans effroi depuis le 11 avril 2011. Il semble que la plupart de ceux qui dans, les circonstances actuelles, ont acquis de fait la légitimité de parler au nom du peuple des résistants, qu’il s’agisse des directions intérimaires du Fpi et du Cnrd ou de nos camarades exilés, oublient d’où, dans quels buts, par quelles voies, en vertu de quels principes et au nom de quel illustrissime démiurge nous avons été jetés dans cette tragédie à seule fin qu’enfin ADO, autrement dit Alassane Dominique Ouattara, puisse régner sur nous et que la frontière méridionale du Burkina Faso épouse le golfe de Guinée depuis Tabou jusqu’à Assinie.

Je termine par ces deux aphorismes de Winston Churchill :

* Un peuple qui oublie son passé se condamne à le revivre.

* Plus vous saurez regarder loin dans le passé, plus vous verrez loin dans le futur.

Marcel Amondji 

Repost 0
Published by chato9.over-blog.com - dans Chroniques
commenter cet article
4 juillet 2012 3 04 /07 /juillet /2012 12:05

Comment qualifier l’éditorial de Fraternité Matin daté du 29 juin 2012 ? Mais cela mérite-t-il seulement le nom d’éditorial ? Certes, ce texte émane bien de la direction de Fraternité Matin, mais je n’ose croire qu’il est le reflet des vues politiques de ceux qui ont confié cette direction à Venance Konan. Non pas que je les tienne en estime plus que lui ; au contraire, je suis tout à fait convaincu que c’est bien leur morale à tous qui est ici découverte, comme se découvre le pot aux roses. Ce dont je doute, c’est seulement qu’ils  puissent se réjouir de ce dévoilement, de cette mise à nu de leur mentalité… Car toute vérité n’est pas bonne à dire.

 

Il y a longtemps que j’observe l’auteur de cette espèce d’acting out de petit Machiavel de pacotille. Je l’avais découvert, au début des années 1990, avec ses reportages sur les guerres civiles du Liberia, dans lesquels il mettait un réel talent d’écriture au service d’une entreprise de désinformation commanditée par la Françafrique sous les traits de l’ambassadeur Michel Dupuch et de la barbouze foccartienne Jean Mauricheau-Beaupré. Probablement, en toute connaissance de cause. Venance Konan y gagna sa notoriété et, sans doute, aussi beaucoup d’argent. Au fil du temps et de ses prestations écrites ou verbales, il m’a semblé que cette réussite lui avait quelque peu gonflé la tête. Mais je ne m’attendais pas encore à le voir descendre aussi bas dans l’ignominie ; et, qui plus est, simplement pour fayoter ses actuels bienfaiteurs ; pour s’en faire bien voir.

 

Je n’ai jamais cru que Venance Konan fût capable d’être fidèle à quelqu’un ou à quelque chose. C’est l’un de ces hommes qui se donnent au plus offrant. Et en Côte d’Ivoire, nous savons bien qui est le plus offrant aujourd’hui, qui l’était déjà hier. Mais si nous l’avions ignoré, la trajectoire de ce journaliste, naguère chantre de l’« ivoirité » et pourfendeur de l’imposture et de l’usurpation sous la livrée de Bédié, aujourd’hui complice comme lui des assassins de Bouaké (2002) et de Duékoué (2011) et des experts en « rattrapage », nous le désignerait très précisément : c’est, encore et toujours, la Françafrique.

 

V. Konan écrit : « Ne faut-il pas être dupe pour ne pas comprendre que les seules forces sur lesquelles repose la stabilité actuelle de la Côte d’Ivoire sont constituées de ces hommes mis à l’index ? ». Ces hommes mis à l’index – « à l’index »… serait-ce un lapsus ? –, ce sont apparemment les chefs de guerre ouattaristes. Mais nous savons bien, de très bonne source, que ces hommes ne seraient rien aujourd’hui sans l’appui tactique et stratégique dont ils bénéficièrent de la part de l’Onuci et du corps expéditionnaire français baptisé « force Licorne » : « Quand les FRCI ont tenté de s’approcher de la résidence de Laurent Gbagbo, elles se sont heurtées à une résistance extrêmement forte parce qu’il y avait des mouvements absolument démentiels autour de la résidence et sur tous les carrefours de Cocody, si bien que les FRCI se sont retrouvées en difficultés. Au petit matin, elles ne parvenaient pas à franchir les lignes après avoir essuyé de nombreuses pertes en matériel, mais aussi en vies humaines. C’est donc à ce moment là que des décisions ont été prises d’en finir avec cette tragédie qui menait le pays vers une véritable guerre civile. Et donc l’intervention de la force Licorne s’est faite à ce moment-là pour ouvrir les axes et permettre aux FRCI d’avancer vers la résidence de Cocody » (Jean-Marc Simon, ancien ambassadeur de France en Côte d’Ivoire, sur RFI le 11 avril 2012).  

 

Alors, à notre tour de faire semblant de nous poser des questions qui sont en fait leurs propres réponses. Ne faut-il pas être dupe pour ne pas comprendre que l’Onuci et la force Licorne sont les vraies et seules forces sur lesquelles repose la stabilité du régime houphouéto-ouattariste ? Ne faut-il pas être dupe pour ne pas comprendre que si les chefs de guerre ouattaristes étaient appelés un jour à rendre des comptes, il se pourrait bien qu’ils ne soient pas longtemps les seuls à devoir s’expliquer sur ce qui leur serait reproché ? Ne faut-il pas être dupe pour ne pas comprendre que c’est la crainte d’une telle éventualité qui motive l’immonde plaidoyer du francolâtre journaliste-écrivain et Directeur général de Fraternité Matin.

 

Marcel Amondji

 

 

@@@@

 

Justice et désordre

(l’éditorial de Venance Konan - Fraternité Matin 29 Juin 2012)

 

« Je préfère l’injustice au désordre », disait feu le président Houphouët-Boigny. Et il expliquait que l’injustice pouvait toujours se réparer, alors que lorsque le désordre s’installe, le pire peut arriver. Et la meilleure illustration en a été la réhabilitation publique des personnes qui avaient été condamnées en 1962 et 1963 dans ce que l’on avait appelé les « faux complots ».

Aujourd’hui, une pression est exercée par certaines chancelleries et Ong ainsi qu’une partie de la presse internationale sur les autorités ivoiriennes pour qu’elles jugent les membres des Frci soupçonnés d’avoir commis des massacres à l’ouest de la Côte d’Ivoire lors des combats contre les milices de Laurent Gbagbo qui voulait confisquer le pouvoir perdu dans les urnes par tous les moyens. Au nom de la justice égale pour tous. La question que tout cela soulève est celle de savoir l’objet final de la justice. Vaste question sur laquelle d’éminents juristes et philosophes planchent depuis des siècles.

À notre humble avis, la justice a pour objet de rétablir l’harmonie dans une société. En punissant le coupable, en dédommageant la victime; dédommagement qui peut venir simplement de la satisfaction de celle-ci de voir le coupable puni, l’on rétablit l’équilibre rompu par le délit ou le crime, afin que la société retrouve sa stabilité. La justice est toujours rendue dans tous les pays au nom de la société. Mais lorsque son application a pour conséquence la déstabilisation et la mise en danger de la société, lui a-t-on rendu service ?

L’on nous dit aujourd’hui que si l’on est en droit de juger les partisans de Laurent Gbagbo qui ont commis tous les crimes dont nous avons tous été victimes à des degrés divers, la vraie justice consisterait à juger aussi ceux qui, en le combattant ont également commis des crimes. Soit ! Mais ne faut-il pas être dupe pour ne pas comprendre que les seules forces sur lesquelles repose la stabilité actuelle de la Côte d’Ivoire sont constituées de ces hommes mis à l’index ? Ne faut-il pas être dupe pour ne pas voir que les partisans de Laurent Gbagbo ne rêvent que de leur revanche, c’est-à-dire renverser le pouvoir d’Alassane Ouattara, et que le meilleur cadeau que l’on puisse leur faire est de dresser les Frci contre le Chef de l’Etat ivoirien ? Qui, aujourd’hui, peut douter, de bonne foi, de la véracité des complots ourdis par les partisans de l’ex-chef de l’Etat et le fait qu’ils sont les commanditaires des attaques perpétrées dans l’ouest du pays ? Alors, exiger la traduction en justice de certains chefs de guerre, aussi abominables que soient les crimes qu’ils auraient commis, ne revient-il pas à demander à M. Ouattara de laisser le pouvoir aux partisans de Gbagbo ou de livrer la Côte d’Ivoire à nouveau à la guerre ? En droit, il y a le principe de l’opportunité des poursuites. Cela veut dire que lorsque l’on estime que les conséquences de la poursuite d’une personne en justice vont entraîner le désordre ou la déstabilisation de la société, on préfère y renoncer, en attendant une meilleure occasion. C’est au nom de ce principe qu’en France, après la Libération, certains collaborateurs avérés du régime de Vichy ont été laissés en liberté, voire utilisés par le pouvoir, et n’ont été poursuivis que des décennies plus tard. En France, c’est en 1998 que Maurice Papon a été condamné pour le rôle qu’il avait joué dans la déportation des Juifs en 1944. Entre temps, il avait connu une carrière qui lui avait permis d’être ministre entre 1978 et 1981. Pourquoi donc insiste-t-on tant ici pour que M. Ouattara juge aujourd’hui ceux sur qui repose la stabilité de son pays ? Peut-être parce qu’il a prononcé le mot « réconciliation ». En Europe, après la seconde guerre mondiale, on n’a pas parlé de réconciliation, mais on a carrément dissous le parti d’Adolf Hitler, traqué jusque dans les pays les plus lointains ceux qui étaient soupçonnés d’avoir participé à sa politique criminelle. Et jusqu’à présent, se réclamer du parti nazi ou de son chef revient à se créer de sérieux problèmes. Après la seconde guerre mondiale, en Allemagne comme au Japon, les vainqueurs ont jugé les vaincus. Ils ont créé des tribunaux spéciaux pour cela. Personne n’a demandé des comptes aux Alliés qui ont largué des milliers de bombes sur l’Allemagne, tuant des centaines de milliers d’innocents. Personne n’a demandé des comptes aux Etats-Unis qui ont lancé deux bombes atomiques sur le Japon, tuant des centaines de milliers d’innocents. Qui a parlé de justice de vainqueurs ?

Venance Konan

Repost 0
Published by chato9.over-blog.com - dans Chroniques
commenter cet article
28 juin 2012 4 28 /06 /juin /2012 08:23

Sur un discours de B. Compaoré au lendemain du sommet de Paris sur la crise ivoirienne.

 

Au moment où les fantoches actuellement au pouvoir à Abidjan multiplient les provocations verbales contre certains des pays voisins qui accueillent nos compatriotes exilés, et alors que des régions entières de notre pays sont en voie de burkinabéisation forcée, c’est l’occasion de se rappeler le rôle que le Burkina Faso et son président jouèrent dans la longue série d’actes subversifs qui, de 2002 à 2011, ont préparé et permis finalement l’installation d’Alassane Ouattara à la présidence de la République de Côte d’Ivoire. Ce rôle, Blaise Compaoré l’a revendiqué avec cynisme dans un discours où il ne cachait pas sa fierté d’avoir été associé par Jacques Chirac et Dominique de Villepin à leur entreprise de reconquête de la Côte d’Ivoire pour y restaurer l’houphouéto-foccartisme. Nous sommes au tout début de l’année 2003. Celui qui jouera, hélas ! avec l’accord de nos dirigeants au plus haut niveau, les arbitres entre nous et les bandes armées houphouéto-ouatarristes était déjà, en fait, le « cheval de Troie » de ces dernières.

Facilitateur !

Ainsi l’appelait-on depuis l’accord politique de Ouagadougou (APO), ce marché de dupes. S’il a jamais facilité quelque chose, c’est seulement la victoire des ouattaristes et des Français sur les défenseurs de la souveraineté du peuple ivoirien.

M. Amondji

 

@@@@

 

"Lorsque les Burkinabè ont des droits à défendre en Côte d'Ivoire, je les connais. Je suis sûr qu'ils ne vont jamais reculer, quel que soit le risque." B. Compaoré 

 

« Chers compatriotes, en cette journée mémorable de rassemblement des patriotes du Burkina Faso, de rassemblement de l'ensemble du peuple du Burkina Faso pour la préservation de ses droits et de sa dignité, je voudrais simplement vous dire un grand merci. Pour la mobilisation de ce soir et aussi pour la qualité de nos convictions depuis bientôt quatre ans. Lorsque de Tabou nous avons vu arriver au Burkina Faso, des hommes et des femmes spoliés, expropriés, nous avons compris à l'époque que c'était un signal dangereux pour le Burkina Faso et pour la stabilité de la sous-région. Car toutes les conventions internationales, tous les accords bilatéraux et sous-régionaux indiquent que notre peuple pouvait aller librement vivre dans les pays de la communauté sous-régionale. Notre peuple devait résider sous la protection des autorités gouvernementales de la sous-région. Malheureusement, le signal de Tabou a été l'indicateur de ce qui devait arriver par la suite. Nous sommes aujourd'hui obligés de dire notre compassion à ces milliers de victimes qui sont rentrées de Côte d'Ivoire. Je voudrais vous remercier également pour la résistance, pour le refus que nous avons pu sentir au niveau de la population du Burkina Faso. Par rapport à ces exactions, ces négations de la dignité et des droits fondamentaux des Burkinabè en terre ivoirienne, aux présidents Henri Konan Bédié, Robert Guéi et Laurent Gbagbo nous leur avons toujours dit que lorsqu'ils exproprient des populations, lorsqu'ils organisent des élections en écartant des candidats, ou falsifient les listes électorales, ils ne pouvaient que conduire la Côte d'Ivoire à l'instabilité. Ils ne pouvaient qu'entraîner des conflits dommageables pour leur pays. Malheureusement, nous n'avons pas été écouté et ce qui devait arriver arriva. Les quatre derniers mois, nous avons subi à l'intérieur comme pour les compatriotes de Côte d'Ivoire, des épreuves difficiles. Des mensonges ont été annoncés et proclamés. Des accusations de toutes sortes, car le Burkina Faso semblait être le seul pays qui n'avait pas le droit de défendre ses droits sur cette terre d'Afrique, dans ce monde. Ensemble nous avons dit non. Nos ancêtres, depuis au moins dix siècles se sont toujours dressés contre l'injustice, contre la négation de leur dignité. C'est pourquoi nous avons refusé d'entériner ce qui a été fait. C'est pourquoi nous avons rejeté cela et c'est ce qui nous a conduit à toujours formuler des revendications, pour l'intérêt de la sous-région, de respecter partout les droits des Burkinabè. Je dois vous dire qu'en revenant de Paris nous avons été réconfortés par l'écoute qui a été faite de nos revendications et de nos aspirations. Nous pouvons dire que nous avons été comblés pour la Côte d'Ivoire à travers les accords de Marcoussis. Vous avez suivi, l'identification nationale a été rétablie dans ses droits. L'équité va être rétablie. Les Ivoiriens seront égaux devant les bureaux de vote au moment des élections. La sécurisation des personnes et des biens en Côte d'Ivoire sera une réalité. C'est vous dire donc que nous sommes comblés pour la Côte d'Ivoire mais aussi pour le Burkina Faso, car nous aurons sur cette terre de Côte d'Ivoire, la stabilité. Nous aurons la possibilité de maintenir ces liens de fraternité et d'amitié avec le peuple de Côte d'Ivoire. Nous aurons l'opportunité d'œuvrer pour la prospérité de la Côte d'Ivoire et celle du Burkina Faso. C'est pourquoi, nous devons soutenir cet accord et nous espérons que notre message sera reçu de l'autre côté afin qu'ensemble, nous puissions mettre en œuvre les dispositions de cet accord historique qui va régler ce conflit en Côte d'Ivoire et permettre la réconciliation pour les populations ivoiriennes. Je voudrais en cette soirée vous dire toute ma gratitude pour cette mobilisation. Et surtout pour la mobilisation de tous les instants que nous avons pu voir à travers le pays ces cinq derniers mois. Les uns et les autres ont compris que nous avons des droits à défendre sur cette terre de Côte d'Ivoire. Lorsque les Burkinabè ont des droits à défendre en Côte d'Ivoire, je les connais. Je suis sûr qu'ils ne vont jamais reculer, quel que soit le risque. Nous pensons que cette leçon doit servir à d'autres gouvernements pour comprendre que jamais le Burkina Faso ne reculera devant la défense de ses intérêts. Nous sommes nés et nous avons trouvé ces valeurs de rejet de l'injustice, de défense ferme de nos droits et ce n'est pas à notre génération de faillir face à ces engagements. Des engagements pris par nos ancêtres qui nous ont précédés sur cette terre. Nous sommes vigilants et nous resterons vigilants. Il y a des accords qui sont signés et parfois ne sont pas respectés. Mais nous sommes heureux de constater que la Communauté internationale a été avec nous à Paris pour mettre un Comité international de suivi qui va veiller à l'application stricte de cet accord. L'essentiel pour nous est de renouveler notre amitié et notre fraternité au peuple de Côte d'ivoire et toujours indiquer aux dirigeants de Côte d'ivoire que nous sommes pour l'amitié, la fraternité tant que ces valeurs soutiennent le respect de notre dignité et de nos droits. Nous vous remercions pour cette soirée historique, pour ce rappel que vous avez pu faire de notre engagement à rester toujours unis, toujours mobilisés lorsqu'il s'agit des intérêts nationaux de notre pays. Je crois que votre message ira au-delà du Burkina Faso pour indiquer à tout un chacun que le Burkina a besoin de respect aujourd'hui, et aura besoin de respect demain. »

Repost 0
Published by chato9.over-blog.com - dans Chroniques
commenter cet article
20 juin 2012 3 20 /06 /juin /2012 22:09

L'affaire Ouattara (1990-1993) et la crise de l'houphouéto-foccartisme

2e partie  


 « Tels furent les derniers soins du Roi, telles les dernières actions de sa prévoyance, tels les derniers coups de sa puissance, ou plutôt de sa déplorable faiblesse, et des suites honteuses de sa vie : état bien misérable, qui abandonnait son successeur et son royaume à l’ambition à découvert et sans bornes de qui n’aurait jamais dû y être seulement connu, et qui exposait l’Etat aux divisions les plus funestes, (…). Voilà au moins de quoi la mémoire du Roi ne peut être lavée devant Dieu ni devant les hommes. » Duc de Saint Simon


L'Agence tous risques (affiche détournée) 

 

« Notre combat n'a rien à voir avec lui puisqu'il n'a pas suffisamment decourage pour dire que notre combat est juste. »

7 décembre 1993 - 11 avril 2011. Pas moins de dix-huit ans, dont dix ou onze de guerre civile ouverte ou larvée, auront donc été nécessaires à Alassane Ouattara pour recueillir les fruits de son coup de dé du 7 décembre 1993. Encore n’est-il arrivé à ses fins qu’avec la complicité – pas vraiment volontaire sans doute – de celui contre qui il avait joué ce jour-là ; et grâce aussi à l’appui massif des moyens aériens conjoints de la France et de l’Onu… Mais, le plus remarquable, c’est que tout au long de cette aventure à suspense, ce sont toujours d’autres gens qui allèrent au charbon, ou qui tirèrent les marrons du feu, pendant que l’intéressé lui-même « épiait son destin à l’abri des palissades », attendant pour apparaître que tout danger fût écarté. Ce qui lui attira, en 2002, cette remarque perfide de Guillaume Soro à qui on demandait si son mouvement avait des rapports avec Ouattara : « Notre combat n'a rien à voir avec lui puisqu'il n'a pas suffisamment de courage pour dire que notre combat est juste. » (Afrique express N° 257, 17 octobre 2002). Ainsi en fut-il jusqu’au 11 avril 2011 inclus, où, aux dires de l’ambassadeur Jean-Marc Simon pour une fois digne de foi, il ne dut sa victoire qu’à l’ingérence massive des troupes françaises sur l’ordre de son ami Nicolas Sarkozy : « Quand les Frci ont tenté de s’approcher de la résidence de Laurent Gbagbo, elles se sont heurtées à une résistance extrêmement forte parce qu’il y avait des mouvements absolument démentiels autour de la résidence et sur tous les carrefours de Cocody, si bien que les FRCI se sont retrouvées en difficultés. Au petit matin, elles ne parvenaient pas à franchir les lignes après avoir essuyé de nombreuses pertes en matériel, mais aussi en vies humaines. C’est donc à ce moment là que des décisions ont été prises d’en finir avec cette tragédie qui menait le pays vers une véritable guerre civile. Et donc l’intervention de la force Licorne s’est faite à ce moment-là pour ouvrir les axes et permettre aux FRCI d’avancer vers la résidence de Cocody. Et donc l’ordre a été donné de déployer la forces Licorne dans Cocody » (Rfi 11 avril 2012). Soit dit en passant, voilà qui devrait clore définitivement le débat sur le point de savoir qui, de la France et de ses « tirailleurs sénégalais » rebaptisés Frci, a capturé Laurent Gbagbo et ses compagnons.  

  

« Ouattara, c’est la dernière chance pour la Côte d’Ivoire, me disait-on alors au siège du FMI. »

  

Le premier de ces défricheurs fut Houphouët lui-même, avec dans les reins, détail important, l’épée des « instances financières internationales » représentées en l’occurrence par le directeur général du Fmi… « J’étais à la résidence du chef de l’Etat, le mercredi 23 mai 1990, dans la salle attenante au grand salon où se tenait le conseil des ministres. Ouattara y présentait ce qui allait devenir, pour la presse, le plan Ouattara. Il avait obtenu des bailleurs de fonds de ne pas procéder à une réduction globale des salaires (ce qui du même coup calmait la rue où les manifestations des syndicats s’étaient multipliées). C’était la fin d’un plan d’austérité mal négocié par le gouvernement et la mise en œuvre, au 1er juin 1990, d’un plan de rigueur. Ouattara, c’est la dernière chance pour la Côte d’Ivoire, me disait-on alors au siège du FMI. Il faut qu’il réussisse. Il a la bénédiction du Fonds. Tout ce que l’on espère, c’est qu’il n’y ait pas de problèmes politiques qui viennent se mettre en travers de ses efforts » (Michel Camdessus, cité par Jean-Pierre Béjot, La Dépêche diplomatique 14 juillet 2003).

 

Le deuxième fut Georges Kobina Djéni, dit Djéni Kobina, le fondateur visible du Rassemblement des républicains (Rdr). En fait, Djéni n’était pas un homme seul et peut-être même n’était-il que le prête-nom d’une nébuleuse comprenant des personnages bien plus considérables que lui, tels Philippe Yacé et Marcel Jacques Gross. Yacé, qui ruminait depuis 1980 son dépit d’avoir perdu au profit de Bédié ses espérances de succéder à Houphouët, croyait tenir enfin l’occasion de sa revanche. Gross était la doublure de Yacé, son Guy Nairay si vous voulez, depuis plus de vingt-cinq ans (Voir La Lettre du Continent n° 397 du 04 janvier 2001). En 1994, lors de la scission du Pdci ayant donné naissance au Rassemblement des républicains, M.J. Gross était l’un des pères fondateurs de ce parti. Depuis 1999, avec le titre de Directeur de cabinet associé [il est mentionné sous ce titre, mais sans son nom, dans un discours de Ouattara (lepatriote.ci 09 janvier 2002) – mais en se gardant bien d’y apparaître au grand jour –, il forme dans l’ombre du président du Rdr une sorte de tandem avec Marcel Amon Tanoh, un neveu de Philippe Yacé, aujourd’hui Directeur de cabinet en titre d’A. Ouattara, mais qui semble n’être que le masque de Gross. Il est à noter toutefois que, dans la dernière mouture de l’organigramme du RDR visible sur le site de ce parti, le nom et le titre de J.-M. Gross ont disparu sans qu’on puisse en savoir le pourquoi. Peut-être l’homme a-t-il changé de râtelier… Si on en croit Jeune Afrique (17 septembre 2010), « Pour préparer la campagne présidentielle, Laurent Gbagbo a fait appel au groupe de communication Euro RSCG. […]. Cette cellule de cinq personnes sera dirigée par Marcel Gross, directeur associé de la société, qui connaît bien la Côte d’Ivoire […]. Gross et son équipe sont déjà sur place. Ils interviendront en tant que conseillers techniques en matière de communication politique, d’organisation d’événements et de promotion de l’image du candidat. » Vous avez dit cheval de Troie ?… C’est effectivement la toute première image qui se présente à l’esprit quand on voit comment l’opinion fut littéralement bombardée de sondages hyperfavorables à Laurent Gbagbo, qui ne pouvaient qu’endormir la vigilance de ses partisans tandis que se concoctait dans l’ombre le coup d’Etat électoral destiné à porter Ouattara au pouvoir.

 

Lamine Diabaté, un ancien ministre d’Etat, fut le troisième à donner son coup de pouce à Ouattara avec son fameux discours d’Odienné en 1995, où, après leur avoir dit que le Pdci les avait trahis et les méprisait, il appela ses « parents Malinké » à reprendre leurs fusils pour parachever la conquête de cette terre que leurs ancêtres avaient commencée sous la conduite des colonisateurs français : « Ils ont organisé une campagne de dénigrement : ils ont injurié Alassane, son père, sa mère et nous. Mais ils ne nous connaissent pas. Parce que c’est avec des fusils et des balles que nos grands-parents ont conquis cette terre. Ils ne nous font pas peur ». C’est un épisode sur lequel les partisans de Ouattara, dont beaucoup appartiennent au Pdci, observent une discrétion qui n’a d’égale que la rouerie avec laquelle Lamine Diabaté excitait ses « frères » contre Bédié.    

 

  

L’entrée en scène du nouvel homme providentiel

  

Pour la période qui nous intéresse (1990-1993), c’est Houphouët qui joua le rôle décisif. Après le chahut dont il fit l’objet début mars 1990, il avait perdu tout son crédit auprès de ses soutiens habituels, qui songèrent même alors à l’écarter du pouvoir, estimant son maintient dangereux pour l’avenir de son régime : « Les partenaires étrangers de la Côte d’Ivoire pressent avec une insistance croissante le président Mitterrand d’intervenir auprès du Vieux pour le convaincre de prendre sa retraite. Le pape Jean-Paul II lui a également suggéré de suivre l’exemple de son autre modèle, George Washington : prendre du recul, se retirer à Yamoussoukro et ne plus “intervenir dans les affaires de l’Etat que comme dernier recours”. » (Siradiou Diallo, Jeune Afrique Plus N°2, septembre-octobre 1989). Mais, devant la difficulté de le remplacer dans le rôle « d’homme de la France » où il avait tant excellé, on préféra lui procurer les moyens – financiers et sécuritaires – de se maintenir sur son trône, tout en le poussant vigoureusement à céder une part substantielle de ses immenses pouvoirs à un Premier ministre, qui serait aussi le véritable chef du gouvernement. Pour des raisons évidentes, vu le contexte politique et social, ce Premier ministre ne pouvait pas être l’un des agents français qui, tel Antoine Césaréo, le bâtisseur de basiliques, en faisaient déjà fonction sans en avoir le titre. Pour autant, et conformément à une pratique à laquelle Houphouët n’avait jamais dérogé en 30 ans de règne, il n’était pas non plus question de prendre le titulaire de la nouvelle charge parmi les hommes politiques ou les hauts fonctionnaires ivoiriens proprement dit. Au demeurant, les plus dévoués à Houphouët et à son système étaient discrédités autant que lui-même, et on ne pouvait pas être assuré d’une fidélité sans faille de la part des tièdes. Quant à choisir quelqu’un qui avait été noté à un moment de sa vie comme contestataire, c’était totalement exclu. Aussi bien, le but n’était pas de réformer le système comme tous les Ivoiriens le souhaitaient, mais seulement de le maintenir à flot jusqu’à ce que l’accalmie ayant succédé à la tempête, il puisse continuer tel qu’il avait toujours fonctionné depuis 1963. Le choix se porta sur Alassane Ouattara. « Le président [Houphouët] se résolut finalement à nommer Alassane Ouattara comme Premier ministre. Les raisons de ce choix furent multiples, la compétence de ce dernier se doublant d’une vraisemblable intrigue de sérail. Cette nomination tenait aussi au fait que la nationalité de M. Ouattara, élément qui indifférait à Houphouët, ne lui permettait pas d’intervenir dans la succession organisée par l’article 11 de la constitution, qui désignait le président de l’Assemblée Nationale » (Dutheil de la Rochère, Marchés tropicaux, 5 janvier 2001). Gouverneur de la Bceao, un poste traditionnellement réservé à la Côte d’Ivoire, Ouattara était l’élu idéal : il était « Ivoirien », mais il n’avait jamais été mêlé à l’histoire politique compliquée de « son » pays. Pour mémoire, notons que pour le poste de gouverneur de la Bceao, Ouattara avait déjà été préféré à un « Ivoirien de souche », qui le prit si mal que le fidèle Alliali dut s’entremettre pour éviter le pire : « A la mort du gouverneur de la Beceao Abdoulaye Fadiga, le choix d’Houphouët-Boigny s’est porté sur Alassane Ouattara pour lui succéder. Un autre cadre ivoirien de l’institution ayant longtemps travaillé avec Fadiga, Charles Konan Banny, pouvait lui aussi prétendre aux fonctions de gouverneur. En tant que leur aîné et ancien administrateur de la banque centrale j’ai reçu ensemble Alassane Ouattara et Charles Konan Banny et leur ai prodigué d’utiles conseils pour une collaboration franche et amicale. » (Disciple d’Houphouët-Boigny ; p. 115)

 

L’entrée en scène du nouvel homme providentiel se fit en deux temps. D’abord, il fut seulement appelé pour une tâche ponctuelle limitée dans le temps, avec un statut quelque peu bizarre sans doute, mais, bah ! qui eût songé à s’en formaliser du moment que son travail devait bénéficier au pays ?

 

Le 18 avril 1990, un mois après l’abandon du plan d’austérité de Moïse Koumoué Koffi sous la pression de la rue, un décret du président de la République créait un comité interministériel de coordination et de relance économique (Cicpsre). A la surprise générale, le gouverneur de la Bceao était chargé de la présidence de ce comité. Il n’était pas membre du gouvernement, mais le gouvernement se trouvait de facto placé sous son autorité. Dans son livre de souvenirs, Camille Alliali raconte sa propre surprise et comment il tenta, en vain, de mettre son patron en garde contre une telle innovation : « Je lui ai fait observer qu’il n’était pas habituel qu’une personnalité qui n’était pas membre du gouvernement puisse être nommée à la tête d’un comité composé de ministres. Il a perçu la difficulté et m’a fait savoir qu’il m’enverrait le secrétaire général du gouvernement pour qu’ensemble nous trouvions la forme à donner à cette mission. Je n’ai vu arriver ni le secrétaire général du gouvernement ni autre collaborateur du président… » (Disciple d’Houphouët-Boigny ; p. 114).

 

Voilà donc Ouattara installé pour cent jour, le temps de tester la vigueur d’éventuels réflexes nationalistes résiduels ayant pu échapper au savant travail de dépossession des Ivoiriens de leurs droits civiques auquel Houphouët s’employa avec zèle tout au long de ses quarante ans d’hégémonie. Pas de réactions de rejet perceptibles mais, au contraire, jusqu’à des leaders de l’opposition prétendument radicale qui faisaient antichambre chez lui ! C’est qu’alors aucun ivoirien n’imaginait qu’il faudrait bientôt compter ce nouveau venu, ce venu d’ailleurs, parmi les candidats à la succession d’Houphouët ni, a fortiori, qu’il s’imposerait si facilement comme le favori de l’épreuve !

 

Le 7 novembre, un autre décret nommait pour de bon Alassane Ouattara Premier ministre, chef du gouvernement. Entre temps, toujours par la seule volonté d’Houphouët, il avait été élevé au rang de deuxième personnage du Parti démocratique de Côte d’Ivoire (Pdci) auquel il n’avait jamais appartenu.  

 

  

Comme un contre-feu destiné à parer à toutes les surprises pouvant émaner soit d’un parlement ingouvernable, soit d’un Pdci devenu imprévisible

  

Entre le 18 avril et le 7 novembre 1990, la situation intérieure avait subi de profondes modifications. D’une part, fin avril 1990, l’opinion avait imposé au pouvoir les libertés d’opinion, d’expression et d’association, et plusieurs partis politiques indépendants s’étaient déclarés. Début octobre, faute de pouvoir départager les nombreux prétendants en lice, le congrès de l’ancien parti unique s’était séparé sans pourvoir au poste de secrétaire général nouvellement rétabli. En outre, de lourdes incertitudes pesaient sur les résultats des élections législatives annoncées pour la fin novembre. Une cuisante défaite de l’ancien parti unique n’était pas impossible. Les estimations les plus optimistes donnaient en effet pour certaine une entrée massive de l’opposition au parlement avec pour conséquence la transformation de ce qui n’était jusqu’alors qu’une simple chambre d’enregistrement, en un vrai parlement. Menace d’autant plus réelle que, depuis la perte de son monopole, l’ancien parti unique connaissait une grave crise d’identité. Enfin, l’agitation politique et sociale se poursuivait. D’autre part, peu à peu et de manière pour ainsi dire furtive, grâce à ses traditionnels appuis extérieurs, Houphouët avait repris la main. Le 28 octobre, il avait été reconduit par 2.993.806 voix contre 548.441 voix à son unique challenger, Laurent Gbagbo, le candidat du Front populaire ivoirien (Fpi) soutenu par les autres partis de l’opposition radicale. Pour autant,  tout n’était pas encore gagné pour le triomphateur de ce scrutin arrangé. Après l’échec du 9e congrès de l’ancien parti unique, les assises de rattrapage prévues début 1991 ne s’annonçaient pas sous les meilleurs auspices. Notamment, il n’était pas sûr qu’à l’issue de ce congrès extraordinaire, le Pdci continuerait d’être l’instrument docile qu’il était depuis les purges de 1963-1964. Dans de telles conditions, l’élévation de Ouattara et son prépositionnement dans ces deux postes clés peuvent être interprétés comme un contre-feu destiné à parer à toutes les surprises pouvant émaner soit d’un parlement ingouvernable, soit d’un Pdci devenu imprévisible.

 

Par précaution, Houphouët avait dissous unilatéralement tous les organes statutaires du Pdci avant le congrès. « Au regard de la tension qui montait au Pdci à la veille du congrès ordinaire de ce parti en 1990 et face à une fronde sociale et à l’opposition difficilement maîtrisable, le président Houphouët-Boigny a décidé de reporter le congrès [et de dissoudre] toutes les instances et tous les organes du parti. Il n’y avait donc aucun démembrement du parti et aucun débat n’avait plus lieu en son sein. Tout revenait au nouveau collaborateur qui était à l’époque Alassane Ouattara. Même la question du parti était entre les mains de cet individu que nous ne connaissions vraiment pas exactement. (…). Devenu plus fort que nous, il n’écoutait plus personne et faisait ce qui lui paraissait bon. Face à de telles dérives, nous avons constitué un groupe de cadres du parti pour prendre nos responsabilités en tant qu’anciens. » (Laurent Fologo, Le Temps 19 février 2008). Dissoudre l’appareil du Pdci c’était, d’une part, réduire à l’impuissance ceux qui auraient pu être tentés de s’opposer à la fulgurante ascension de Ouattara en se prévalant des statuts et du règlement intérieur de ce parti et, d’autre part, d’assurer à celui-ci, si l’entreprise était couronnée de succès, une liberté d’action aussi étendue que celle dont il jouissait lui-même. En un mot, c’était garantir la continuité assurée du système houphouéto-foccartien. Ainsi quand le joueur à bout de ressources veut quand même rester dans la partie, il sort son joker…  

 

  

« Du point de vue d’Houphouët-Boigny, la distinction entre "étrangers" et "nationaux" n’avait pour ainsi dire légalement pas d’objet. »

  

Quoique, en principe, Ouattara ne fût pas d’abord destiné à jouer le même rôle que les inamovibles Guy Nairay et Alain Belkiri ou le très mystérieux représentant personnel Ghoulem Berrah ou encore l’entreprenant Antoine Césaréo, il fit son entrée dans le système de la même façon qu’eux, c’est-à-dire par la porte dérobée des secrets et du bon vouloir de l’autocrate. Cette fois cependant, le procédé souleva une sourde réprobation au sein même du Pdci. Le recours à Ouattara ne pouvait pas être justifiée par les mêmes raisons (l’absence de cadres compétents parmi les nationaux) qui avaient servi en leur temps pour justifier le recrutement de tous ces Français qui peuplaient les bureaux de la présidence… En 1990, la Côte d’Ivoire regorgeait de diplômés dont plusieurs dizaines sans doute étaient aptes à ce travail. Mais cette nomination était le gage de la bienveillance des bailleurs de fonds. D’autre part, il ne s’agissait pas simplement d’introduire Ouattara dans l’entourage du chef de l’Etat ;  en le plaçant motu proprio au-dessus des plus hauts dirigeants du Pdci, Houphouët l’installait au centre de la scène où les Ivoiriens jouaient à… « faire la politique ». Les Ivoiriens pouvaient tolérer bien de choses, mais pas qu’on empiète sur leur terrain de jeu !  Rappelez-vous la scène entre Banny et Berrah… Aussi, contre son habitude, Houphouët dut justifier son choix : « J’ai fait venir auprès de moi un jeune compatriote, parce que beaucoup d’entre vous ne le connaissent pas, et on parle déjà d’un étranger, Alassane Ouattara. C’est un originaire de la grande métropole d’alors, Kong. Vous savez, la guerre de Samory n’a pas épargné cette grande cité dont les chefs précisément étaient les Ouattara. On a sauvé les chefs. Mais la ville a été détruite. Et les uns sont allés vers Bobo-Dioulasso, d’autre vers le Ghana et certains vers chez nous. Alassane Ouattara, le gouverneur Ouattara est de ceux qui sont d’ici, chez nous. Sa mère est d’Odienné. Il a des frères députés, on ne les traite pas d’étrangers ; l’un de ses cousins a travaillé pendant huit ans avec moi à la Cedeao, à Lagos, on ne l’a pas taxé d’étranger… Ce sont des gens de l’opposition qui inventent tout cela » (Le Patriote 09 mai 2001). L’ironie de l’histoire, c’est qu’il dut aussi expliquer aux gens de Kong que ce Ouattara était bien un des leurs ! Ce qu’il fit par le truchement de son fidèle Balla Kéita, qui semble s’être acquitté de cette mission sans trop de conviction : « Lorsque le président Houphouët m'a demandé d'aller à Kong, il m'a dit ceci : "Il faut que tu ailles dire aux gens de Kong que son père est de cette région et sa mère de Gbélégban." » (Le Jour 04 août 1999).

 

Les partisans de Ouattara à l’étranger soutenaient que la preuve que leur champion était un authentique Ivoirien, c’est que Houphouët l’avait appelé pour diriger son gouvernement. C’est l’argument développé par un certain Seyni Loum, se disant avocat de Ouattara : « Quand on regarde le cursus d’Alassane Ouattara, on ne peut pas contester son ivoirité et surtout un élément fondamental, le président Félix Houphouët-Boigny qui est un homme d’Etat à la dimension de l’Afrique et du monde, a choisi un homme comme lui pour être Premier ministre à un moment dur de l’histoire de la Côte d’Ivoire. Qu’on puisse contester l’ivoirité d’un homme à qui il livrait les secrets d’Etat, à qui il a transféré des pouvoirs présidentiels par intérim me semble étonnant. » (Africa International N° 329, novembre 1999). Drôle d’avocat ! Ce n’est pas un plaidoyer, c’est un vrai réquisitoire ! Souvenez-vous de la remarque de l’ancien ambassadeur Dutheil de la Rochère à ce propos, d’ailleurs confirmée par un mot d’Houphouët lui-même au sujet de la paire Nairay-Belkiri, que son mentor Jacques Foccart cite avec gourmandise dans son livre d’entretien avec Philippe Gaillard : « Ces Français me sont utiles. Si j’avais un directeur de cabinet et un secrétaire général ivoiriens, je serais colonisé par les Baoulés ou par d’autres. » (Foccart parle 1 ; pp. 223-224). Enfin, il suffit de rappeler que les deux personnages les plus importants de l’équipe Ouattara après lui-même, le Directeur et le Directeur adjoint de cabinet du Premier ministre, étaient respectivement le Guinéen Sydia Touré et le Béninois Pascal Koupaki, pour que la véritable signification de sa nomination saute aux yeux. Longtemps réputé natif de Dimbokro, en Côte d’Ivoire – comme Ouattara ! –, Sydia Touré devait être parachuté en 1996 Premier ministre de sa vraie patrie. Et c’est seulement alors qu’on découvrit qu’en réalité il était né en Guinée. Cette même année, Pascal Koupaki fut, lui aussi, appelé à de hautes fonctions dans sa vraie patrie. 

 

Peut-être Alassane Ouattara est-il vraiment né à Dimbokro… Reste que c’est en Haute Volta, actuel Burkina Faso, où son père était à la tête d’une chefferie, qu’il fit toutes ses études primaires et secondaires ; que c’est comme ressortissant de ce même pays qu’il bénéficia d’une bourse des Etats-Unis pour y poursuivre des études supérieures ; enfin, que c’est toujours en tant que Burkinabé qu’il fut recruté au Fmi comme directeur Afrique après avoir été le vice-gouverneur de la Bceao au même titre.

 

Un autre argument des tenants de l’ivoirité de Ouattara, c’est que l’un de ses frères fut longtemps député à l’Assemblée nationale ivoirienne : « Il a, disait Houphouët, des frères députés, on ne les traite pas d’étrangers ; l’un de ses cousins a travaillé pendant huit ans avec moi à la Cedeao, à Lagos, on ne l’a pas taxé d’étranger ». C’est encore un de ces arguments qui prouvent le contraire de ce qu’on aimerait leur faire dire.  Ecoutons encore C. Alliali : « [Alassane Ouattara] ne m’était pas inconnu. Je l’ai rencontré pour la première fois alors que j’étais ministre d’Etat. (…). Il s’est présenté à moi comme étant le jeune frère de Gaoussou Ouattara, que je connaissais comme militant du Pdci-Rda proche de Ouezzin Coulibaly pendant la période de lutte anticoloniale. » (Disciple d’Houphouët-Boigny, p.115). Cette anecdote confirme que ces Ouattara-là étaient bien des Voltaïques, sinon depuis la séparation de la Haute Volta et de la Côte d’Ivoire en 1947, du moins depuis que Ouezzin Coulibaly en était devenu le vice-président du conseil de gouvernement en 1956. Si Ouezzin Coulibaly n’était pas mort prémaurémént en 1958, Gaoussou Ouattara aurait très certainement poursuivi sa carrière politique à ses côtés, en Haute Volta, et il ne serait jamais devenu député ivoirien. Il y a aussi une anecdote de Bédié qui va dans le même sens : « Gaoussou Ouattara sait bien qu’il est venu me recommander son jeune frère alors que j’étais ambassadeur à washington. Alassane Ouattara commençait ses études à l’Université de Philadelphie. Il bénéficiait d’une bourse américaine qu’il avait obtenue en tant que citoyen de la Haute-Volta, le premier nom du Burkina-faso. » (Fraternité Matin 17-18 juillet 1999)

 

Après la mort d’Abdoulaye Fadiga, Ouattara devint le gouverneur de la Bceao, une fonction traditionnellement réservée à la Côte d’Ivoire. Mais, sous Houphouët, « réservée à la Côte d’Ivoire » ne voulait surtout pas dire « réservée aux seuls citoyens ivoiriens »… Je ne résiste pas au plaisir de citer à ce propos la thèse ridiculement alambiquée, mais très plausible néanmoins, d’un célèbre ivoirologue : « [Si F. Houphouët-Boigny] fut sans conteste partisan de la balkanisation des Etats africains (…), son nationalisme s’accorda avec l’idée que le territoire ivoirien devait être le pôle d’attraction des populations africaines voisines, et que le peuple qui le constituait devait se réinventer au gré de ce nécessaire cosmopolitisme. (…) dans la mesure où, du point de vue d’Houphouët-Boigny, le peuple n’était pas véritablement souverain et qu’il lui appartenait au contraire de le façonner à sa manière, la question (…) de la distinction entre "étrangers" et "nationaux" n’avait pour ainsi dire légalement pas d’objet. » (Jean-Pierre Dozon, Politique africaine n° 78, juin 2000). Dans de telles conditions, il y avait fort peu de chances que Ouattara fût le choix d’Houphouët s’il avait eu plus d’attaches avec la Côte d’Ivoire profonde que Sydia Touré, Pascal Koupaki, Ghoulem Berrah, Alain Belkiri, Guy Nairay ou Antoine Césaréo.  

 

  

« Nous l’avons choisi en raison de la place qu’il occupe dans le cœur, dans la raison de ceux qui ont eu, à l’étranger, à travailler avec lui. »

  

La manière un peu cavalière dont il fut associé aux immenses pouvoirs d’Houphouët ne suffit pas pour expliquer comment ni pourquoi Ouattara s’est cru tout désigné pour les exercer à titre personnel lorsque celui-ci disparaîtrait ? Avant d’accepter de venir présider le Cicpsre, il avait négocié, et obtenu, la possibilité d’un éventuel retour à la Bceao au cas où Houphouët eût mis prématurément fin à sa mission. Ses émoluments de gouverneur de la banque centrale continuèrent à lui être versés tout le temps qu’il fut Premier ministre (La dépêche diplomatique, 14 juillet 2003). Après son installation dans cette fonction, il resta longtemps sans nourrir d’ambitions particulières – ouvertement du moins. On sait, par exemple, qu’il menaça à plusieurs reprises de démissionner. Il ne changea de posture qu’après son mariage avec la veuve Folloroux, qui avait, comme on sait, la haute main sur tous les biens immobiliers d’Houphouët, et dont un chroniqueur dira en 1993 : « Elle est lucide sur le plan politique et sait ce qu’elle veut pour elle et pour son mari. » (Jeune Afrique économique N° 173, novembre 1993). Ce mariage semble avoir agi sur Alassane Ouattara comme une sorte de potion magique qui lui assurait un avantage décisif sur Henri Konan Bédié, alors président de l’Assemblée nationale et, en cette qualité, dauphin constitutionnel. Celui qui, lors de son arrivée à la tête du Cicpsre donnait parfois l’impression de marcher sur des œufs, devint soudain ce chevalier sans peur qui osait déclarer publiquement son envie d’être président de la République de Côte d’Ivoire, et sa ferme volonté de renverser la constitution et les lois, s’il fallait absolument en passer par là pour réaliser son rêve. C’était le 1er octobre 1992, à la télévision, une question banale :

– Cela vous dirait-il d’être candidat lors de l’élection présidentielle prévue en 1995 ?

– Pourquoi pas ?

Et voilà comment tout a commencé. Jusqu’alors, « les élus Pdci se gardaient bien d'attaquer Alassane Ouattara sur sa politique. « II était alors considéré comme l'homme du Président. Il leur inspirait de la crainte. Les bouches se sont ouvertes quand le Premier ministre a indiqué lors d'un débat télévisé, le 1er octobre [1992], qu'il n'excluait pas de se présenter à l'élection présidentielle de 1995. » (Francis Wodié, cité par Stéphane Dupont, Jeune Afrique économique avril 1993). En fait les élus Pdci auraient dû découvrir le pot aux roses bien avant cette scène télévisée s’ils lisaient la presse afro-parisienne. Dès les premiers jours de l’année 1992, la mise sur orbite de Ouattara avait commencé par le truchement de certains journalistes bien connus pour leur tropisme françafricain. « (…) Pressé par les uns et par les autres, écrit par exemple Ziad Limam, le chef de l'Etat ira plus loin. Sacrifiant, les uns après les autres, certains de ses anciens lieutenants, il cédera à un Premier ministre flambant neuf, Alassane Ouattara, ancien fonctionnaire au FMI, ex-gouverneur de la BCEAO, qui prenait le contrôle des caisses  de l'Etat, la quasi-totalité de ses pouvoirs économiques et financiers. En Afrique, ce genre de mesure est plus que symbolique. C’est un passage de témoin. » Et il poursuit : « (…) quand Houphouët quittera-t-il le pouvoir ? (…) Alassane Ouattara peut-il lui succéder ? Personne ne connaît réellement les intentions des deux hommes. Mais leurs destins sont désormais liés. Pour durer, le Président a besoin de son Premier ministre. Et plus longtemps le chef de l'Etat restera en place, plus le « PM » pourra s'installer au cœur de la vie politique ivoirienne... » (Jeune Afrique 9-16 janvier 1992).

 

Ainsi, tandis qu’en Côte d’Ivoire même Ouattara était encore le seul à soutenir publiquement sa propre candidature, à l’étranger au contraire – et notamment en France, mais aussi au Sénégal et au Gabon –, il était déjà perçu comme le futur successeur rêvé d’Houphouët. Vers la même époque, un propos d’Houphouët vient corroborer ce constat : « M. Ouattara (…) a fait ses preuves pendant la période difficile que nous avons connue en 1990, dans une commission provisoire qu’il présidait et qui était chargée d’assainir la situation économique et financière du pays. Nous l’avons choisi en raison de la place qu’il occupe dans le cœur, dans la raison de ceux qui ont eu, à l’étranger, à travailler avec lui. » (Fraternité Matin 09 décembre 1991). Dans la bouche du vieux fantoche qui sait sa fin proche, et qui semble enfin résigné à l’idée de perdre aussi le pouvoir, cette parole revêt une importance particulière. Confessant que ce Premier ministre n’était pas son choix, mais le choix de l’étranger, Houphouët nous dit d’une certaine manière de quoi Alassane Ouattara est le vrai nom.

  

Marcel Amondji

 

Tags : Côte d’Ivoire, Houphouët, Ouattara, Bédié, succession

Repost 0
Published by chato9.over-blog.com - dans Chroniques
commenter cet article
13 juin 2012 3 13 /06 /juin /2012 22:22

UN MARIAGE ARRANGE ?

 

L’affaire Ouattara (1990-1993)

et

la crise de l’houphouéto-foccartisme


(Première partie).

 

« "On s'est servi d'elle comme d'une courtisane pour amadouer le roi", estime un acteur du dossier. A-t-elle été manipulée ? (…). Là réside tout le mystère de cette femme, sorte de Rastignac en jupons, peut-être plus rouée qu'il n'y paraît. » D. Demonpion, J.-L. Reverier, J.-P. Amette (« Qui est donc Christine Deviers-Joncour ? » - Le Point 25/01/2007)



PREMIERE DAME…


 Dom-Ouat-a-Libreville.jpgElle est partout. Elle sait tout faire et elle le peut, et elle en a les moyens : fonder des écoles, des hôpitaux, des marchés ; les équiper, les doter et parfois même les baptiser de son propre nom ; couronner et complimenter les reines de beauté ; donner audience à une directrice générale de l’Unesco éperdue d’admiration, quelques jours après avoir reçu l’illustrissime et versatile Elie Hallassou dans son nouveau rôle d’« opérateur économique » dispensateur de conseils de bonne gouvernance… C’est, chez notre héroïne, comme qui dirait une seconde nature. Et ce n’est pas parce qu’elle est la femme de qui vous savez qu’elle le peut et qu’elle le fait. Non. Même sans cela elle aurait été cette femme entreprenante et généreuse à qui tout réussi ; qui, telle les fées et les génies des contes pour enfants, sème le bonheur autour d’elle partout où elle apparaît… Par exemple, elle seule pouvait s’offrir, pour le banquet annuel de sa fondation, des extras de luxe nommés Alain Delon, MC Solar, Adriana Karembeu…
Elle, vous l’avez deviné, c’est Dominique Nouvian, épouse Ouattara, la Première dame… Ce rôle et cette fonction, aucune autre épouse de nos précédents chefs de l’Etat ne l’a joué ni exercé avec autant de zèle et autant de jubilation qu’elle. Malgré les efforts actuels, d’ailleurs méritoires, d’Henriette Bédié pour rester dans la course, aucune autre qu’elle n’aura été aussi activement présente sur le devant de la scène politique. Et il est à craindre qu’après elle aucune autre épouse de chef de l’Etat ivoirien ne s’y trouve jamais aussi à son aise qu’elle. Mais il est vrai qu’elle en rêvait depuis si longtemps, et qu’elle a donc eu tout le temps de s’y préparer de son  mieux.

 


UNE HEUREUSE MEPRISE


La toute première fois que le nom de l’actuelle Mme Ouattara apparut dans la grande presse, du moins en France, elle s’appelait encore Dominique Folloroux, du nom de son premier mari, Jean Folloroux, dont elle était devenue veuve en 1984. C’était en 1991. Déjà femme d’affaires distinguée, Dame Folloroux avait accordé un entretien au quotidien parisien Le Figaro, et cela lui avait valu l’honneur supplémentaire de la mention suivante dans l’officieuse Lettre du continent (N°137, 28 mars 1991) paraissant aussi à Paris : « Dominique Follereaux (Côte d’Ivoire). Pdg de l’Agence internationale de commercialisation immobilière (Aici) depuis douze ans, cette femme d’affaires bien introduite dans le sérail de la présidence ivoirienne, va développer ses activités aux Etats-Unis après avoir ouvert en 1988 une agence à Paris. Dans un récent entretien accordé au Figaro, Dominique Follereau… etc. »
Dans cette notule, la graphie du nom du premier mari de l’actuelle Mme Ouattara est doublement fautive. En réalité il s’appelait Folloroux. Quant à Follereau, sans "x", c’était le fameux apôtre des lépreux prénommé Raoul, un ami de longue date d’Houphouët. Raoul Follereau était mort depuis une bonne dizaine d’années quand, en 1986, Houphouët confiait à la jeune et accorte veuve Folloroux la gestion « de tout le patrimoine immobilier de sa famille en Côte d’Ivoire et à l’étranger », bientôt imité en cela par « d’autres personnalités, notamment des ministres ». Cette erreur sur le nom de l’égérie du vieil autocrate – qu’on retrouve aussi dans le magazine Africa International (N° 239, juin 1991), ainsi que dans un livre du fameux capitaine Paul Barril, lequel la croyait même carrément « née Folleraux » (L’enquête explosive, Flammarion 2000 ; page 47) – appelle une question : quelque habile magouilleur n’aurait-il pas profité de la ressemblance des deux patronymes pour persuader à un Houphouët déjà très diminué à cette époque, qu’il s’agissait du même nom de famille, et que cette Dominique était une proche parente de son regretté Raoul ? La chose n’est pas impossible, quand on sait que « [Depuis 1986-87,] le leader ivoirien ne [lisait] pratiquement plus rien qu’il s’agisse des documents officiels qu’il signe, de rapports confidentiels, de livres ou de journaux. Pour son information, il [était] tributaire des comptes rendus oraux de ses collaborateurs ou des lectures plus ou moins résumées que lui [faisait] son entourage. Les visiteurs [étaient] frappés par [sa tendance] à ne plus écouter que les flatteurs et les courtisans. » (Siradiou Diallo in Jeune Afrique Plus N° 2, sept.-oct. 1989). Suprême ironie de l’histoire, le 26 mai 2008, jour où elle recevait, en sa qualité de présidente de la Fondation « Children of Africa », « le prix de la meilleure présidente de structure de bienfaisance de la Côte d’Ivoire » décerné par « l’Interafricaine de communication et de sondage (ICS) », Dominique Ouattara s’est d’elle-même placée sous le signe de l’illustre quasi homonyme de son premier époux : « D’Abidjan à Dakar, en passant par Ouagadougou, Libreville, Madagascar ou Bamako, depuis 10 ans, la Fondation donne un peu de joie à des milliers d’enfants et de femmes en difficulté. A ce propos, l’humaniste Raoul Follereau disait : "Nul n’a le droit d’être heureux seul". » (Fraternité Matin 26 mai 2008). Magnifique acte manqué au sens freudien, qui renforce le soupçon d’une probable duperie à l’origine de la lucrative carrière de la future madame Ouattara dans l’intimité d’Houphouët…



UN VRAI CONTE DE FEES


Les débuts de cette carrière ressemblent à un vrai conte de fées, avec ses malheurs et ses bonheurs aussi inexplicables les uns que les autres. Arrivée très jeune en 1975 avec son premier mari, elle se lie très vite à Vamoussa Bamba, alors proviseur du lycée où son époux enseigne. Elle a à peine 21 ans et elle est déjà mère d’un premier enfant… 21 ans ! Même la bachelière la plus brillante, si elle a arrêté ses études à cet âge-là pour fonder une famille, on ne dira jamais d’elle que c’est une femme très instruite. Mais, apparemment, cela ne s’applique pas à notre héroïne puisque son peu de bagage intellectuel ne l’empêche pas d’être employée – (« un temps », dit la chronique) – comme professeur d’allemand dans le même établissement que son époux… Puis, en 1979, V. Bamba étant devenu ministre de la Construction, elle devient PDG de l’Agence ivoirienne de commercialisation immobilière (Aici) qu’il a créée, tout en exerçant, semble-t-il, d’autres métiers. En effet, avant son veuvage survenu en 1984, on « la retrouve, dit encore la chronique, à [la représentation de] l’Onu comme chargée d’administration auprès des experts », puis à « l’ambassade du Canada comme chef de bureau administratif » (Afrique magazine N° 85, octobre 1991 ; p.45). Deux places qu’elle aurait également dues à la protection de V. Bamba… Selon la même source, c’est encore V. Bamba qui l’aurait introduite auprès de son parent Abdoulaye Fadiga, l’ancien gouverneur de la Bceao auquel Alassane Ouattara succédera après son décès en 1988. A son tour, A. Fadiga l’aurait repassée à Houphouët lors d’un séjour de celui-ci à Touba, sa ville natale…
Ainsi, dès le milieu des années 80, Dominique Folloroux possédait un entregent considérable et des mieux logés. Une réussite aussi remarquable ne pouvait pas manquer d’alimenter la rumeur. L’entreprenante et chanceuse femme d’affaires était, d’après la même chronique,  regardée « comme une intrigante ayant ses entrées au palais présidentiel ; comme une égérie du régime d’Houphouët abusant de son influence sur les hommes au pouvoir, et dont la villa donnait l’impression, certains jours, d’accueillir au grand complet le conseil des ministres de la République. » Tout dans ces rumeurs n’était sans doute pas des inventions d’imaginations malveillantes. Investie de la confiance du chef de l’Etat et ayant sous son contrôle des biens considérables parmi lesquels, vu le caractère « patrimonial » du régime, il eût été bien malaisé de distinguer les biens propres d’Houphouët et de sa famille de ceux de l’Etat et de la nation, Dominique Folloroux était effectivement un personnage très important, quoique non officiel, une sorte de La Vallière ou de Pompadour à l’ivoirienne. Elle jouissait pleinement du pouvoir, de ses avantages et de ses privilèges. Toutes choses dont les turbulences de la charnière des années 80 et 90 menaçaient de tarir définitivement la source. Dès lors, n’était-il pas normal qu’elle s’employât à les conserver en inventant à cet effet quelque moyen imparable…
Une première invention, géniale, fut, début 1990, dès la première alerte, le déménagement du siège social de sa société de commercialisation immobilière d’Abidjan à Paris, et la transformation de l’Agence ivoirienne en une Agence internationale. Ainsi elle ne perdait rien, pas même le premier « i » de son sigle « Aici » ; et puis au cas où, à Abidjan, quelque magistrat vétilleux aurait eu l’idée d’y regarder de trop près, sa société était à l’abri du droit ivoirien… Et l’autre invention, quelle fut-elle ? Ce fut peut-être le remariage avec Alassane Ouattara, qui fit de ce dernier, par défaut si je puis dire, à la fois le seul héritier et l’exécuteur testamentaire d’un Houphouët étrangement mort intestat. C’est ce que semble suggérer un ancien ambassadeur de France en Côte d’Ivoire lorsqu’il remarque, à propos de la nomination par Houphouët d’Alassane Ouattara comme Premier ministre, que « Les raisons de ce choix furent multiples, la compétence de ce dernier se doublant d’une vraisemblable intrigue de sérail. » (Christian Dutheil de La Rochère, Marchés tropicaux et méditerranéens, 5 janvier 2001). Quand l’idylle entre celle qui était déjà si solidement installée dans le système et le nouveau venu auquel une succession d’étonnants hasards venaient d’offrir l’opportunité d’y pénétrer à son tour s’est-elle nouée ? Mystère ! Mais qu’importe ? Du point de vue de nos deux tourtereaux, l’essentiel était sans doute que cela advint au moment le plus opportun, c’est-à-dire juste la veille où la succession de l’opulent autocrate allait s’ouvrir. Quoi d’étonnant à ce qu’une personne qui avait si bien fait son nid au plus confortable du « grand baobab », désirât continuer d’y percher tant que l’arbre hospitalier restait debout ? Alors, le deuxième mariage de la veuve Folloroux est peut-être un authentique mariage d’amour ; mais son deuxième mari, alors Premier ministre et déjà favori de la fameuse « communauté internationale » dans l’ordre de succession à la tête de l’Etat ivoirien, était aussi l’homme le plus à même de la maintenir ou de la réintégrer dans la position qu’elle occupait pendant les dernières années de règne de son ancien protecteur.



LE RÊVE FOU DE GHOULEM BERRAH


Dans le sérail, avant l’arrivée de Ouattara, la future Mme Ouattara a forcément côtoyé Ghoulem Berrah, qui, à cette époque, caressait aussi l’espoir de s’emparer de l’héritage d’Houphouët. Berrah était officiellement le « représentant personnel » d’Houphouët et son « conseiller pour les relations avec les pays islamiques ». Lors du congrès de 1990 où le Pdci devait pourvoir au poste de secrétaire général nouvellement rétabli, il poussa un certain Ahmed Bassam, son protégé, à se porter candidat à ce poste, au grand scandale des vétérans de l’ancien parti unique. L’épisode aurait donné lieu à cette délicieuse scène de genre entre ledit représentant personnel d’Houphouët et Jean Konan Banny, l’un des prétendants indigènes à la charge de secrétaire général du Pdci :


Banny (s’adressant à Berrah) – Je ne suis pas du tout content de vous.
Berrah – Si c’est une affaire personnelle, cela peut se régler, mais si c’est politique…
Banny – Parce que maintenant vous faites de la politique ! (La Lettre du continent N° 136, 11mars 1991)


Cette charmante saynète montre l’insondable candeur d’un ministre en exercice qui, apparemment, ignorait comment le régime dont il était l’un des plus hauts dignitaires fonctionnait dans la réalité… Car dans le système Houphouët tel qu’il fonctionnait, un Ghoulem Berrah était autrement important qu’un Jean Konan Banny. Je ne saurais dire si l’un et l’autre faisaient de la politique, mais si tel était le cas, la part du premier y était certainement plus effective que celle du deuxième. Et on pourrait dire la même chose de tous les Ivoiriens de la même catégorie. Citoyens frustrés et d’autant plus jaloux de leurs droits en tant que naturels du pays, ils aspiraient réellement à y être les seuls à y « faire de la politique ». Mais, en même temps, ils reconnaissaient à Houphouët tous les pouvoirs exorbitants qu’il s’était arrogés, comme par exemple de ne s’entourer que d'étrangers. Dès lors, bon gré mal gré, ils devaient subir les conséquences de cette servitude volontaire, l’une d’elles étant la suprématie de fait dont jouissaient, par rapport aux nationaux quelle que fût la position de ceux-ci dans l’Etat ou dans la société, les collaborateurs étrangers du chef de l’Etat. Bref, ils rêvaient sans cesse de vivre pleinement leur citoyenneté et, en même temps, par leur acceptation inconditionnelle des caprices d’Houphouët, ils s’ôtaient toute possibilité de réaliser leur rêve.
Alors que le mot n’existait pas encore, la scène drolatique à laquelle le raid avorté de G. Berrah sur le secrétariat général du Pdci aurait donné lieu entre lui et J. Konan Banny, apparaît comme une préfiguration les vaines gesticulations auxquelles le président Bédié et ses théoriciens de l’ivoirité, se livreront lorsqu’ils seront confrontés aux premières offensives des Ouattara.



NOUS AVONS BEAUCOUP DE CHOSES A FAIRE ENSEMBLE


Qui donc était Berrah ? Comment est-il arrivé en Côte d’Ivoire ? Et comment est-il devenu le confident exclusif d’Houphouët ? Dans ce qui nous est donné pour ses Mémoires (posthumes, à paraître), l’intéressé répond lui-même à ces questions : « Tout en poursuivant ses études aux Etats-Unis, Dr  Ghoulem Berrah  continue son activité militante pour défendre la cause de l’Algérie et se rend régulièrement aux Nations Unies pour suivre l’évolution des débats sur la guerre d’Algérie et s’informer de la situation internationale. En mai 1962, le président Houphouët et son épouse, en visite officielle aux USA sont les hôtes d’honneur du couple présidentiel Kennedy à un dîner d’Etat (State dinner). Le président ivoirien, par l’intermédiaire de son ambassadeur Usher Assouan, représentant permanent de la Côte d’Ivoire aux Nations-Unies (ami de Ghoulem Berrah depuis Bordeaux), l’a invité à lui rendre visite à son hôtel Le Waldorf Astoria à New-York et, au cours de leur entretien dans une atmosphère tout à fait familiale, lui a posé des questions sur ses études, la révolution algérienne, ses projets et lui a dit sans détours, "l’Amérique n’a pas autant besoin de vous que l’Afrique, nous sommes en pleine construction, venez nous aider et lorsque vous serez fatigué, vous serez libre d’aller où vous le souhaitez. Nous avons beaucoup de choses à faire ensemble". Après cette entrevue, il retourne achever sa thèse et conserve des contacts avec le président Houphouët. Après l’indépendance, il est retourné dans son Algérie natale où il a rêvé de vivre. Fortement déçu par l’orientation prise par le président Ben Bella, son séjour ne dure que dix jours, il repart pour Yale (USA). Tout en poursuivant son enseignement et la recherche, il est décidé à œuvrer pour un monde meilleur en aidant au développement de l’Afrique, convaincu qu’un niveau égal de développement reste le seul chemin pour la paix et la compréhension entre les hommes. En 1965, il répond à l’appel du président Houphouët. » (D’après Alley Djouka. Source : http://www.docteurberrah.com/). Ainsi la rencontre de cet autre natif d’Algérie et la Côte d’Ivoire aurait été aussi féerique, aussi truffée de mystères, que celle de la Constantinoise Dominique Nouvian.
Par comparaison, le cas d’Ahmed Bassam est, si j’ose dire, d’une navrante banalité… Citoyen ivoirien d’origine malienne, Ahmadou Traoré (de son vrai nom) aurait été présenté à Houphouët par G. Berrah. L’histoire ne précise pas l’année de cette présentation. Le personnage fit son apparition sur la scène publique vers le milieu de l’année 1990. Au plus fort du « Printemps ivoirien », il créa le club de soutien « J’aime le Pdci » ; c’est ainsi qu’il aurait gagné la confiance d’Houphouët. Puis, fort du soutien financier de la « présidence », il multiplia ses activités sur le terrain et dans les médias. Pour le récompenser de son zèle, Houphouët lui offrit l’exclusivité du marché du ramassage des ordures ménagères à Abidjan, et sa société, Ash International, remplaça la Sitaf dissoute en raison de son incapacité à assurer le service.
Les noms d’A. Bassam et de Berrah n’apparurent qu’assez tardivement dans le long feuilleton de l’affaire Ouattara proprement dite. Après l’échec de sa tentative de s’emparer de la direction du Pdci, Berrah lui-même semblait avoir totalement disparu du paysage ivoirien comme Alain Belkiri ou Antoine Césaréo, emportés l’un et l’autre par la bourrasque de 1990. Il est vrai que lui n’était pas aussi exposé que ces deux-là, tout en étant l’un des personnages les plus proches d’Houphouët ; « l’un de ceux, écrit un chroniqueur, qui restaient tard chez le Vieux, pour faire la conversation avec lui ou l’écouter. » (Jeune Afrique économique N° 175, janvier 1994 ; p. 30). Après la disparition de celui dont il était le représentant personnel – soit dit à propos, G. Berrah fut le seul à porter ce titre et à remplir cette fonction –, lui aussi était devenu orphelin. Or, un tel homme, s’il fut capable d’imaginer qu’il pouvait placer son protégé à la tête du Pdci comme secrétaire général, il peut très bien avoir aussi caressé le projet de pousser ou, au moins, d’aider un personnage plus présentable, tel que Ouattara par exemple, à s’emparer du pays afin de conserver, voire d’augmenter grâce à lui ce qu’il s’était déjà acquis par les services rendus à Houphouët. Ce n’est là, évidemment, qu’une hypothèse, mais c’est une hypothèse très plausible quand on considère le fil d’Ariane qui, partant d’Ahmed Bassam, celui qu’il a mis en selle en le présentant à Houphouët, nous conduit d’une part jusqu’à lui, et d’autre part jusqu’au couple Alassane et Dominique Ouattara… Dans sa livraison du 29 mars 2001 (N° 373), La Lettre du continent rapporte qu’après la fuite précipitée des Ouattara lors des tragiques événements d’octobre 2000, leurs meubles furent récupérés et mis à l’abri par Ahmed Bassam dans l’ancienne villa de G. Berrah qu’il avait rachetée.



UN DROIT D’AUBAINE A L’ENVERS


Cette première tentative de captation de l’héritage d’Houphouët révèle l’état d’esprit qui dominait, à la charnière 1980-1990, chez les familiers d’Houphouët, tous des étrangers comme G. Berrah, qui exerçaient sur le vieil homme malade une influence d’autant plus grande qu’ils étaient pratiquement les seuls à pouvoir l’approcher vraiment. C’est à leur propos qu’un chroniqueur écrivait : « Il y a dans l’entourage du chef de l’Etat trop de gens qui n’ont pas intérêt à ce qu’il raccroche, et qui sont disposés à tout faire pour le dissuader de prendre une retraite largement méritée. Le pays est leur otage… Ils préfèrent sauvegarder leurs privilèges plutôt que de voir la Côte d’Ivoire redécoller. Le président aussi est leur otage puisque nous ne pouvons plus l’approcher sans passer par eux. » (Jeune Afrique N° 1522. P. 23). L’idée qu’ils avaient de la Côte d’Ivoire découlait de la manière dont ils voyaient Houphouët gouverner en s’appuyant de préférence sur des étrangers –  c’était justement le cas d’Alassane Ouattara dont, aux dires de l’ancien ambassadeur C. Dutheil de La Rochère, « [la] nomination [comme Premier ministre] tenait aussi au fait que [sa] nationalité, élément qui indifférait à Houphouët, ne lui permettait pas d’intervenir dans la succession organisée par l’article 11 de la constitution, qui désignait le président de l’Assemblée Nationale. » (Marchés tropicaux du 5 janvier 2001) –, et en tenant les Ivoiriens naturels à l’écart de toutes les positions de vraie responsabilité. Aux yeux d’une Dominique Folloroux, d’un Ghoulem Berrah, d’un Ahmed Bassam ou d’un Alassane Ouattara, que la seule fantaisie d’Houphouët avait hissés d’un seul coup très au-dessus de tous ses compatriotes, la Côte d’Ivoire ne devait certes pas apparaître comme un vrai pays, c’est-à-dire un territoire aux frontières définies, avec son peuple et ses lois, mais tout juste comme un riche domaine agricole et forestier dont Houphouët était le seul et unique propriétaire, et qu’il administrait selon son bon plaisir. De sorte que Houphouët venant à disparaître un jour, le pays tout entier, ses ressources, ses habitants même, deviendraient autant de biens en déshérence que le premier venu, se prévalant d’une sorte de droit d’aubaine inversé, pourrait s’approprier en s’armant seulement d’un peu d’audace.  C’est ce dont Ghoulem Berrah ne put que rêver. Et c’est ce que, plus chanceux, Alassane et Dominique Ouattara réussiront.


Marcel Amondji

Repost 0
Published by chato9.over-blog.com - dans Chroniques
commenter cet article